Malika TEMMAR, Philosophie et Médias. Approche sémiodiscursive de la presse française contemporaine

di | 24 Giugno 2026

Malika TEMMAR, Philosophie et Médias. Approche sémiodiscursive de la presse française contemporaine, Paris, Classiques Garnier, 2025, pp. 227.

Philosophie et Médias. Approche sémiodiscursive de la presse française contemporaine représente un ouvrage de référence pour l’étude sémio-discursive de la philosophie en tant que nouvelle pratique à partir de son traitement par des médias français contemporains. Il s’intéresse à sa réception auprès du grand public, qui est distinct des publics de l’enseignement et de la recherche – les plus traditionnellement associés à la philosophie. Son auteure, Malika TEMMAR, souligne la manière dont la philosophie tend désormais, en France, à sortir du champ académique pour s’étendre à l’espace public, notamment médiatique. En témoignent les philosophes qui s’occupent de questions d’actualité et de débats sociétaux. Comme elle le remarque dans l’Introduction générale (pp. 7-16), la spécificité de ce volume repose sur l’analyse des formes d’écriture et des genres qui sont employés par la presse parlant de la philosophie. Il s’avère être novateur par rapport aux publications existantes car il se propose d’étudier la philosophie en dehors du cadre académique, dans les médias, en s’appuyant sur la représentation de la philosophie dans le support de presse à partir d’une démarche inscrite dans la dimension performative de la philosophie. Cette dernière y est conçue comme pratique : il est essentiel d’en étudier la « dilution » (p. 11) dans des supports variés et les effets en termes de cadres génériques. La méthodologie adoptée par TEMMAR repose sur l’analyse du discours de l’école française et francophone, notamment sur l’analyse du discours philosophique telle qu’elle est théorisée depuis 1990 par Frédéric Cossutta et Dominique Maingueneau, tout comme sur les apports issus de travaux antérieurs sur les formes expressives du discours philosophique, sur la presse et la critique littéraire médiatiques. Deux types de corpus, traités selon une approche lexicométrique, font l’objet de cette recherche. Le premier remonte à la période 2009-2015 et se compose tant de la presse quotidienne nationale (Le Monde, Le Figaro, Libération) que de la presse magazine consacrée à la philosophie, à savoir Philosophie Magazine, et de la presse contenant une rubrique de philosophie (Le Point, Le Nouvel Observateur/L’Obs, Sciences humaines et sociales, Lire). Le second, collecté de 2009 à 2023, relève d’interviews que les philosophes accordent aux journalistes à propos d’une question brûlante de l’actualité. TEMMAR montre que ces deux types de corpus, homogènes par rapport au choix de textes qui sont des configurations discursives de la philosophie dans la presse, sont en fait très hétérogènes vis-à-vis des formes d’écriture et des genres. Cette hétérogénéité est accrue par l’hyper-structure qui caractérise les textes de presse, engendrant un ensemble pluri-sémiotique de textes et d’images. La dimension visuelle acquiert, à côté de la dimension textuelle, un rôle central dans cette étude, à partir de l’analyse sémiologique des portraits de philosophes, mais aussi de la composition rédactionnelle des articles de presse et de l’aspect énonciatif qui sous-tend ces productions. Quant aux genres de discours, l’attention est surtout focalisée sur l’entretien et sur la critique philosophique médiatique, autant de genres qui permettent de vérifier la manière dont la philosophie s’exprime quand elle est médiatisée, et ses liens avec le discours philosophique source, académique.

Le parcours textuel et discursif tracé par Malika TEMMAR est articulé autour de deux parties principales composées de différentes sections et d’une Conclusion générale, des Annexes (pp. 157-210), de la Bibliographie (pp. 211-218), de l’Index des notions (pp. 219-220), de l’Index des supports de presse (p. 221) et de l’Index des noms propres (pp. 222-223).

La première partie, intitulée Expansion, diffusion. Les modes de sociabilité de la philosophie (pp. 19-65), comporte quatre sections.

