Dominique MAINGUENEAU, Les mots sur les choses. Les énoncés adhérents

di | 24 Giugno 2026

Dominique MAINGUENEAU, Les mots sur les choses. Les énoncés adhérents, Louvain-la-Neuve, Academia, 2025, pp. 232.

Les mots sur les choses. Les énoncés adhérents est un essai de Dominique MAINGUENEAU qui aborde un phénomène ancien, dont l’étude est généralement dispersée sur diverses disciplines : les « énoncés adhérents » (EA). L’auteur choisit de les intégrer dans une problématique unifiée pour en souligner le caractère incontournable dans la vie en société et dans le quotidien des individus. C’est dans l’Avant-propos (pp. 7-11) qu’il est possible de trouver une définition des EA et de comprendre leur rôle dans la modification de ce sur quoi ils s’inscrivent, c’est-à-dire tout objet, mais aussi les êtres humains et animaux. La catégorie des « énoncés adhérents » est ainsi composée de tout ce qui parsème la surface des objets appartenant au quotidien des êtres humains : des groupes de mots, des combinaisons de chiffres ou des combinaisons de lettres. Cette étude est novatrice quant à la perspective adoptée par l’auteur (l’analyse du discours de tradition française). Elle l’est moins par rapport au thème abordé, dans la mesure où deux mouvements inscrits dans les sciences humaines et sociales s’attachent à souligner le lien entre ces productions et la société. D’une part, un mouvement s’intéressant aux supports matériels des écritures et relevant de courants anthropologiques et médiologiques. D’autre part, un mouvement qui relie cet enjeu aux objets en termes de statut actanciel des « non-humains », aux potentialités d’usage de ces objets, à des études cognitives sur l’interaction entre les individus et les artefacts – la théorie de la « cognition distribuée » –, et à la théorie de la « sémiotique des objets ». En associant remarques d’ordre général et exemples pratiques, l’auteur montre que certaines catégories d’EA sont plus étudiées que d’autres dans les sciences sociales – les étiquettes dans les musées – mais aussi plus fréquentes, visibles et communes, comme en témoigne ce qui relève de l’espace urbain. Quant aux sciences du langage, les analyses de catégories d’EA ont été favorisées par la communication numérique et par les théories gestaltistes. Enfin, l’attention des linguistes s’est focalisée sur leur analyse sémantique ou syntaxique, comme le montrent les analyses en linguistique textuelle. Il émerge que l’écriture joue un rôle essentiel dans les EA, puisque l’écrit ne peut pas être abstrait du support matériel sur lequel l’EA est fixé.

La découverte et l’analyse des énoncés adhérents est articulée autour de treize chapitres réunis dans trois parties. Un mot de conclusion (pp. 223-225) et la Bibliographie (pp. 227-232) complètent le parcours que l’auteur invite à poursuivre tout au long de cet ouvrage original et fascinant.

La première partie (pp. 13-108) se compose de six chapitres qui abordent les EA en termes de relation d’adhérence, de conditions d’existence et d’ancrage au niveau linguistique et historique.

