Jean-Louis MASSOURRE, Le gascon : Origine, limites, spécificités, ELIPHI (Éditions de Linguistique et de Philologie), coll. « Travaux de Linguistique Romane – Linguistique historique 4 » , 532 p.
Longtemps perçu comme un mystérieux « lengatge estranh » aux confins de la Galloromania, le gascon révèle encore aujourd’hui toute la richesse de son individuation linguistique. C’est ce que démontre, dans la continuité de ses précédents travaux, la nouvelle monographie de Jean-Louis Massourre, intitulée Le gascon : Origine, limites, spécificités. À travers une lecture érudite et une analyse toujours précise, Massourre ouvre la voie à de nouvelles pistes de réflexion sur l’individuation linguistique de l’Aquitaine.
L’ouvrage s’ouvre sur une Préface (p. XVII-XVIII) de Thomas Field, professeur émérite à l’Université du Maryland. Field présente ce volume comme une œuvre de référence indispensable qui approfondit considérablement la connaissance de la langue gasconne. Il souligne notamment la capacité de l’auteur à synthétiser les données complexes de l’Atlas linguistique de la Gascogne (ALG) à travers des cartes d’une grande clarté. La préface met également en lumière la valeur des recherches sur l’anthroponymie et la toponymie, présentées comme une mine de données précieuses pour comprendre la civilisation pyrénéenne traditionnelle.
Après le Prologue, dans lequel l’auteur synthétise l’ouvrage et insère des aperçus sur l’histoire de la Gascogne, l’étude s’articule autour de dix chapitres thématiques. Dans le Chapitre I, intitulé « Le gascon, origine, limites, spécificités » (p. 1-28), l’auteur décrit la position exceptionnelle du gascon dans le domaine d’oc. Il remonte tout d’abord à la conquête de l’Aquitaine par Jules César, en analysant la défaite des peuples aquitains et la nature de leur langue. Massourre explore ensuite le concept historique du gascon comme « lengatge estranh » au sein de la Gallo-Romania, insistant sur ses spécificités linguistiques. Enfin, une partie importante de ce premier chapitre s’attache à tracer les limites linguistiques et géographiques de l’idiome, en examinant la situation des départements (Gironde, Dordogne, Lot-et-Garonne, Tarn-et-Garonne, Haute-Garonne, Ariège et Pyrénées-Atlantiques), avant de se pencher sur le statut dialectal de ses différentes variétés.
Le Chapitre II, intitulé « Phonétique et phonologie » (p. 29-108), s’attache à définir les structures sonores de la langue. Massourre y explore d’abord les généralités du vocalisme, distinguant les approches synchronique et diachronique. Cette section est suivie d’un examen du consonantisme, analysé lui aussi sous l’angle de sa stabilité actuelle et de son évolution historique. L’auteur met également en lumière des phénomènes évolutifs tels que la métathèse, ainsi que les processus de palatalisation, offrant ainsi une analyse des mécanismes phonétiques qui ont façonné l’identité du gascon.
Le Chapitre III, consacré à la « Morphologie, les invariables » (p. 109-170), constitue une section particulièrement dense où l’auteur dissèque les structures grammaticales fondamentales du gascon. La première partie est consacrée à la morphologie nominale et pronominale, et examine avec précision la structure et la formation des substantifs (tant masculins que féminins), ainsi que leurs marques respectives de genre et de nombre. Massourre analyse également la flexion des adjectifs, les degrés de comparaison et la dérivation adverbiale. Un intérêt tout particulier est porté à l’étude de l’article, dont l’auteur distingue le type général du type pyrénéen, tout en explorant des vestiges archaïques comme l’article « sa ». La section sur les pronoms personnels couvre les combinaisons complexes, les formes atones et clitiques, ainsi que l’emploi spécifique du pronom neutre « ac » et des pronoms adverbiaux. L’examen morphologique se poursuit par l’étude des possessifs, des démonstratifs, des relatifs, des interrogatifs, des indéfinis et des numéraux. Enfin, la seconde moitié du chapitre est dédiée aux invariables (prépositions, conjonctions et une vaste typologie d’adverbes de lieu, de temps, de manière et de quantité) et s’achève sur l’analyse des mécanismes de la négation et de l’affirmation.
Le Chapitre IV, dédié à la « Morphologie verbale » (p. 171-229), constitue l’une des pièces maîtresses de l’ouvrage. Massourre propose d’abord des jalons de morphologie historique retraçant l’évolution depuis le latin classique, avant de détailler les trois grandes classes verbales du gascon. Une attention particulière est accordée aux « tiroirs personnels » : le système du présent (indicatif et subjonctif), de l’imparfait, du prétérit de l’indicatif, ainsi que celui du futur et du conditionnel fait l’objet de paradigmes détaillés mettant en lumière les désinences spécifiques à chaque personne. L’étude traite également des formes non personnelles comme le participe passé, le gérondif, l’infinitif et les verbes à « lexicalisation maxima » (être, avoir, aller, faire), dont les paradigmes sont présentés de manière comparative. Cette section se clôt sur un « Essai de diachronie » qui synthétise l’évolution des bases verbales au fil des siècles.