Dans la première, La parole philosophique dans la société (pp. 19-26), l’auteure souligne la place de plus en plus importante que la philosophie occupe dans la société française tant au sein de l’enseignement que dans la discussion publique. Elle rappelle son histoire, en signalant la tension qu’elle connaît entre ésotérisme et exotérisme, et en focalisant l’attention aussi bien sur le brouillage qui fait l’objet de la figure du philosophe français, au carrefour entre sphère académique, enseignement et sphère publique, et en quête d’affirmation en tant que spécialiste, que sur la manière dont les médias ont traité de la parole philosophique. Après avoir évoqué, d’un point de vue historique, les formes, les publics et les lieux qui contribuent à l’éclatement de la philosophie et à son extension et diffusion en dehors de l’Université et de l’Académie depuis le XVIIe siècle et le siècle des Lumières, surtout à Paris, l’attention de Malika TEMMAR est focalisée sur les modalités de diffusion de la philosophie au-delà du monde académique en France, dont l’extension se vérifie surtout depuis la moitié du XXe siècle. À cet égard, il est intéressant de s’attarder sur l’opposition entre ésotérisme et exotérisme de la figure de philosophe, dont Spinoza et Descartes, respectivement, incarnent l’illustration. Elle témoigne de l’instabilité, mais à la fois aussi de la volonté d’inscrire la philosophie et les philosophes dans le contexte social.

La seconde section, Intellectuels philosophes médiatiques (pp. 27-42), porte sur la figure de l’intellectuel-philosophe et sur son inscription dans l’espace public, notamment médiatique, en France. Pour ce faire, TEMMAR commence par la définition de la figure de philosophe et, ensuite, d’intellectuel, à l’appui de sources et d’approches différentes. La première figure est analysée à partir de sources dictionnairiques et enrichie d’exemples de philosophes de la Grèce antique. Ce long parcours au fil du temps permet de souligner non seulement les acceptions tantôt appréciatives tantôt péjoratives de ce terme (apparaissant dès la fin du XIXe siècle), mais aussi le développement d’une activité liée à l’œuvre de cette figure, comme le montre Gilles Deleuze. C’est pour autant au développement de la communication de masse, depuis la moitié du XXe siècle, qu’il est possible de faire remonter la relation entre philosophes et figures médiatiques, ainsi que la tension apparue dans les enceintes de la philosophie la plus traditionnelle, relevant également d’un déclassement de celle-ci au profit des sciences de l’homme. Malika TEMMAR se doit ainsi de constater l’instabilité qui touche à la figure de philosophe. Quant à la seconde figure, celle d’intellectuel, elle est appréhendée à partir de figures d’historiens dans le but de souligner tant l’apparition plus récente (datant de l’affaire Dreyfus) de cette acception – en fait citée dès le Moyen-Âge – que la polysémie de la notion d’« intellectuel », recouvrant diverses conceptions à des époques civilisationnelles différentes, mais qui partagent la défense et l’illustration des valeurs et le maintien d’une pensée indépendante du pouvoir et des institutions. Pour ce qui est de la définition de la figure d’intellectuel-philosophe, TEMMAR rappelle le parcours de médiatisation progressive de philosophes occupant de manière différente l’espace public et l’espace médiatique. Celui-ci commence par Sartre et se poursuit par Foucault, par la « French Theory », par les « nouveaux philosophes » et, enfin, par les « philosophes hyper médiatisés ». Alors que Sartre visait à l’engagement de l’intellectuel, c’est à son caractère spécifique de mobilisateur d’un savoir que Foucault rapportait cette identification. C’est pourtant avec l’apparition des « nouveaux philosophes » que s’opère l’extension de la philosophie au grand public ainsi qu’aux codes médiatiques, et qu’une évolution même de la notion d’« intellectuel » a lieu. Les philosophes que l’auteure qualifie d’« hyper médiatisés » relèvent des figures les plus contemporaines occupant la scène médiatique, dont l’inscription dans une classification unique échapperait à leurs différents profils – à ce propos, Bourdieu est le cas le plus emblématique.

Dans la troisième section, La place réservée au philosophe dans la presse écrite (pp. 43-48), TEMMAR se sert de l’histoire de la presse française depuis le XIXe siècle pour remonter à l’apparition des termes de « vulgarisateur » et de « vulgarisation », et à l’importance qui est ainsi attribuée au sujet qui est tenu de vulgariser – d’abord la science – par l’intermédiaire de la presse et aux déclinaisons de l’image du sujet savant, qui peut coïncider avec la figure du philosophe en tant que vulgarisateur du savoir.