Le chapitre 1er, L’adhérence (pp. 15-30), s’ouvre par des précisions sur la terminologie à utiliser lorsqu’on désigne les réalités sur lesquelles les EA sont fixés. Ainsi, il est préférable de se référer à leur « base » plutôt qu’à un « support » d’écriture, puisqu’une « base » suppose également que des énoncés peuvent en être détachés. Il est intéressant de relever que les relations entre les EA et leur base peuvent être diverses et dépendre de l’inscription des EA sur celle-ci ou sur un objet médiateur. En tout cas, les EA sont « appropriés » à leur base et sont conçus pour celle-ci. Par conséquent, ce qui n’a pas été conçu pour une base n’est pas un EA : son contenu n’est pas en relation avec celle-ci tout en ayant un lien avec le contexte dans lequel il apparaît. C’est pourquoi des graffiti peuvent relever d’EA s’ils activent un interdiscours auprès des sujets qui sont tenus de les interpréter. Les exemples offerts par l’auteur, tirés du quotidien des individus, permettent de mieux comprendre la complexité de ces outils et la nature de leur base. Celle-ci doit être délimitée par des contours tant nets que naturels et, donc, spatiaux, et il doit exister une expérience préalable du monde et une intégration à des activités socialement reconnues pour comprendre leur relation. Une même base peut donc accueillir des EA issus d’activités différentes et, au-delà de l’appropriation à une base, un EA est également approprié par des sujets « approprieurs », qui font le choix d’inscrire un EA sur une certaine base à partir d’un usage reconnu ou d’une légitimation. Pour autant, ces sujets peuvent ne pas être sur le même plan, le rôle d’approprieur pouvant être tantôt explicite – comme pour les plaques d’un musée – tantôt inféré à partir des caractéristiques matérielles des EA, dont témoignent les informations nutritionnelles placées sur les produits alimentaires. D’autres exemples montrent que divers approprieurs peuvent figurer sur un EA mais que ceux-ci ne sont pas placés sur le même plan. L’ensemble de ces remarques permet à MAINGUENEAU de préciser qu’il serait réducteur de classer les EA dans une taxinomie unique. Il faut ainsi tenir compte de diverses variables pour les appréhender et pour éviter d’identifier des compartiments étanches. Ils peuvent être découpés en « rubriques » qui répondent, elles aussi, à une hiérarchie de contenus et à une manière différente de les figurer, voire de les délimiter. Une dernière distinction des EA entre ceux qui peuvent être énoncés et ceux qui ne sont qu’apposés et n’admettent pas d’énonciation souligne que ces derniers ne sont pas soumis aux contraintes de la conversation ordinaire, engageant un régime de discours spécifique.

L’identification des EA fait également l’objet du chapitre 2, Les vecteurs (pp. 31-47). D’après MAINGUENEAU, les « vecteurs » sont les objets et les surfaces qui accompagnent les bases des EA et qui contribuent à leurs modalités d’existence matérielle. Le vecteur dépend d’une base et est soumis à une hiérarchie, qui intéresse également les EA, selon leur position et la mise en évidence effectuée par leurs « approprieurs ». De surcroît, un vecteur peut activer un imaginaire auprès des destinataires et les amener à acheter le produit sur lequel est affiché l’EA à partir de ses caractéristiques. À cet égard, les jeans Levi Strauss et l’ethos de personnes actives ayant besoin de vêtements simples et robustes – autant de caractéristiques issues du vecteur et de l’EA – pour les sujets qui les achètent permet de comprendre que les activités habituelles des individus peuvent sous-tendre des attitudes issues de choix réfléchis de la part des approprieurs des EA et des produits qui sont vendus. L’auteur souligne une autre caractéristique matérielle des EA : leur durée présumée dans le temps, d’après laquelle une inscription gravée sur une tombe est créée pour durer plus qu’une étiquette comestible sur un gâteau. Les EA sont donc affectés par le transitoire et par le définitif, qui peut être le résultat soit de la fonction des EA dans le temps par rapport à l’objet soit d’un choix personnel d’éliminer ou de garder des EA conçus pour être liés à leur base de manière transitoire. Le caractère transitoire ou non transitoire des EA peut également varier en fonction de la base des EA, lorsque celle-ci disparaît ou que, comme dans le cas du commerce, la même base peut accueillir des EA dont la durée est distincte. Tel est le cas des EA cousus sur des vêtements par rapport aux vecteurs de carton ou de plastique accompagnant les vêtements avant la vente. Ces éléments permettent à MAINGUENEAU de souligner l’importance des vecteurs en termes d’ethos conféré à l’entité qui en est responsable et de pouvoir qui y est sous-tendu. L’appropriation de l’espace lors d’un changement de régime politique par une imposition de panneaux de la part des pouvoirs publics – tel a été le cas à Paris sous l’Occupation – marque la différence entre EA standardisés et EA à caractère local, mais surtout le pouvoir des institutions d’imposer des valeurs qui devraient être partagées par le public citoyen. Un autre aspect lié à la relation entre base, vecteur et EA concerne les cas des monuments aux morts perpétuant la mémoire des soldats : les EA sont associés à une base non autonome, dont l’inscription peut prendre des formes différentes. Ces monuments, auxquels il est possible d’ajouter des médailles de célébration et des écussons, jouent le rôle de vecteurs et leurs EA deviennent des « emblèmes adhérents ». Enfin, une autre relation tout à fait particulière entre un EA, sa base et son vecteur a lieu dans les emballages. Ceux-ci entrent dans une stratégie de marketing par laquelle c’est l’emballage qui est acheté avant son produit : les EA créent ainsi le contenu et l’emballage oscille entre le rôle de vecteur de l’EA, de substitut de la base ou de base d’EA. Ce dernier cas nous paraît être le plus emblématique car il vient modifier l’appréhension de l’artefact par le sujet consommateur.

