Ana PANO ALAMAN, Valeria ZOTTI (éds.), The Language of Art and Cultural Heritage. A Plurilingual and Digital Perspective

Ana Pano Alamán, Valeria Zotti (éds.), The Language of Art and Cultural Heritage. A Plurilingual and Digital Perspective, Newcastle upon Tyne, Cambridge Scholars Publishing, 2020, 284 pp. 

L’ouvrage édité par Ana Pano Alamán et Valeria Zotti rassemble treize contributions, en anglais, en français, en italien et en espagnol, qui analysent le discours sur l’art et le patrimoine culturel dans sa dimension plurilinguistique et dans ses mutations dues au numérique. En effet, la communication numérique représente, selon les éditeurs de l’ouvrage, la clé de voûte de la communication actuelle dans ce domaine et l’un de ses principaux défis. Ana Pano Alamán et Valeria Zotti se proposent de fournir un aperçu sur les recherches concernant la communication dans le domaine de l’art et du patrimoine artistique ainsi qu’une description des principales stratégies employées dans ce contexte fortement influencé par la dimension globalisée de la communication. L’ouvrage est divisé en trois chapitres à savoir a) linguistique de corpus, b) lexicographie numérique et c) Web genres.

La première section, Corpus Linguistics, est centrée sur la création, le déploiement et l’exploitation des corpus concernant l’art et le patrimoine culturel.

Le premier article, On Translating Art and Heritage Discourse from Italian into English: From a Learner Corpus to a Specialized Corpus, est consacré aux enjeux de la traduction de textes du tourisme, de l’italien vers l’anglais, dans un contexte d’apprentissage des langues de spécialités. Comme les auteurs, Monica Turci et Gaia Aragrande, le précisent, ce projet, issu d’une collaboration entre l’Université de Bologne et d’autres institutions dont le Ministère de la culture et du tourisme de la Région Émilie-Romagne, montre à la fois l’importance de la traduction non professionnelle dans le contexte d’apprentissage et l’apport des acquis de la linguistique de corpus.  

Dans sa contribution, Between Philology, Lexicography and Art History: The ItalArt project, Alessandro Aresti présente le projet ItalArt. The language of the Arts and Architecture in Italy between the Middle Age and the Renaissance, qui s’inscrit dans le projet OVI (Opera del Vocabolario Italiano) visant la création d’un vocabulaire historique de la langue italienne. Le projet ItalArt, explique Aresti, consiste dans le déploiement du corpus du vocabulaire historique de la langue italienne grâce à la numérisation des ouvrages de l’historien d’art Gaetano Milanesi, à savoir, Documenti per la storia dell’arte senese (1854-1856) et La scrittura di artisti italiani (secoli XIV et XVII) du 1876.  

Irene Buttazzi et María Cecilia Ainciburu s’intéressent, dans leur étude, Reactividad emocional ante la obra de arte en la lengua extranjera. Observaciόn de producciones lingüísticas multimodales en un grupo de estudiantes italόfonos, aux influences de la langue sur la réaction cognitive et esthétique face à l’œuvre d’art. En l’occurrence, les auteurs analysent un corpus de textes rédigés par un groupe d’étudiants apprenant l’espagnol, qui décrivent leurs impressions (en espagnol et en italien) face à trois tableaux de Botero. Cette étude montre les différences du traitement des stimuli de la part des apprenants selon qu’ils s’expriment en italien, leur langue maternelle, ou en espagnol, langue étrangère.

Dans sa contribution, Cultural Heritage Lexicon: A Case Study, Riccardo Billero décrit le projet de recherche concernant le Lexique du patrimoine culturel (Lessico dei beni culturali-LBC) qui a été mis en place au sein du Département de Langues, Littératures et Études interculturelles de Florence et dont le but est de créer des ressources numériques utiles aussi bien pour les traducteurs spécialisés que pour les opérateurs touristiques. Billero illustre, en particulier, le travail d’enrichissement du projet par six corpus comparés concernant le patrimoine artistique et culturel de Florence et de la Toscane en anglais, français, espagnol, russe, italien et allemand. L’approche est axée sur une analyse contrastive des textes disponibles en ligne exploitant le potentiel offert par un modèle basé sur un corpus spécifique (corpus-based study).