Par la quatrième section de cette partie du volume (La dimension intrinsèquement relationnelle et pratique de la philosophie, pp. 49-56), Malika TEMMAR montre, à l’instar de Pierre Hadot, que la philosophie présente, dès l’Antiquité, une visée non seulement théorique mais aussi pratique, en tant qu’« exercice », et relationnelle, en raison de son action sur la manière de vivre et de penser du sujet humain. De surcroît, sont également mises en évidence des visées thérapeutiques de la philosophie antique, lesquelles visent à transformer sa vie et à surmonter l’angoisse par la sagesse. D’où une conception nouvelle de textes philosophiques devenant en fait des « exercices spirituels » et une dimension résolument religieuse de la philosophie qui privilégie la répétition de formules et sentences et fait comprendre que cette forme d’écriture tire de cela sa valeurs prescriptive, proche du discours religieux chrétien. Il est intéressant que, comme TEMMAR le remarque, Hadot identifie la fin de cette visée de la philosophie par le moment où elle entre dans l’Université, lorsqu’elle change de finalité et sa dimension devient réflexive. Ce sont pour autant des auteurs de la philosophie moderne comme Descartes et Spinoza qui permettent de poursuivre le processus de conversion de la philosophie à l’être humain et à la vie, et de la répandre au grand public pour lui permettre d’apporter de nouvelles connaissances à la personne qui n’est pas spécialiste de philosophie.

Enfin, la dernière section de la première partie, La reprise de la thématique du bonheur et de la sagesse dans la philosophie grand public (pp. 57-65), permet à Malika TEMMAR d’aborder une conception contemporaine de la philosophie, celle qui y verrait un outil pour parvenir au bonheur. Cette conception est controversée, comme le montre Roger-Piot Droit lorsqu’il parle d’une marchandisation de la philosophie en tant qu’accès au développement personnel et donc, comme TEMMAR le souligne, d’une dimension opportuniste. Cette dimension thérapeutique de la philosophie serait à relier avec la dimension d’exercice de la philosophie, qui émerge également dans d’autres conceptions contemporaines de la philosophie – celle de Luc Ferry, entre autres : elle serait porteuse d’une finalité et d’un rôle, notamment de bonheur, en lien avec la philosophie antique, qui est mise en relation avec la philosophie de l’époque actuelle. L’auteure circonscrit, d’une manière plus générale, ces dimensions de la philosophie à la mission de celle-ci de servir le développement individuel et la prise de conscience de soi. Elle serait à rapprocher de la littérature de développement populaire portant sur la philosophie, puisque les ouvrages produits se présentent comme des guides et des méthodes. Or, ces dimensions qui permettent à la philosophie d’apparaître de plus en plus dans l’espace public et d’être vulgarisée. Quant à l’aspect discursif de la philosophie, qui est porteur dans les textes antiques d’une dimension prescriptive, TEMMAR évoque les nombreux ouvrages insistant sur les stratégies discursives de la philosophie et sur sa dimension énonciative. Celles-ci visent, par des formes discursives diverses, à amener le lectorat à s’identifier au texte philosophique et à montrer la dimension « re-effectuable » (p. 64) de la philosophie.

La seconde partie de l’ouvrage, Approche discursive des textes de presse dédiés à la philosophie (pp. 67-150), s’ouvre par la section consacrée à Choix et éléments pour l’analyse des textes dédiés à la philosophie dans la presse médiatique (pp. 69-76). TEMMAR détaille les critères pour le choix des textes médiatiques consacrés à la philosophie qui sont à la base de l’étude du discours philosophique médiatique. Il s’agit des deux corpus qui sont présentés dans l’Introduction, à savoir celui, datant de 2009 à 2015, tiré de périodiques français quotidiens – des extraits du Monde, du Figaro et de Libération – et de magazines philosophiques (Philosophie Magazine) et non philosophiques, mais contenant des rubriques sur la philosophie – Le Point, Le Nouvel observateur/l’Obs, Lire, Revue des sciences humaines et sociales –, et celui, allant de 2009 à 2023, regroupant des articles de philosophie au sujet de l’actualité. L’unité discursive qui est représentée par l’hétérogénéité sémiotique, énonciative et textuelle de ces textes est, comme l’auteure le constate, le résultat de la variété de formes d’écriture que prend la philosophie dans la presse. Relativement à l’hétérogénéité énonciative, en particulier, la richesse des figures qui sont dévolues à parler de philosophie dans la presse quotidienne et dans la presse magazine française, et de celles qui y sont citées, montre que la variété de scènes énonciatives concernées a des retombées sur les attentes du public en termes de discours philosophique plus proche de la critique dans la presse quotidienne et plus pragmatique dans le cas de la presse magazine. Quant aux genres avec le plus de passages renvoyant à la philosophie, il émerge que l’entretien est le genre le plus répertorié pour les deux types de presse ; dans la presse magazine, les entretiens tendent à figurer au sein de rubriques. Une partie non négligeable est consacrée à ce qui relève de l’hypertexte et donc de l’espace de la page de la presse médiatique abritant le texte portant sur la philosophie. TEMMAR remarque notamment que cet espace peut aller de la macro-rubrique, comme c’est le cas de la presse quotidienne nationale, aux rubriques dédiées à la philosophie, figurant dans les magazines non spécialisés en philosophie, jusqu’au montage de tout le magazine autour du philosophique. Ce dernier mode de structuration est observé dans Philosophie Magazine et s’avère être le plus inédit en raison d’une dimension verbo-iconique qui ne fait normalement pas l’objet des textes accompagnant le discours philosophique. D’où l’intérêt qui est attribué à cette revue pour observer la manière dont la philosophie est figurée par les ressources infographiques et par l’iconotextuel.