Le chapitre 3, Identité et étayages (pp. 49-64), poursuit les réflexions sur la relation entre EA et bases. L’adjonction d’un EA transforme sa base en termes matériels mais aussi d’identité : en adhérant à une base, les EA convertissent celle-ci dans des pratiques sous-tendant une certaine configuration sociale et idéologique. Par ailleurs, les EA modifient également l’appropriation et le lectorat en agissant sur l’ensemble de ces acteurs de manière discrète. L’écriteau placé sur la croix de Jésus et de la sentence qui a décidé son sort, le premier étant incorporé à sa base, la seconde étant un événement, en est une illustration. C’est encore aux changements affectant un être auquel est adjoint un EA qui est consacré le reste du chapitre, notamment lorsque l’EA attribue à la base une fonction différente de celle qui est normalement attendue. Cela confirmerait que les EA peuvent se répartir sur plusieurs niveaux. Le contraste entre des panneaux à visées différentes – politique, commerciale, réglementaire – engendrant des caractéristiques matérielles différentes des EA et une recatégorisation de leur base signalent qu’un regard différent peut y être porté, selon que l’action sur les destinataires est d’ordre pratique ou idéologique. D’où, comme MAINGUENEAU tient à le rappeler à partir des nombreux exemples présentés, l’interaction, pour chaque EA, des trois « étayages » (p. 59) institutionnel, idéologique et technologiques qui s’évoluent avec le temps et qui dépendent aussi bien de leur environnement immédiat que des réseaux liant les EA aux discours et aux institutions qui les soutiennent. C’est en particulier sur les étayages idéologique et institutionnel que l’auteur attire l’attention du lectorat pour confirmer la condition de (non) pérennité des EA, qui résulte d’une certaine réglementation de l’État ou d’un intérêt de la part de la collectivité.

Le chapitre 4, L’accès aux énoncés adhérents (pp. 65-79), permet à MAINGUENEAU d’examiner de plus près les effets de la relation entre figures et fonds par rapport à un EA, à son vecteur et à sa base. Après avoir souligné qu’il y a généralement un ajustement entre l’intégration visuelle d’un EA à sa base et sa visibilité, il se penche sur la forme de la base et sur les conditions pour rendre visibles et lisibles certains EA à des buts commerciaux de vente. C’est notamment à chaque type d’EA de signaler les gestes à effectuer pour le lire correctement ; cette lecture peut être aussi bien immédiate, donc externe à la base de l’EA, qu’interne à celle-ci – il est ainsi des produits contenant un emballage externe couvert d’un EA et un emballage interne couvert lui aussi d’un EA. De surcroît, la lecture correcte d’un EA engendre la prise en compte de son intelligibilité. L’auteur examine à ce propos des EA, tant récents que plus anciens, qui ne sont intelligibles que pour un groupe professionnel.

L’intelligibilité des EA est également examinée au chapitre 5, En quelle(s) langue(s) ? (pp. 81-96), qui aborde les langues et les systèmes d’écritures des EA. La langue a une influence sur le message à transmettre et sur les destinataires à atteindre : ainsi, le libellé en grec sur la croix de Jésus est ensuite remplacé par le latin pour des raisons de vulgarisation et de pouvoir. Dans le contexte français contemporain, MAINGUENEAU souligne que, pour les sujets rédigeant des EA, le choix de la langue – nationale, internationale ou minoritaire – est effectué à partir du secteur et du lieu concernés. Pour autant, les exemples présentés permettent de réfléchir sur le fait que, bien qu’une langue étrangère puisse influer sur la représentation d’un produit, l’anglais peut ne pas être intelligible. Cette situation se différencie des cas où des éléments iconiques montrent la nature du produit et sa composition : dans de tels cas, le recours à une langue étrangère – celle du produit original – pour des raisons de marketing n’entrave pas la compréhension du grand public. En outre, l’emploi d’une langue peut également relever de choix politiques : il en est ainsi pour le latin dans la dédicace inscrite sur la chapelle de la Sorbonne, ou pour les plaques en langue régionale, comme celles de la ville de Montpellier, dont le but est aussi bien touristique que politique. D’autres cas de langues différant de celle(s) du pays peuvent représenter une manière de contourner un conflit linguistique (c’est ce qui arrive en Belgique). Enfin, des exemples liés à des manifestations de revendication de droits, avec des pancartes rédigées dans des langues différant de la langue nationale, confirment que ce choix est lié à la dimension constitutive du sens d’un EA, justifiant ou contestant le rapport de forces qui en résulte : cette langue est appropriée à la base concernée et oriente l’interprétation de l’EA concerné.