Le corpus du Lexique du patrimoine culturel de la langue russe (Corpus LBC) constitue également une des ressources importantes dans l’analyse menée par Marcello Garzaniti, Alle origini delle relazioni culturali e artistiche fra Russia e Italia: il termine russo frjag e la sua storia. Suivant une approche diachronique et interculturelle, Garzaniti se penche sur l’étude lexicographique du terme frjag, désignant les architectes italiens travaillant en Russie, en particulier à Moscou, à partir du XVe siècle qui voit la reconstruction du Kremlin. Grâce à la consultation de multiples sources encyclopédiques et à l’exploitation des corpus, particulièrement utiles pour les termes sémantiquement complexes, Garzaniti analyse les différents champs sémantiques du terme et de ses dérivés, en démontrant son importance considérable dans le cadre du domaine artistique en dépit de sa rareté.

Dans son étude comparée, Lexical Association as an Indicator of Conceptual Convergence and Divergence in English, French and Italian, Daniel Henkel se pose une question captivante visant tout d’abord à déterminer dans quelle mesure le vocabulaire spécifique utilisé pour décrire trois sous-domaines des arts visuels et du spectacle, à savoir la musique, la peinture et la sculpture, est similaire en anglais, en français et en italien. Le corpus d’analyse est extrait de Wikipedia par le biais du logiciel BootCat. À partir d’un échantillon de mots, l’auteur étudie leur fréquence d’utilisation et leurs connotations. Il en ressort que le français et l’italien partagent de nombreux traits conceptuels contrairement à l’anglais, qui aurait tendance à s’éloigner « conceptuellement » des deux langues néo-latines.

La deuxième section, E-Lexicographie, est consacrée à la lexicographie numérique qui marque un tournant dans la lexicographie contemporaine. Les auteurs se proposent d’analyser l’apport de la lexicographie numérique dans les domaines de l’art et du patrimoine culturel. Ils décrivent les exploitations et le déploiement des ressources disponibles, en particulier dans le domaine de l’architecture et du tourisme, ainsi que les enjeux liés à leur consultation en libre accès.   

Dans le premier article de cette section, Monika Bogdanowska propose une réflexion sur Defining Architecture : Considerations in the Field of Architectural Corpora. Elle se focalise sur la terminologie de l’architecture et, plus précisément, sur certaines particularités liées à l’élaboration d’un dictionnaire multilingue de l’architecture (New Dictionary of Architecture, NDA), qui se veut novateur, basé essentiellement sur les langues européennes, en particulier sur l’anglais. Pour y parvenir, Bogdanowska s’inspire des dictionnaires dits « populaires » et « académiques », mais se montre réticente à adopter l’ordre alphabétique pour la construction de la nomenclature. Elle y préfère des « sous-chapitres thématiques » qui peuvent renfermer des définitions, des illustrations, des commentaires, etc.

Suivant une approche lexicographique, Nathalia Gasiglia contribue à l’ouvrage par sa réflexion sur la Typologie des dictionnaires numériques de français illustrée par des mots du vocabulaire patrimonial. Elle met en avant un travail lexicographique comparatif entre les dictionnaires papier et les dictionnaires électroniques, en particulier les dictionnaires génériques, encyclopédiques et spécialisés, avec une attention particulière à trois mots à l’étude, à savoir art, balustre et gouache. La comparaison est suivie d’une analyse qui entend souligner les caractéristiques des différents dictionnaires et leur visée éditoriale spécifique pour délimiter un public précis et pour mieux cerner la clientèle cible. Gasiglia identifie douze sous-ensembles de dictionnaires en référence aux mots de son étude et examine leur portée et leurs entrées pour repérer les occurrences potentielles. En conclusion, l’hétérogénéité des données est telle que les informations syntaxico-sémantiques en viennent à être beaucoup plus intéressantes car elles permettent de différencier en tout ou en partie les différents dictionnaires consultés.