La deuxième section, L’entretien avec un philosophe (pp. 77-110), vise à comprendre s’il est possible de caractériser de manière spécifique, parmi les discours d’autres disciplines, le discours philosophique dans la presse écrite française à partir de « rencontres » avec des philosophes. Celles-ci prennent deux dimensions différentes selon le type de support médiatique. Si les entretiens issus de rubriques de la presse quotidienne interpellent les philosophes sur l’actualité comme réponse à une demande sociale, dans la presse magazine, cet entretien est un récit biographique au sujet de la personne interviewée elle-même. Sur le premier point, TEMMAR interroge la question de l’engagement des philosophes à l’appui des travaux de Hannah Arendt, notamment les deux modes de vie de la vita activa et la vita contemplativa (p. 79), opposant philosophie et affaires humaines, et la manière dont chaque mode opère, à l’appui également de la philosophie de Platon et de Socrate. Ces prémisses théoriques permettent à TEMMAR de s’interroger, à partir du corpus, sur la manière dont les philosophes peuvent se saisir de questions de l’actualité contemporaine. Son analyse touche aux contraintes discursives qui sont associées à ce genre ainsi qu’à la façon dont les philosophes assument leurs propos en prenant la parole en leur nom ou au nom de l’instance philosophique. Dans ces entretiens, portant sur les attentats terroristes, la pandémie, la crise sanitaire et la question sécuritaire, les philosophes tendent à avoir recours aux modalités déontiques de l’obligation, du devoir, du conseil et de la recommandation. Une analyse détaillée est également présentée à propos des contraintes liées au genre de l’entretien de presse, en termes de scène d’énonciation, de places et rôles – et de l’ethos qui s’y dessine –, de prise en charge du propos. À cet égard, le « je » embrayeur y est de mise, tout comme l’emploi d’un « nous » collectif, tandis que ces positionnements deviennent tranchés, voire relèvent d’une inscription personnelle auprès des « nouveaux philosophes » et des philosophes hyper médiatisés, le « je » fonctionnant comme un argument à soi seul. Par ailleurs, il émerge que c’est dans la manière dont les journalistes posent les questions qu’il est possible de rapporter l’image que les philosophes donnent de leur propre personne au public. De surcroît, l’autorité qui est attribuée aux philosophes ressort des journalistes, qui tendent, entre autres, à les interpeller sur des précisions métalangagières relevant du lexique, de notions et de concepts qui sont utilisés et qui leur est demandé de caractériser. Au-delà de leurs différences, TEMMAR constate que ces philosophes montrent des invariants dans la manière d’aborder certaines questions, parmi lesquelles le terrorisme. Ces remarques soulignent également l’aspect du recul de réponse des philosophes par rapport aux questions d’actualité, que TEMMAR rappelle en citant Derrida et le problème de double temporalité. L’analyse de l’entretien avec des philosophes de Philosophie Magazine offre à l’auteure la possibilité d’examiner les cas où cet entretien porte sur une dimension biographique. Tel est le cas du genre du portrait, où apparaissent aussi des photographies de philosophes : cela permet de construire un sociotype de la figure de philosophe qui est interviewée, à partir d’un schéma stéréotypé en termes de sujets abordés et de questions posées, et d’un portait qui est introduit par un texte présentant la personne interviewée. TEMMAR relève que la photographie y joue un rôle essentiel : elle est choisie pour permettre au lectorat de reconnaître le sujet interviewé à partir de la photo posée, d’une « photogénie » (Barthes 1957) dont la mise en scène iconographique est la même et se caractérise par des postures pensives, à l’air noble. Cela évite tout renvoi à la matérialité de la part du magazine et permet d’identifier des types de portraits de philosophes très différents entre eux : institutionnels ; s’apparentant à des figures de sages ; hyper médiatisés. Cette typification est renforcée par des reprises anaphoriques du terme « philosophe » et donc par les désignations qui sont utilisées pour se référer à chaque philosophe. À ce propos, la comparaison entre Michel Onfray, Judith Butler, Cynthia Fleury, Élisabeth Badinter et Catherine Malabou est particulièrement frappante et sert à l’auteure à montrer que, au-delà de leurs spécificités, ces portraits de philosophes donnent à en voir une image stéréotypée qui en fait une personnalité qui innove, de manière inédite et novatrice.