Le dernier chapitre de la première partie, Le poids de l’histoire (pp. 97-108), souligne davantage le lien entre les EA et l’histoire dans laquelle ils s’inscrivent. Dans le but de montrer la modification des EA dans le temps, MAINGUENEAU examine des zones particulièrement sensibles du point de vue idéologique. Il s’agit des rues juxtaposant des strates temporelles et des EA en diverses langues, et des établissements de l’enseignement public en France, dont les noms concernent des personnalités réputées pour leur engagement politique ou pour le monde de l’éducation. L’exemple de l’école publique est notamment comparé aux cas de ruptures et continuité dans l’histoire, illustrés par la croix de la Légion d’honneur dès sa fondation en 1802 par Napoléon Bonaparte aux diverses modifications qu’elle a subies au long du temps et des régimes politiques. Ce cas est à la fois comparé avec celui du logo de la ville de Paris, dont les suppressions et les modifications relèvent de la volonté de la ville de désigner un lieu de vie pour la population. En revanche, les détournements et substitutions des noms de rues et d’écoles, et la matérialité des nouvelles inscriptions jouent un rôle de revendication par des sujets militants qui collent à côté des plaques officielles de nouveaux noms représentatifs de leurs luttes ou qui les remplacent. Il en est ainsi des grandes figures de la mémoire collective, là où des contre-mémoires altèrent des inscriptions originales ou déplacent des EA dans un nouveau cadre pour délégitimer une mémoire ou son existence.

La deuxième partie du volume (pp. 109-170) s’intéresse plus en détail aux divers types d’EA à partir de plusieurs exemples idéologiquement sensibles pour la vie en société, que l’auteur fournit pour mieux en saisir les contraintes et les tensions.

Le chapitre 7, Du côté des espaces verts (pp. 113-127), aborde les espaces verts en tant qu’endroits permettant de souligner la tension entre la nature et les activités humaines. Il s’ouvre par l’analyse sémiotique et langagière d’un écriteau sur un panneau à un endroit permettant de concevoir ce dernier d’une manière très différente de son usage courant, autojustifiant à la fois le résultat affiché, à savoir la protection de la biodiversité. Celle-ci est ensuite examinée à partir d’EA placés sur d’autres bases, dont le but est le respect de l’environnement en tant qu’action légitimée en termes écologiques et institutionnels. Ces exemples sont comparés à ceux qui relèvent de gestes visant à agir en faveur de l’environnement. Ainsi, les poubelles publiques sur lesquelles sont inscrites des EA deviennent le support de prescriptions résultant d’un étayage à la fois idéologique et institutionnel de campagnes de protection de l’environnement. Cet exemple représente pour MAINGUENEAU le point de départ pour examiner la manière dont un même adjectif, « sauvage », peut faire l’objet d’évaluations opposées dans le même discours sur l’environnement – la sauvagerie humaine, négative – vis-à-vis de la sauvagerie animale, positive. Il en va de même pour le choix de formuler des écriteaux de manière à chercher à tout intégrer dans la nature dans une harmonie supérieure, dont témoignent les déterminants possessifs (« Paris et ses bois », p. 126) ou les prépositions (« Amiens/ la Nature en ville », p. 127) dans les EA visant à souligner que les espaces verts sont des zones critiques, à la fois en péril et à la frontière entre le monde humain et le monde naturel.