Dans la neuvième contribution de l’ouvrage, Art and Cultural Heritage in the Slovenian Tourism Corpus and E-dictionary, Vesna Mikolič décrit son expérience dans la création d’un corpus centré sur le tourisme (TURistični Korpus-TURK) qui rassemble des textes en slovène et inclut leurs traductions en italien, anglais et allemand. Mikolič explique les critères de sélection ainsi que le système de balisage du corpus et les avantages de la constitution d’un dictionnaire électronique (TURistični Slovar-TURS) à partir de ce même corpus thématique.

Cette section se clôt par la contribution de Geoffrey Williams, Architecture in the 1701 Dictionnaire Universel: Encoding and Analysing Architectural Terminology with Digital Humanities Methodologies. Williams y explore l’édition de 1701 du Dictionnaire Universel de Furetière, édité par Basnage de Beauval, qui se présente comme un corpus unique, contenant également les références encyclopédiques, en l’occurrence les entrées relatives aux arts, aux techniques et à la science. Dans le cadre du projet BasNum dont l’objectif est l’extraction automatique des termes de l’architecture à partir de documents historiques, Williams décrit les différentes phases de numérisation de l’édition 1701 du Dictionnaire Furetière et de ses éditions successives, à savoir l’utilisation du logiciel Atlas.ti pour le traitement préalable du corpus et le recours au marqueur XML-YEI pour le balisage. Enfin, à travers l’analyse de l’entrée « architecture », Williams illustre le système de construction des ontologies dans le domaine de l’architecture qui rentre dans le projet Basnage.

Dans la troisième section, Web genres, les contributions se concentrent sur l’analyse de la représentation de l’art et du patrimoine culturel sur la Toile qui tient compte des différents aspects caractérisant la communication en ligne, à savoir l’hypertextualité, la multimodalité, etc.

Lola García-Santiago et María Dolores Olvera-Lobo, dans leur contribution intitulée An approach to Information Diffusion of Spanish World Heritage in the Italian Wikipedia, analyse le corpus de Wikipedia et, en particulier, les entrées espagnoles et italiennes concernant le patrimoine culturel mondial situé en Espagne et reconnu par l’UNESCO. La comparaison entre les entrées en espagnol et en italien se concentre, entre autres, sur les entités nommées, les données historiques, mais aussi sur les hyperliens et leur distribution. Si, d’un côté, l’analyse montre l’importance de Wikipedia en tant que ressource performante pour la diffusion du patrimoine artistique, de l’autre, elle relève la nécessité d’uniformiser et de développer les réseaux des entrées dans toutes les versions de cette encyclopédie collective en ligne. 

Lorenzo Devilla analyse, à son tour, Le Patrimoine sarde en français et en ligne : le discours touristique, du papier au numérique. Dans cette contribution, il se penche sur la manière dont les guides touristiques ont changé leur façon de décrire le patrimoine culturel sarde lors du passage du papier au numérique. S’appuyant principalement sur des sites de guides touristiques en ligne, Devilla montre comment ces guides mettent à profit le potentiel communicatif de l’interactivité sur la Toile à travers la présence de forums et de sections consacrées aux commentaires et aux recommandations des lieux visités. Devilla en vient à postuler une sorte de « démocratisation du langage du tourisme », qui a sans doute tendance à élargir la portée énonciative de ces textes, tout en dénonçant une réduction partielle de la valeur didactique des guides analysés.

L’ouvrage se clôt par la contribution d’Alessandra Rizzo intitulée Digital Spaces of Collaboration in Aesthetic Counter Narratives : Hamedullah. The Road Homeand The Mirror Project. Dans le sillage des études en narratologie de Margaret Sumers, Rizzo analyse deux œuvres numériques “esthétiques” centrées sur la représentation des identités marginales telles que celles des immigrés. Elle examine en particulier la construction du sens à travers les méthodes multimodales et leurs effets sur la sollicitation des récepteurs/citoyens du point de vue de l’inter-subjectivité et de la coopération. Enfin, Rizzo se concentre sur l’analyse du langage (verbal et non verbal) employé dans ce contexte et ses implications sociales.