La troisième section est consacrée à La critique philosophique médiatique (pp. 111-130), qui est plus présente dans la presse quotidienne que magazine et qui prend la forme de présentations d’ouvrages de philosophie. Puisque, comme l’auteure le souligne, la critique littéraire fait l’objet d’une littérature abondante, alors que la critique philosophique est peu étudiée tant par les philosophes qu’en analyse du discours, elle examine cette dernière en la comparant avec la critique littéraire. Or, divers paradoxes touchant à la critique philosophique médiatique en termes de choix de l’œuvre philosophique à évaluer, de difficulté d’accès à cette œuvre de la part du lectorat, de visée journalistique philosophique à la frontière entre vulgarisation et spécialisation. L’analyse énonciative du corpus de presse quotidienne montre que les journalistes philosophes à statut spécialisé tendent à privilégier un effacement énonciatif leur conférant de l’objectivité tout en se devant d’afficher leur subjectivité en raison du contrat générique. Les routines d’écriture mobilisées témoignent que les genres préférentiels d’expression de la critique philosophique médiatique relèvent du compte rendu, qui est censé induire un point de vue objectif sur les livres qui font l’objet de la critique philosophique médiatique. Pourtant, la dimension informative et la dimension explicative, via une re-contextualisation de l’ouvrage qui est présenté, mais aussi une mise en récit, même dramatisée, pour accrocher le lectorat à partir d’un portrait des philosophes ayant rédigé les ouvrages concernés et d’anecdotes sur leur vie, y jouent un rôle non négligeable. TEMMAR souligne que ces outils permettent d’approcher davantage le public de ces ouvrages et de ces philosophes ; le public est également sollicité par une sur-énonciation visant à l’exhorter à connaître le livre présenté par une dimension argumentative qui est déployée par des évaluations tantôt explicites tantôt implicites sur l’ouvrage et par des connecteurs logiques modaux. D’où la figure d’un « énonciateur générique » qui parle au nom de valeurs sur la philosophie et qui ne se sert pas du « je » tout en signant sa critique, affichant un ethos de critique érudit.

Enfin, dans la quatrième section, Manières innovantes d’aborder la philosophie par le support de presse (pp. 131-150), l’auteure fait le point sur les logiques d’écriture, les logiques éditoriales et les configurations textuelles qui touchent à la presse quotidienne et à la presse magazine, notamment à Philosophie Magazine. Dans ce magazine, le texte philosophique est associé à d’autres unités significatives et même l’espace de la page y est conçu suivant une rhétorique au service de la mise en valeur de ce texte. D’où l’intérêt d’examiner des procédés sémio-discursifs significatifs qui sont à l’œuvre dans ce magazine, à partir de sa création en 2006 et de son organisation interne, par rapport à la rubrique « Le classique revisité » et aux configurations éditoriales dont elle fait l’objet. Cette rubrique permet de se saisir du texte philosophique classique pour le revisiter à partir d’une question d’actualité, engendrant une sorte d’« ontologie du temps présent » (p. 134). Les caractéristiques de cette rubrique – une prise en charge énonciative de la rubrique de la part de plusieurs philosophes ; une visée didactique et d’accroche du lectorat via une mise en récit dramatisée et le recours à des manifestations modales – , évoquées à partir d’un exemple-modèle, mettent en évidence que le sujet énonciateur philosophe développe un « ethos souverain » (p. 139) de sur-énonciateur, l’effacement énonciatif y étant tendanciellement présent à plusieurs reprises. Cette analyse permet à TEMMAR de comparer cette rubrique avec le manuel scolaire de philosophie et de mettre en exergue les points saillants de la première, parmi lesquels l’incarnation d’un « sujet philosophant » (p. 143) abordant les questions de façon philosophique. À propos des configurations éditoriales de cette rubrique, l’auteure s’attarde sur le phénomène d’aphorisation dont font l’objet les citations au fil des pages, qui donnent lieu à des « phrases sans texte » (Maingueneau 2012) au potentiel aphoristique important. Elle en examine le contenu, comparant les phrases détachées issues de la philosophie classique et celles qui relèvent de la philosophie contemporaine, dont l’interprétation est sentencieuse car elles sont porteuses d’un contenu moral.

