Gilles SIOUFFI, Paris-Babel. Histoire linguistique d’une ville-monde

di | 23 Giugno 2026

Gilles SIOUFFI, Paris-Babel. Histoire linguistique d’une ville-monde, Actes Sud, Arles, 2025, 368 p.

Dans cet ouvrage ambitieux, Gilles Siouffi propose une vaste traversée de l’histoire linguistique parisienne, depuis la Lutèce antique jusqu’au Paris contemporain. L’auteur s’attache à montrer que la capitale française ne saurait être réduite à l’image d’un simple foyer du français standardisé. Paris apparaît au contraire comme un espace de circulation, de contacts et de coexistence entre des idiomes multiples, souvent relégués à l’arrière-plan des récits traditionnels consacrés à l’histoire du français.

Il ne s’agit plus seulement d’étudier Paris comme capitale politique ou culturelle, mais comme centre de rayonnement où les langues se rencontrent, se superposent et se transforment mutuellement. En choisissant le titre Paris-Babel, Siouffi insiste précisément sur cette pluralité linguistique qui accompagne la construction historique de la ville.

L’ouvrage suit une progression chronologique classique. Les premiers chapitres reviennent sur les périodes gallo-romaine et médiévale. L’auteur y décrit la coexistence du latin, des parlers gaulois puis germaniques, avant l’émergence progressive de cette romana lingua qui donnera naissance au français. Paris joue alors un rôle essentiel non comme berceau d’un dialecte unique, mais comme lieu de convergence politique, administrative et économique favorisant l’essor d’une langue écrite appelée à dépasser les cadres régionaux.

L’un des intérêts majeurs du livre réside dans la manière dont il met constamment en regard l’affirmation du français et la présence continue d’autres langues. Tandis que le pouvoir monarchique contribue à renforcer le statut du français, notamment à partir de l’ordonnance de Villers-Cotterêts, Paris demeure traversé par des influences diverses : italien de cour à la Renaissance, gascon sous Henri IV, latin savant encore très actif dans certains domaines institutionnels.

Les XVIIe et XVIIIe siècles occupent également une place importante. Siouffi montre comment la capitale devient progressivement le lieu d’élaboration d’un français normé, soutenu par les salons, les remarqueurs et l’Académie française. Toutefois, cette normalisation ne fait pas disparaître les usages populaires. Les formes de langage des milieux modestes, les pratiques orales spontanées ou encore les premiers argots urbains participent eux aussi à l’identité linguistique parisienne.

Les développements consacrés aux XIXe et XXe siècles constituent sans doute la partie la plus riche de l’étude. L’auteur y examine les transformations provoquées par l’industrialisation, l’extension urbaine et les migrations successives. Paris accueille alors des populations venues des régions françaises, mais aussi d’Europe et des colonies. Bretons, Italiens, Polonais, Arméniens, Maghrébins ou Africains contribuent à faire de la capitale un espace profondément plurilingue. Le français y conserve une fonction véhiculaire centrale, sans effacer pour autant les langues d’origine.

Les analyses portant sur l’époque contemporaine sont particulièrement éclairantes. Siouffi s’intéresse notamment aux parlers des banlieues, aux formes nouvelles d’argot urbain ainsi qu’à la place croissante de l’anglais dans les pratiques sociales et professionnelles. Paris apparaît ainsi comme un territoire traversé par des dynamiques linguistiques complexes, où coexistent politique de normalisation et diversité effective des usages.

L’ouvrage présente également l’avantage de rester accessible à un lectorat non spécialiste. Le style est fluide, les références savantes intégrées avec discrétion et les exemples nombreux. Cette volonté de diffusion large n’empêche nullement la solidité de l’ensemble, nourri par une documentation abondante et une réflexion historiographique maîtrisée.

Au terme de cette lecture, Paris-Babel apparaît comme une contribution originale à l’histoire culturelle et linguistique de la capitale. En refusant de limiter son propos à la seule histoire du français standard, Gilles Siouffi restitue toute la complexité des pratiques langagières parisiennes et rappelle qu’aucune grande métropole ne se construit dans l’uniformité linguistique.

[Francesco ATTRUIA]