Comme les éditeurs le précisent dans les conclusions de l’ouvrage, la réflexion autour de ce sujet est issue du projet Lessico multilingue dei Beni Culturali (LBC) qui a été entamé à l’Université de Florence en 2013. Ce projet se propose d’élaborer un dictionnaire numérique en français, anglais, espagnol, allemand, portugais, russe et chinois à partir d’un corpus concernant l’art et l’histoire de la Renaissance afin de déployer les ressources numériques existantes telles que l’Encyclopédie de Vasari.

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L’ensemble des contributions présentées dans cet ouvrage fait le point sur l’apport déterminant du numérique dans le discours sur l’art et le patrimoine culturel. Il montre non seulement les possibilités d’intégration de nouveaux atouts numériques dans les pratiques discursives mais aussi l’urgence d’en analyser les changements paradigmatiques. Il s’adresse donc à tous les professionnels travaillant dans le domaine de l’art et du tourisme, aussi bien que dans le domaine de la médiation linguistique et la communication.

[JANA ALTMANOVA]

Delphine BERNHARD, Maryvonne BOISSEAU, Christophe GERARD, Thierry GRASS, Amalia TODIRASCU (éds.), La néologie en contexte : cultures, situations, textes

Delphine BERNHARDMaryvonne BOISSEAUChristophe GERARD, Thierry GRASSAmalia TODIRASCU (dir.), La néologie en contexte : cultures, situations, textes, Éditions Lambert-Lucas (« La Lexicothèque »), Limoges, 2018, 304 pages.

Avant de présenter les contributions du volume La néologie en contexte : cultures, situations, textes, Christophe Gérard (« Le contexte, méconnu célèbre des études de néologie », pp. 9-21) souligne la nécessité de contextualiser les néologismes dans la situation sociohistorique et dans la typologie de contextes (extra)linguistiques qui en provoquent l’apparition, mais conclut que l’attention portée aux divers contextes en tant que champs de recherche demeure lacunaire. Si les études se consacrent généralement à la « langue » ou au « domaine » en tant que contextes, beaucoup d’autres possibilités restent insuffisamment explorées, comme par exemple, le « style collectif », la « linéarité du texte », l’« idiolecte », le « point de vue », et surtout les « genres », plus ou moins néologènes et néolophores.

Suit un article de synthèse par Jean-François SABLAYROLLES (« Les néologismes ne naissent pas dans les choux », pp. 23-38) qui, après avoir montré que l’opposition entre néologisme de luxe et nécessaire n’est plus opératoire parce que « rien n’est sans raison », discute la variabilité du degré de « néologicité » selon les langues et les variantes diatopiques d’une langue et selon d’autres facteurs plus ou moins néologènes tels les domaines du savoir, les genres de discours et les époques littéraires. L’auteure montre aussi l’importance d’autres facteurs comme l’extension de la « diffusion » des néologismes et la diversité des contextes dans lesquels ils sont créés, comme la lexicalisation, la déterminologisation, l’échange interdomanial et le contact intralinguistique. Ce qui unit toutes ces pistes est donc le poids que le co(n)texte joue sur l’apparition d’un néologisme.

La première partie, D’une culture à l’autre : traduire et emprunter, se penche sur la traduction et l’emprunt ainsi que sur les risques d’interférences entre les langues et cultures en contact dans l’activité néologique.

Lina SADER FEGHALI (« Dans les coulisses de la traduction lexicale en traductologie », pp. 41-53) aborde le problème de la terminologie de la traductologie en arabe, qui nécessite la formation de néologismes. L’auteure dresse un bilan d’un projet conduit à l’École de traducteurs et d’interprètes de Beyrouth, afin de doter les traducteurs d’une telle terminologie en arabe (accompagnée de définitions, exemples et notes d’usage), par l’adaptation de l’ouvrage quadrilingue (français, anglais, espagnol, allemand) Terminologie de la traduction de Delisle et al. (1999). Sader Feghali présente enfin un nouveau projet de recherche, complémentaire au premier, qui vise les termes de la traductologie et se présente comme un chantier néologique pour l’arabe.