En revanche, le chapitre 8, Un sachet de guimauves (pp. 129-142), regarde la confiserie industrielle, qui est emblématique de la tension entre la consommation d’aliments industriels et la préservation de la santé. L’analyse de la base, du vecteur et des EA accompagnant les friandises industrielles, notamment des guimauves appelées « chamallows » pourvues d’un emballage et d’un EA collectifs, permettent à MAINGUENEAU d’examiner les traits qui caractérisent ce produit. Sa face recto, sa face verso, les parties supérieure et inférieure de celles-ci, le logo, le slogan et tout autre EA contribuent à retourner la menace d’avoir affaire à des produits non salutaires en raison des traits « original » et « sans colorant artificiel » distinguant ce produit des produits concurrents. En outre, le trait « naturel » résulterait également des mots employés, via une lecture polysémique des adjectifs et de l’adverbe « naturellement » pour annuler tout discours à l’encontre de ce produit. D’autres tensions relèvent des informations à valeur promotionnelle et de celles portant sur la réglementation sanitaire à respecter, qui voient l’intervention de sujets différant de la marque et du public acheteur. Enfin, MAINGUENEAU montre la manière dont le fabricant réussit à exploiter à ses propres fins le sachet et les EA qui y figurent. Les informations nutritionnelles sont associées à des notes explicatives visant à rappeler le respect par la marque d’une alimentation saine et de la protection de la santé des enfants, auquel contribue aussi le personnage-témoin de la marque.

Une autre opposition fait l’objet des chapitres 9 et 10. Le chapitre 9, Véhicules (pp. 143-155), s’intéresse au type d’EA figurant sur les automobiles en tant qu’objets d’une surveillance étroite de la part des pouvoirs publics. L’analyse des EA présents sur la carrosserie et sur la plaque d’immatriculation, et de leurs fonctions dans l’espace public – le nom du produit et de sa série, les numéros tatoués sur les vitres, l’autocollant près du réservoir pour signaler le type de carburant à utiliser, des autocollants pour l’entretien – permet à l’auteur d’examiner de plus près leurs sujets interprétants. Quant à la plaque d’immatriculation, c’est le seul élément visible de l’extérieur et de grande taille, puisqu’elle permet d’identifier le véhicule tant de la part de ses propriétaires que de l’État. MAINGUENEAU souligne que de nouvelles pratiques offrent désormais un contrôle multiforme des plaques d’immatriculation. Pour autant, les évolutions et les changements importés par ces pratiques ont une incidence sur le statut des acteurs concernés et, plus en général, sur les déplacements de la population.

Le souci permanent de contrôle que MAINGUENEAU évoque pour les automobiles est également de mise pour les bovins. Dans le chapitre 10, Le parcours du bovin (pp. 157-170), l’auteur souligne que ces animaux partagent des traits avec les humains – ce sont des mammifères –, avec les guimauves – ils deviennent des aliments – et avec les véhicules – ils sont rattachés à des propriétaires. En outre, comme l’ensemble de ces catégories, les bovins sont accompagnés par des EA, représentés par leur boucle d’identification. En effet, ces animaux font l’objet d’une réglementation stricte nationale et européenne qui passe par plusieurs organismes et qui s’accompagne d’un passeport contenant les informations sur l’état du bovin et sur son état sanitaire. Pour que ce système fonctionne correctement, des genres de discours scandent chaque étape par des formulaires standardisés à remplir. Relativement au passage d’animal à aliment, cette transformation est, elle aussi, accompagnée d’un nouvel étiquetage relevant de divers acteurs qui apposent des EA pour attester de la conformité à des normes sanitaires et en assurer la traçabilité. Il en va de même pour la nouvelle étape que le parcours du bovin doit franchir : la commercialisation de la viande, qui requiert des EA spécifiques à apposer sur les emballages. Cependant, MAINGUENEAU souligne que cette réglementation peine à être déchiffrée par le grand public et renvoie en même temps à d’autres contrôles sur la fiabilité des labels. Par ailleurs, au-delà de ces enjeux, des controverses font l’objet de la consommation de viande à la suite des crises sanitaires, en matière d’alimentation des animaux, de légitimité de l’élevage intensif, voire d’allaitement des veaux et de pratiques d’abattage. Ce monde complexe voit la coprésence de diverses organisations, auxquelles il faut ajouter les partis politiques, les associations militantes et le fait que tous les EA qui le concernent sont désormais gérés au sein d’un univers virtuel.

