Moreno CAMPETELLA, La langue technique dans le Trattato degli orti e giardini (1588-1596) de Giovanvettorio Soderini

di | 23 Giugno 2026

Moreno CAMPETELLA, La langue technique dans le Trattato degli orti e giardini (1588-1596) de Giovanvettorio Soderini, Freiburg, Lambert-Lucas (collection “La Lexicothèque”), pp.940. 

L’ouvrage imposant de Moreno Campetella a pour objet la terminologie technique contenue dans le traité Degli Orti écrit par Giovanvettorio Soderini (frère du plus célèbre Piero Soderini, gonfalonier à vie à Florence depuis 1502), consacré à la création et à l’entretien des orti e giardini (jardins et potagers) et composé entre 1588 et 1596. Il s’agit d’un volume intéressant pour les études en linguistique française, dans la mesure où il contribue à décrire de façon originale les relations intellectuelles et linguistiques entre les élites culturelles italiennes et françaises, autour de la formation des disciplines scientifiques et techniques modernes et de leurs terminologies, au cours de la Renaissance.

Le volume est divisé en deux parties principales.  

Dans la première partie, le premier chapitre (Le Degli Orti de Soderini, pp.23-58) est destiné à une présentation générale de l’ouvrage et de son auteur. Le contexte historique et social de l’Italie (et plus largement, de l’Europe) du XVIe siècle est mis en relation avec la production scientifique de l’époque, avec les avancées techniques et technologiques dans les domaines de l’agriculture et de l’agronomie. L’auteur met bien en évidence l’importance des jardins et des potagers dans la société italienne de la Renaissance, les liens entre valeurs économiques et prestige social des ressources agricoles, la dimension scientifique du traité de Soderini, qui permet d’apprécier l’introduction de nouvelles espèces dans le panorama agricole italien (après la découverte du Nouveau Monde et les explorations géographiques du XVe et XVIe siècles), ainsi que les évolutions dans les techniques. Dans ce premier chapitre, une place importante est également consacrée à l’étude des sources utilisées par Soderini, qui se présente comme une figure d’aristocrate savant en équilibre entre Anciens et Modernes, soucieux de respecter les ouvrages fondateurs de la discipline à l’époque classique, mais aussi capable d’intégrer dans son traité des sources plus récentes, en Italie et en Europe, ainsi que son expérience personnelle directe. 

Le deuxième chapitre (La langue du Degli Orti, pp.59-184) constitue une description fine et détaillée du tissu linguistique qui soutient la terminologie dans le traité de Soderini. La réflexion de Campetella s’articule sur plusieurs axes. En premier lieu, l’ouvrage analyse la dimension diastratique de la terminologie enregistrée par Soderini, mettant en évidence la coexistence d’un niveau vernaculaire, dominant (basilecte), et d’un niveau appartenant à la noblesse cultivée (acrolecte) ; Campetella identifie également la terminologie sur la base de la dimension diamésique (distinguant des termes employés plutôt à l’oral qu’à l’écrit), et diatopique (différenciant les termes issus de la tradition toscane des termes provenant d’autres variétés dialectales ou d’autres langues). L’analyse de la terminologie agricole enregistrée dans le Degli Orti, grâce à l’analyse ponctuelle et approfondie offerte par Campetella, permet d’apprécier les dynamiques linguistiques de l’époque, les évolutions de la langue italienne et les enjeux qui ont accompagné les débats sur la “question de la langue” au XVIe et XVIIe siècles en Italie. L’analyse de la terminologie s’articule en deux sous-chapitres. Dans le premier, l’auteur classe les termes sur la base de leur appartenance à un domaine précis (hydraulique, pédologie, météorologie… mais également cuisine, médecine, zoologie), ce qui lui permet d’analyser, par l’étude des termes, l’état de l’art des pratiques et l’avancement des connaissances dans les divers domaines abordés. Dans une deuxième partie, l’auteur se penche sur la présence et la formation de néologismes, classifiés sur la base leur origine, des communautés d’usage, de leur statut morphologique. Il en ressort un aperçu passionnant, extrêmement riche, des sources et des enjeux linguistiques et culturels qui ont nourri l’évolution de la terminologie agricole pendant la Renaissance, terminologie qui peut constituer un cas de figure emblématique pour retracer la formation des terminologies modernes au cours de la période de normation des langues nationales en Europe (XVIe-XVII siècles). 

La deuxième partie est entièrement consacrée à la description des 843 néologismes présents dans le traité Degli Orti. Pour chaque néologisme, un article détaillé décrit les attestations dans l’ouvrage, les origines et les différentes formes du terme, les éventuelles variantes ou termes concurrents, ainsi que les informations encyclopédiques pertinentes. L’articulation des sections dans cette deuxième partie suit l’ordre des sous-domaines concernés : les opérations techniques, la multiplication des plantes, l’outillage, les aménagements, la terre et le sol, physiologie et biologie végétales, phytopathologie, nomenclature, architecture et mobilier, médecine et pathologie, cuisine et gastronomie, unités de mesure et expression de la quantité, météorologie, physique, zoologie, géographie, parfumerie, textile. Cette partie lexicographique se distingue par la richesse des informations linguistiques et encyclopédiques, qui offrent aux lectrices et lecteurs la possibilité d’apprécier également la figure de Campetella, intellectuel emblématique de l’aristocrate scientifique éclectique propre à la Renaissance italienne. 

Une riche bibliographie finale complète ce volume, qui se signale par l’approche rigoureuse et approfondie, par une vision éclectique du lexique spécialisé qui conjugue l’histoire de la langue (dans une approche de “synchronie historique”, p.18), des techniques et des technologies, mais également l’histoire de la société et de la politique pendant une période de grande évolution scientifique et sociale, au carrefour entre l’Antiquité et la modernité.  

[Micaela Rossi]