Corinne BRICMAAN (« Traduire les néologismes des discours officiels chinois : entre skopos et soft power. Étude de cas », pp. 55-66) s’intéresse par contre aux néologismes qui habitent les discours chinois autour du soft power – rendu en termes de « force, puissance culturelle douce » (p. 56) qui restaurerait le déficit d’image de la République populaire –, sur le modèle contextuel sociocognitif qui en est à l’origine, et sur leur restitution internationale. L’auteure étudie ainsi les traductions officielles des nouveaux termes chinois, liés aux idéologies de la République populaire aussi bien qu’à ses stratégies politiques internationales. Dans un tel contexte les traducteurs deviennent des instruments de la construction de l’identité nationale et la théorie du skopos perd sa valeur. Ensuite, Bricmaan montre toute la force de la lexie « rêve chinois », que le président Xi Jinping a lancée en 2012 lors d’une visite à l’exposition permanente du Musée national, intitulée « la Voie du Renouveau », et qui incarne le filtre idéologique auquel les traducteurs chinois sont soumis.

Corina VELEANU (« L’entrée des termes anglais en –ing dans le vocabulaire juridique des langues romanes », pp. 67-81) étudie l’intégration de 13 termes juridiques anglais et américains en –ing représentant des nouveaux concepts juridiques (grooming, leasing, dumping, auditing, etc.), aux langues-cultures juridiques de français, roumain, italien, espagnol et portugais, tels qu’ils sont utilisés par les interprètes simultanés du Parlement européen et dans d’autres corpus secondaires. Il apparait que ces termes montrent une grande stabilité sémantique dans le passage d’une langue à l’autre et que les langues-cultures italienne et roumaine sont plus prédisposées à l’intégration d’emprunts, notamment mais non seulement en –ing, alors que le français et le portugais se montrent plus conservateurs, avec une fréquence des anglicismes qui décroit dans le temps au profit d’équivalents et d’officialismes.

Dans leur article, Najet BOUTMGHARINE et John HUMBLEY (« Adapter la class action aux sociétés francophones : enjeux juridiques et linguistiques », pp. 83-96) examinent un corpus journalistique et un corpus juridique afin de décrire l’adaptation du terme « class action », issu de la Common law américaine et concernant le droit des consommateurs, dans différentes sociétés francophones (France, Québec, Belgique, Suisse, UE) relevant du Droit civil, dont ils esquissent la situation juridique par rapport au dispositif réglant les droits collectifs. Ils analysent à la fois le contexte institutionnel qui influence la néologie juridique et administrative (notamment lorsque les formes linguistiques adoptées peuvent refléter la volonté politique du législateur) et la variation textuelle et discursive qui accompagnent les termes afférant à « class action » dans la presse (par exemple, la présence ou l’absence de gloses ou de marques typographiques).

Christine JACQUET-PFAU (« A propos des emprunts néologiques dans le discours journalistique : marquage et commentaires », pp. 97-109) choisit elle-aussi un corpus journalistique afin d’étudier la réception de quelques emprunts néologiques reconnaissables formellement, susceptibles de ne pas être encore compris par le lecteur, issus des modes alimentaires et des pratiques professionnelles. L’auteure analyse le contexte métalinguistique journalistique qui accompagne ces emprunts et qui offre essentiellement des informations linguistiques d’ordre étymologique et définitionnel, auquel s’ajoute la présence du marquage typographique qui véhicule le point de vue du journaliste, notamment pour ce qui est de la synonymie, avec la mention d’équivalents proposés dans un binôme à ordonnancement textuel variable. Jacquet-Pfau se penche enfin sur la position des emprunts dans la structure de l’article, lesquels peuvent être placés aussi dans le titre ou dans les intertitres, avec reprise ou non de l’unité lexicale dans l’article.