La troisième et dernière partie du volume (pp. 171-222) s’ouvre par la constatation d’après laquelle les EA qui relèvent des personnes ne peuvent pas être placés sans faire intervenir des réflexions éthiques ou juridiques. S’il est vrai qu’il existe des sujets « porteurs » d’EA ou qui sont obligés d’en porter du fait d’appartenir à une organisation, il est aussi vrai qu’il existe des sujets « supporteurs » d’EA montrant une adhésion à une cause ou manifestant l’expression d’une personnalité ou d’un style dont ils sont « exprimeurs ».

Ainsi, le chapitre 11, Les porteurs (pp. 175-191), est consacré à l’imposition d’un EA sur le corps d’un individu et à la menace sur la « face » négative » ou « positive » (Brown et Levinson 1987) de celui-ci. MAINGUENEAU présente d’abord des cas de dévalorisation, constitués par un EA dégradant inscrit sur la chair. Cet EA vise à mettre au ban de la société des individus ou à marquer leur appartenance à une institution regroupant les sujets qui sont mis à l’écart. Tel est le cas des matricules tatouées sur les bras des personnes déportées à Auschwitz, qui devaient être dépourvues de toute identité sociale. Il en va de même pour la nature du vecteur dans les uniformes orange des sujets au sein de pénitenciers américains, qui est, elle aussi, dégradante par rapport à l’image de ces porteurs. D’où la distinction entre porteurs « assujettis » hors de la société et porteurs « contractuels » (p. 176) dont les EA soulignent l’appartenance à des organisations intégrées à la société tenues de se conformer aux routines d’un certain secteur d’activité. Ces réflexions amènent à s’interroger sur le statut de ces organisations, dont certaines sont pérennes, d’autres transitoires, qui partagent l’utilisation de bracelets, de badges, ou d’EA inscrits sur des tee-shirts. Cela entraîne des statuts variables pour les sujets qui les portent, qui peuvent en être porteurs, supporteurs ou même exprimeurs. Il est intéressant de relever que la catégorie des « porteurs transitoires » est composée, d’après l’auteur, aussi bien par des sujets visiteurs porteurs d’un badge à des fins d’autorisation, que par les nouveau-nés – à des fins d’appropriation et d’« identitovigilance » – et par les personnes hospitalisées. Dans ces cas, le bracelet pourvu d’un EA est une pratique d’identification de la personne concernée. Parmi les autres catégories d’individus devant porter des EA, MAINGUENEAU évoque les forces de l’ordre porteuses d’EA visant à se faire reconnaître par le nom de leur entreprise, se différenciant des forces de l’ordre en service portant déjà un uniforme. Plusieurs situations demandant la présence d’EA par rapport aux forces de police sont rappelées,  comme les numéros de matricule à 7 chiffres de la police française, qui appréhende l’individu comme représentant de la police à partir d’un registre administratif. Un autre cas spécifique relève des entreprises demandant de porter des EA d’ordre politique au-delà de ceux de l’entreprise concernée, dans le but d’éviter des tensions entre les membres du personnel. Toutefois, une difficulté non négligeable tient à l’identification d’EA de nature politique et d’EA qui ne le sont pas, surtout par rapport à la clientèle et à la manière dont les entreprises demandent à leur personnel de s’y adresser. Le dernier cas évoqué par MAINGUENEAU concerne les uniformes des membres des équipes sportives dans le cadre de leur activité professionnelle, qu’ils ne sont pas amenés à changer en tant que symbole d’appropriation de l’équipe concernée par les sujets qui s’y reconnaissent. L’exemple du football et des noms et numéros inscrits au dos des maillots souligne que divers acteurs interviennent en matières d’EA : l’équipe, la marque, le sujet joueur, les fédérations nationale, européenne et mondiale, chacune édictant des normes qui doivent être appliquées à chaque sujet porteur.