Dans la Conclusion générale (pp. 151-154), Malika TEMMAR insiste sur la visée vulgarisatrice de la philosophie et sur les facteurs, tant extérieurs que discursifs, qui expliquent son extension à des publics non-initiés à la philosophie. En témoigne, à juste titre, le présent ouvrage consacré à la presse médiatique philosophique contemporaine en France. L’analyse qui est conduite permet de souligner, à partir des corpus exploités, trois genres principaux d’apparition de la philosophie. Le premier, l’entretien, dessine une image stéréotypée des philosophes et conjugue philosophie et demande sociale dans l’intérêt à cerner une question brûlante de l’actualité. Le deuxième, la critique philosophique médiatique, vise à la diffusion de livres de philosophie de la part de journalistes philosophes au sein de la presse quotidienne. Enfin, le dossier, qui est introduit par une question jouant le rôle de fil conducteur, comporte des passages pourvus d’une entrée thématique avec une réflexion autour de cette thématique, apparaissant surtout dans la presse magazine. Ces genres représentent une confirmation supplémentaire de la valeur entièrement relationnelle de la philosophie à l’égard du grand public. L’analyse du magazine Philosophie Magazine montre, par ailleurs, que la philosophie peut également apparaître sous des formes plus originales, c’est-à-dire le rubriquage représenté par « Le classique revisité », dont le mérite est de proposer une articulation de la philosophie au temps présent et de relever une continuité – faisant défaut dans la presse quotidienne – entre le discours philosophique doctrinal et les formes expressives de la philosophie dans la presse. Les dernières remarques de l’auteure portent sur les sujets qui sont à l’origine de l’écriture de la presse liée à la philosophie, notamment la variété de leurs profils, engendrant un questionnement plus général sur l’étiquette de « philosophe ».

La lecture de cet ouvrage permet de comprendre que les raisons pour lesquelles la philosophie est si importante dans l’espace public français relèvent de la combinaison entre philosophie et actualité. L’intérêt de ce volume repose sur le choix de l’auteure de se consacrer à une approche discursive de la presse médiatique dédiée à la philosophie pour explorer des formes expressives de la philosophie sortant des sentiers battus qui lui sont traditionnellement reconnus et qui sont encore peu étudiés, lesquelles permettent de montrer qu’il est possible d’avoir affaire à des manières différentes de philosopher. Un autre point de force réside dans le fait de souligner et de démontrer, à l’appui des remarques théoriques présentées, que la philosophie peut se répandre dans des lieux et des formes d’expression différents et témoigner de son hétérogénéité en dépit d’une unité du discours philosophique et de la figure de philosophe. En effet, son inscription est possible dans plusieurs genres de discours tant lorsqu’elle apparaît dans son circuit de communication habituel que si elle sort de celui-ci et s’adresse au grand public. Ainsi, nous estimons que les publics auquel cet ouvrage s’adresse sont aussi étendus que son objet, visant à diffuser la philosophie et à l’ouvrir à l’espace public, notamment médiatique de presse. Il peut relever non seulement de spécialistes en philosophie, mais aussi en sciences humaines et sociales et en analyse du discours française et francophone. Les étudiantes et les étudiants en philosophie, en sciences humaines et sociales et en analyse du discours représentent également une cible importante de cet ouvrage.

[Alida M. SILLETTI]