Par une collecte de mots effectuée sur le terrain en 2015, Jean-Paul BALGA (« La création lexicale en situation de contact de langues : la morphologie lexicale du français parlé au nord-Cameroun », pp. 111-125) étudie une variété du français du nord-Cameroun, notamment le « dialecte français » parlé à Maroua, influencé par un fort contact plurilinguistique où le français est langue officielle, le fulfulde est langue véhiculaire, mais d’autres langues telles le tupuri, le guisiga, le mundang, le masana, etc. sont employées et fournissent des emprunts. L’auteur mesure l’ampleur du contact entre le français et la socio-culture camerounaise et montre que le dialecte français du nord-Cameroun considéré exploite toutes les stratégies de créativité lexicale issues de la dérivation (impropre, régressive, préfixation, suffixation), tout en privilégiant la composition et l’abrègement de formes françaises ou empruntées aux langues en contact.

La deuxième partie, Point de vue, interprétation et création, s’occupe du rapport que les individus entretiennent avec la langue, qui les conduit à appliquer de différentes conceptions du monde, c’est-à-dire de différents points de vue, aux produits de l’activité langagière, ce qui en influence à la fois la production et la réception.

Dans son article, Philippe SELOSSE (« ‘L’Ordonnance de Soissons’ : la latinisation des phytonymes vernaculaires français dans le De Natura Stirpium de Jean Ruel (1536) », pp. 129-143) met en exergue l’originalité du premier recensement de la nomenclature vernaculaire française des plantes, proposé par le botaniste Jean Ruel dans son De Natura Stirpium (1536), qui consiste en la latinisation des phytonymes locaux français, jusque-là n’existant qu’en forme orale, dans un esprit ouvertement humaniste. Cette conception, éloignée de la démarche néonymique moderne, a permis à Ruel de recueillir les emprunts (sans ou avec latinisation et ajout d’un affixe flexionnel) et les calques (morphologiques ou référentiels) en usage à l’époque, et d’en légitimer l’emploi en reliant le savoir français sur les plantes au savoir ancien, par le biais d’une « néo-latinisation ».

Françoise Dufour et Fanny RINCK (« Castorin, maltolé, ozonique… La créativité lexicale dans les descriptions d’odeurs par les experts », pp. 145-158) s’intéressent au domaine des odeurs et à la créativité lexicale (caractérisée d’emprunts à l’anglais et de dérivations adjectivales) d’un discours spécialisé dépourvu d’une nomenclature univoque. Ils ont sollicité 35 experts parfumeurs et aromaticiens à évoquer 20 molécules odorantes distinctes, et ont étudié la dimension langagière de leur expertise, telle qu’elle s’exprime dans la description olfactive. Il en résulte, d’un côté, une pluralité de descripteurs choisis par les experts afin de verbaliser les sensations évoquées par une même molécule – ce qui témoigne du caractère subjectif de la perception, qui conditionne le discours de l’olfaction et lui confère une dimension idiolectale – et, de l’autre côté, que ces termes ne coïncident pas avec ceux qui seraient employés par un non-expert, ce qui en confirme par contre le degré de spécialisation et la nécessité « de se mettre d’accord à plusieurs sur ce que ‘ça’ sent » (p. 146).

L’implication de la subjectivité dans la perception des néologismes fait également l’objet de l’étude de Jean-François SABLAYROLLES (« Interprétation de néologismes en co(n)textes », pp. 159-166), qui montre que le recours aux gloses explicatives témoigne souvent de l’autocritique du sujet parlant envers sa création (par exemple, dans le cas d’adaptations transcatégorielles inusitées), soit-elle formelle ou combinatoire, mais toujours relevant du contexte énonciatif. Dans le cas des néologismes, l’activité interprétative mise en place par les récepteurs ne se limite pas à la compréhension d’un néologisme hors contexte, mais s’efforce d’en reconnaitre aussi les motivations. Cette tendance les oblige à mobiliser une série de compétences langagières relevant de la prise en compte du co(n)texte de la création lexicale (allant par exemple de la comparaison avec des lexies préexistantes à la prise en considération de la combinatoire lexicale).