Le chapitre 12, Les « exprimeurs » (pp. 193-207), est consacré aux EA pour lesquels le style, donc le corps et les objets qui lui sont associés, jouent un rôle essentiel dans un but à la fois d’expression de soi et de « monstration de soi » vis-à-vis des autres. MAINGUENEAU rappelle qu’il existe deux types d’EA expressifs dont la base est un sujet humain : des EA inscrits sur des vêtements et des EA portés sur son propre corps. Son attention est notamment focalisée sur les EA expressifs figurant sur des vêtements ou sur des objets de la vie quotidienne, qui sont comparés avec les EA de sujets supporteurs. Cela permet de mieux aborder les maillots de sport, qui sont interprétés selon les sujets qui les portent et les situations où cela se vérifie, et le cas, beaucoup plus emblématique, d’une parka portée par Melania Trump dans son rôle d’épouse du président des États-Unis en 2018. Ce vêtement est pourvu d’un EA dont l’interprétation est restée énigmatique, oscillant entre EA expressif et EA à destination de l’opposition politique. Cet exemple témoigne de l’impossibilité de dissocier l’EA sur un vêtement du dispositif qui en permet l’interprétation. Une section est ensuite consacrée aux tee-shirts pourvus d’EA expressifs à teneur humoristique et au fait que les sujets adolescents, dont l’identité est en construction, les affichent pour montrer leur style. Il est intéressant de constater que le sujet porteur du tee-shirt n’est pas un locuteur : il peut donc se désengager et mettre à distance les signes graphiques qui se trouvent inscrits sur son tee-shirt, tout en engendrant, auprès des autres, une évaluation de la personne porteuse du tee-shirt et de la logique d’expressivité qui y est sous-tendue. Au-delà des EA expressifs, un tee-shirt peut également afficher le nom de la marque lorsque celle-ci est réputée et chère : les valeurs positives attachées à celle-ci se transposent alors à la personne qui la porte dans un souci de distinction par rapport à des EA expressifs ordinaires. C’est au contraire une stratégie inverse qui fait l’objet des marques bon marché, les sujets fabriquant ces tee-shirts ayant tendance à inscrire des EA dont le contenu attire l’attention du public sans souligner l’identité de la marque qui le commercialise. Relativement aux sacs de vêtements, ils peuvent se transformer en vecteurs d’EA expressifs par le biais des marques ; les clients ayant acheté des vêtements d’une marque donnée peuvent se trouver au sein de la communauté des sujets qui affichent l’ethos décrit sur le sac. La dernière section de ce chapitre examine des EA expressifs dont les vecteurs appartiennent au quotidien des individus – à l’intérieur de leur domicile ou dans des lieux à la frontière entre l’espace privé et le monde extérieur. Ils sont créés pour projeter des valeurs et pour souligner une manière d’être qui est le propre du sujet qui affiche l’EA à partir des signes que celui-ci peut y ajouter pour manifester un ethos personnel. Le cas des EA expressifs autocollants sur les boîtes aux lettres est à cet égard particulièrement saillant pour montrer la volonté du sujet de se distinguer des autres.

Enfin, dans le chapitre 13, Les supporteurs (pp. 209-222), ce terme identifiant à la fois les « supporters » et les personnes qui portent des EA, MAINGUENEAU relève que ces ensembles montrent leur soutien à un individu, à un collectif, à une cause durable dans le temps ou bien passagère, mais il peut s’agir également d’édifices qui, par métonymie, transforment  l’institution en base appropriée à des énoncés exprimant le soutien à une cause. Parmi les situations favorisant l’apparition des EA de supporteurs, sont évoqués les rassemblements : les supporteurs deviennent la base d’un collectif qui, à un niveau supérieur, montre son soutien à la cause qui est défendue. Les EA permettent donc de convertir les personnes qui y participent dans une communauté de conviction. Or, les EA figurant dans de tels événements sont non seulement « énonçables » mais également « apposés » : ils désignent un référent contigu représenté par les personnes qui manifestent et qui sont rassemblées autour du vecteur concerné. Ces EA sont également différents de ceux des sujets supporteurs rassemblés dans des compétitions sportives, qui sont confrontés avec les supporteurs des adversaires et qui forment deux blocs au sein desquels chaque groupe manifeste son support par des signes d’appartenance. L’énoncé qui fait l’objet tant de cette catégorie de sujets supporteurs que de la précédente relève de l’écrit ou de l’oral, bien qu’utilisés de manière différente en fonction du contexte. Par ailleurs, le sport est également caractérisé par une mise en spectacle : les EA et leurs vecteurs sont créés pour participer d’une mise en scène de soi où les EA sont combinés à d’autres signes pour souligner l’appartenance à une communauté et montrer une adhésion à celle-ci et au point de vue exprimé par l’EA. Quant à la responsabilité de l’énonciation de l’EA et des slogans des manifestations, celle-ci relève du « ON » du collectif mais aussi de l’individu qui fait partie de la base de la banderole affichée par les sujets supporteurs. Pour autant, une tension structurelle peut intervenir entre la manifestation comme base collective et les sujets qui y participent, surtout lorsque ce sont les énoncés individuels qui ont le dessus sur des énoncés « encadrants ». L’exemple des Gilets jaunes, rassemblés quoiqu’ils ne partagent qu’un signifiant vestimentaire de protestation, permet à MAINGUENEAU d’illustrer ces cas de plus en plus fréquents en raison de l’évolution des technologies numériques. La dernière section du chapitre est consacrée aux opérations commandos qui sont générées par les actions militantes spectaculaires et transgressives rassemblant de petits groupes, voire un seul individu, pour une durée limitée, dont le retentissement médiatique est important. Ce qui émerge des exemples présentés, c’est une appropriation réciproque par laquelle les sujets s’approprient le slogan en y exprimant leur positionnement et le slogan s’approprie les sujets en les mettant à son service.