Dans le Chapitre V, intitulé « Notes de syntaxe » (p. 230-259), Massourre divise son analyse en trois grands axes. Le premier se situe « hors du domaine verbal » et examine l’emploi de l’article avec les pronoms, la place du partitif, de l’objet prépositionnel (incluant la construction du datif et du complément direct), ainsi que la place du possessif et l’usage des relatifs. L’auteur se penche aussi sur l’étude des énonciatifs et des particules interrogatives, éléments distinctifs fondamentaux qui font la singularité du gascon. Le deuxième axe explore le « domaine verbal », avec une attention particulière portée à l’expression du passé ponctuel, aux divers emplois du subjonctif (qu’il soit indépendant ou inséré dans des subordonnées temporelles), à l’utilisation de l’imparfait du futur (IFU) et du conditionnel, ainsi qu’aux règles complexes régissant l’accord du participe passé et l’usage des auxiliaires. Enfin, le chapitre se termine sur l’étude de l’ordre des mots dans l’énoncé, mettant en lumière des phénomènes syntaxiques tels que l’inversion, l’antéposition du verbe et la formulation de la négation.
Le Chapitre VI, intitulé « Lexique » (p. 260-281), explore la richesse du vocabulaire gascon à travers une analyse étymologique et comparative. Massourre identifie d’abord les strates constitutives du lexique, en remontant aux sources préromanes et euskariennes, celtiques, latines et germaniques. L’auteur situe ensuite le lexique gascon dans son environnement géolinguistique, distinguant les termes strictement gascons de ceux partagés avec les idiomes voisins tels que le languedocien, l’aragonais et le catalan. Une section importante est consacrée aux mécanismes de dérivation et de composition, et analyse l’héritage des suffixes prélatins, latins et germaniques. L’auteur propose également un aperçu détaillé de la préfixation et de la suffixation nominale et verbale à partir de l’exemple du parler de la vallée de Barège. Enfin, le chapitre examine les phénomènes d’emprunt au castillan, à l’aragonais et au français, illustrant ainsi la porosité et l’évolution historique du lexique.
Le Chapitre VII, « Anthroponymie gasconne » (p. 282-319), constitue une étude fascinante de la relation entre l’identité des individus et leur ancrage territorial. Massourre y explore d’abord la genèse des noms de famille « casaux », avant de suivre l’évolution des anthroponymes sur plusieurs siècles, à travers des échantillons allant du XVe au XVIIIe siècle. L’analyse met particulièrement en lumière la transition complexe entre le système traditionnel du « Nom de Maison » et l’imposition du « nom d’état civil », en s’appuyant sur l’exemple du village de Viella. Comme le souligne Thomas Field dans sa préface, cette section offre une mine de données précieuses sur la civilisation traditionnelle du sud de la Gascogne, en décryptant les liens subtils entre noms de baptême, surnoms et patronymes. Le chapitre s’achève par un bilan global de cette dynamique onomastique.
Le Chapitre VIII, intitulé « Microtoponymie de la Haute Bigorre » (p. 320-372), prolonge la réflexion sur l’ancrage territorial en s’intéressant aux noms de lieux. Après une brève question de méthode, l’auteur aborde les problèmes posés par le cadastre Napoléon. L’étude analyse l’origine et l’évolution des noms de villages, ainsi que ceux des lacs et des rivières. Le cœur de cette section réside dans une vaste investigation microtoponymique menée village par village, assortie d’un relevé de la fréquence des déterminants. En comparant la situation toponymique telle qu’elle se présentait avant le cadastre avec ses transformations ultérieures, ce chapitre met en lumière les différentes manières dont les toponymes locaux ont été francisés.
Le Chapitre IX, « Variétés du gascon » (p. 373-396), illustre la diversité dialectale de la langue. Pour ce faire, Massourre s’appuie sur un document philologique de référence : la traduction de la Parabole de l’enfant prodigue (tirée de l’Évangile de Luc) dans la version établie par l’enquête Bourciez. Cette base textuelle permet d’analyser les nuances entre les différentes variétés du gascon, tout en proposant une mise en regard éclairante entre le gascon, le basque et l’aragonais. En confrontant ces parlers, l’auteur met en évidence les parentés structurelles et les influences mutuelles au sein de cet espace de transition, confirmant ainsi la place singulière du gascon dans la Romania occidentale.
Le Chapitre X, intitulé « Le gascon aujourd’hui, ombres et lumières » (p. 379-396), dresse le bilan contemporain d’une langue de plus en plus menacée par la puissance de la modernité et de la post-modernité. L’analyse s’ouvre sur la comparaison entre l’occitan et le gascon au Moyen Âge, avant de s’interroger sur la pérennité de la langue à travers l’examen des données quantitatives et des chiffres globaux concernant les locuteurs actuels. L’auteur se penche ensuite sur le débat entourant la dénomination même de la langue : doit-on parler d’« occitan », d’« occitan gascon », ou de « gascon » tout court ? Massourre détaille les options et leurs argumentaires opposés, analysant notamment la notion de structuration supra-dialectale. Enfin, l’auteur explore les querelles inhérentes à la transcription de la langue, opposant la graphie alibertienne et « mistralienne » à la graphie classique et moderne. Le chapitre se clôt sur une question sociolinguistique particulièrement actuelle : le risque de « penser français, écrire gascon ».
Le volume s’enrichit en conclusion d’un Épilogue (p. 397-479), un apparat critique d’une grande précision comprenant un index lexical, un index des auteurs, des index détaillés des anthroponymes et des toponymes, ainsi qu’une bibliographie essentielle. L’ouvrage est également complété par une section de cartes en annexe, ce qui facilite leur consultation et l’ancrage géographique des phénomènes linguistiques analysés. La monographie de Massourre a indubitablement le mérite de renouveler la lecture de la dialectologie gallo-romane par une approche à la fois historique, structurelle et sociolinguistique. Il est évident que ces pages constituent un réservoir infini de suggestions stimulantes : l’apparat critique ample et précis, ainsi que les pistes de lecture claires et rigoureuses, font de ce volume un outil de référence indispensable pour les spécialistes et les chercheurs en linguistique romane.
[Serena SASSI]