254 noms en –eux désignant des humains (NH-eux) font l’objet de l’étude de Ann-Lise ROSIO (« Comparaison de contextes d’emploi des néologismes nominaux en –eux désignant des humains », pp. 167-181) qui en propose une description sémantique, référentielle et modale, afin de dépasser le concept trop vague de « connotation négative ». Il s’avère que la plupart de ces noms en –eux, suffixe très productif mais peu étudié et présenté par le TLF comme formateurs d’adjectifs, sont employés par les locuteurs afin d’exprimer leur point de vue, qu’ils relèvent de la modalité aléthique classifiante ou bien de la modalité appréciative axiologique. À ce stade de la recherche, il résulte également que la modalité appréciative négative se montre indépendante des types de contexte d’usage ou de la spécialisation des sources, alors que le degré de lexicalisation des NH-eux semble se déplacer du formalisme initial vers des contextes plus informels.

La troisième partie, Rôles du contexte dans les domaines de spécialité, déplace l’attention vers les terminologies spécialisées.

L’étude de Isabel DESMET et Sandra de CALDAS (« Création lexicale et variation en portugais et en français contemporains : contextes, textes et discours dans les sciences sociales, économiques et financières », pp. 185-200) analyse les manifestations de quelques mécanismes de création lexicale dans un corpus de 400 articles de presse généraliste et de spécialité dans les sciences sociales, économiques et financières, écrits en français et en portugais, et recueillis à partir de la présence de l’emprunt « yield ». Ce corpus permet aux auteures d’illustrer différentes techniques de substitution de termes spécialisés et de création d’équivalents, aussi bien qu’une multiplicité de variations contextuelles, textuelles et discursives, conduisant vers la synonymie terminologique. Cependant, elles concluent à ce que le flou dénominatif dû à la surabondance de variantes terminologiques touche essentiellement le niveau de la vulgarisation (dans lequel la présence d’un marquage typographique incohérent ne s’avère pas parlant pour ce qui est du degré d’intégration des termes), car cette profusion ne se retrouve pas dans des textes spécialisés.

La diversité des domaines de spécialité fait également l’objet de l’étude de Hélène LEDOUBLE (« Problématiques liées à la diffusion de créations lexicales ‘complexes’ : divergences interprétatives autour de l’unité sociodiversité dans les discours scientifiques », pp. 201-215), qui – à l’aide d’un corpus de 182 articles scientifiques (1994-2015) – montre que l’amalgame sociodiversité connait un usage instable tant au plan formel que sémantique, ce qui est rendu plus évident par l’absence d’une définition de référence. Son sens semble donc déclencher de nombreuses interprétations divergentes au sein du discours scientifique francophone. Si la lexie se caractérise par deux sèmes essentiels, /pluralité/ et /êtres vivants/, les autres sèmes qui lui sont tour à tour associés (par exemple, /citoyens/, /modes de vie/, /espèces animales/, /bâtiments/, etc.) varient en fonction du contexte d’emploi, décliné en forme de définition, glose, explicitation, etc. et selon le domaine disciplinaire dans lequel on l’emploie (sciences de l’environnement, sociologiques, agronomiques, de la vie, économiques, juridiques, etc.).

Anne CONDAMINES (« La transitivation des compléments circonstanciels dans le sport et les loisirs, en situation d’implication affective : néologie sémantique ou simple variation argumentale ? », pp. 217-229) se concentre sur le domaine du sport et des loisirs et observe une modification syntaxique remarquable, c’est-à-dire la transitivation des compléments circonstanciels, notamment dans des co(n)textes qui impliquent et manifestent la subjectivité du locuteur. Ainsi, il s’avère que souvent dans les blogs, les sites personnels et les forums concernant la pêche et la chasse (sondés via Google), le complément circonstanciel indiquant le lieu d’une activité se trouve en position d’argument-objet, dans des constructions de type [pêcher + dét. + rivière] ou [chasser + dét. + N]. Celles-ci semblent véhiculer une dimension affective et attribuent aux deux verbes pris en considération un sens nouveau, étroitement lié à des situations de communication particulières, qui n’est pas (encore) recensé dans les dictionnaires. 