Dans le mot de conclusion, Les énoncés adhérents, et au-delà, l’auteur souligne l’importance d’étudier les présupposés qui rendent les EA invisibles. Il relève qu’un aspect qui complexifie le déchiffrement des EA est représenté par les technologies numériques, dont témoignent des code-barres, des codes QR ou des puces électroniques. Ces outils ne permettent pas de parler d’énoncés adhérents en raison de l’impossibilité de les lire de manière instantanée et du recours à des machines pour pouvoir les déchiffrer. Les exemples à cet égard, qui sont très nombreux, soulignent que même si la technologie permet de se passer de toute inscription médiatrice par le biais d’informations sur un objet ou sur une personne, les énoncés qui peuvent apparaître sur l’écran sont désormais ajoutés par des sujets publics ou privés sans que ces informations soient contraintes par les caractéristiques de la base ou du vecteur. Cette transformation majeure affecte inexorablement les EA mais ne correspond pas à leur disparition. L’évolution permanente des EA engendrerait, en effet, selon l’auteur, de nouvelles ouvertures dans tous les domaines, dont témoignent le marketing, la politique et ses nouveaux modes d’expression, les institutions dans leur souci de communiquer avec le public citoyen.

La grande distribution, les œuvres d’art présentes dans les musées, les panneaux des villes, les emballages, les vêtements, les pancartes et tout objet qui appartient à la vie en société représentent les domaines d’emploi privilégiés des EA pour souligner le rôle incontournable qu’ils ont joué et qu’ils continuent à jouer par rapport aux êtres qui parsèment notre vécu et nos activités. Ils agissent sur la manière dont chaque être est manifesté, est tenu de se manifester ou choisit de se manifester. Ainsi, au-delà des spécificités liées à leur étude, la diversité et le caractère transformationnel des EA en tant qu’objets sociétaux permet d’aborder des questions d’analyse inédites ou d’y jeter un regard nouveau. Tel est l’objectif du présent ouvrage : explorer un champ très étendu et flou, au sein duquel les EA ne sont pas réunis dans une classification exhaustive mais dont les exemples et les enjeux sociétaux permettent d’appréhender toute la complexité.

Cet ouvrage éclairant sur les énoncés adhérents et sur leur caractère incontournable dans la vie en société et dans le temps permet, grâce à la variété et à la richesse des exemples, des contextes et aux explications présentées de s’adresser à un public vaste et hétérogène. Celui-ci partage un intérêt pour l’analyse du discours et pour l’énonciation, puisque chaque EA ne peut être correctement saisi qu’en tenant compte de son contexte d’apparition, de sa base, de son vecteur, de sa visée, de la manière dont il est conçu, des sujets qui en sont à l’origine et de ceux qui peuvent se l’approprier à des fins différentes. Connaître et étudier les EA permet ainsi d’analyser, encore une fois et comme Dominique MAINGUENEAU le précise à plusieurs reprises au fil de ce volume, des faits de société qui sont, par définition, en évolution permanente, placés au sein des sociétés contemporaines – traversées, elles aussi, par des transformations constantes –, que les analystes du discours se doivent d’étudier, interpréter et transformer en objet privilégié d’analyse.

[Alida M. SILLETTI]