Jana ALTMANOVA (« Les dérivés de l’onomastique commerciale entre brandverbing et créativité des locuteurs », pp. 231-244) s’intéresse quant à elle au statut linguistique de l’onomastique commerciale et de sa sémantique, notamment à l’implantation lexicale des noms de marque (NdM) et des noms de produits (NdP). Elle analyse en particulier la manière dont les locuteurs modifient et transforment un certain nombre de NdM et de NdP – recueillis dans des blogs et de forums, qui semblent être un terrain propice à leur émergence – lesquels, étant des noms propres, fonctionnent de manière différente en fonction du degré de lexicalisation qu’ils atteignent et de leur charge lexiculturelle. Ainsi, des dérivés créatifs et originaux concernant plusieurs classes morphologiques (dérivés verbaux, adjectivaux, nominaux et dérivés par troncation) fleurissent dans certains contextes énonciatifs, qui demeurent d’importance capitale pour leur interprétation.

La quatrième partie est consacrée à la Détection et documentation automatique des néologismes, accomplies par la linguistique informatique qui a désormais développé des outils puissants, comme Logoscope ou Néoveille pour le français, mais qui doit encore résoudre des problèmes de taille. Les trois contributions suivantes visent donc, chacune selon son approche, à éclairer la nécessité de prendre en considération des facteurs contextuels pour le traitement automatique de la néologie.

L’approche statistique et textométrique de Frédéric ERLOS (« Sur la houle des données textuelles : enjeux du pilotage d’un dispositif textométrique dédié au repérage des néologismes d’un sociolecte », pp. 247-264) vise à identifier les néologismes sans recourir à un corpus d’exclusion externe. Sa méthode se fonde sur une « norme endogène », notion sur laquelle l’auteur développe une réflexion rigoureuse, qui consiste en l’emploi d’un dispositif outillé organisé sous la forme de séries textuelles chronologiques (STC), notamment dans le genre discursif du « parler d’entreprise » (circulaires et documents de référence, 2010-2014). Cette démarche compare le vocabulaire d’un ensemble de textes avec le dernier texte qui lui est ajouté, et extrait des candidats néologismes à l’aide de techniques statistiques non seulement sur la base de leur originalité, mais aussi de leur spécificité et fréquence dans le texte ajouté.

Selon Yulya KORENCHUK (« Identification automatique de familles morphologiques et de néologismes », pp. 265-279) l’extraction de néologismes terminologiques à fréquence faible gagne à être enrichie par le regroupement de termes proches même lorsqu’ils ne suivent pas l’ordre alphabétique. Elle travaille donc à l’identification automatique de familles morphologiques en français, anglais et allemand, par le biais d’un moyen original : les « n-grammes de caractères », c’est-à-dire des séquences de caractères d’une longueur définie n, extraites à partir de termes candidats dans leur forme lemmatisée. Par exemple, à partir du terme nanostructure, elle obtient les quadrigrammes « nano », « anos », « nost », « ostr » et « truc », acquis directement à partir du corpus analysé et lancés à la recherche de néologismes qui les contiennent. Bien qu’une validation manuelle demeure nécessaire, dans les domaines spécialisés considérés les scores moyens sont très élevés, surtout pour l’anglais (97,33%) et l’allemand (95,67%) alors qu’ils restent en peu plus bas pour le français qui s’atteste à 89,33%.

Si les deux contributions précédentes se penchent notamment sur la détection des néologismes, l’article de Amalia TODIRAŞCU (Néologie et genres textuels : comment caractériser les genres journalistiques pour la classification automatique ? », pp. 281-297) souligne que celle-ci doit nécessairement être liée à la documentation de leurs contextes. La documentation doit elle aussi être automatisée afin d’éliminer l’intervention humaine, et doit tenir compte du lien entre le genre et la création lexicale, puisque le genre influence, entre autres, le choix du vocabulaire et fait partie des variables discursives qui aident l’interprétation sémantique et formelle des néologismes ainsi que leur diffusion. L’objectif de l’auteure est donc d’intégrer au projet Logoscope une classification automatique des genres journalistiques (éditorial, nécrologes, brèves, etc.) permettant de les identifier à partir de diverses propriétés linguistiques et d’identifier, par conséquence, les néologismes qui y apparaissent.

[Chiara PREITE]

Marie-José BÉGUELIN, Gilles CORMINBOEUF, Florence LEFEUVRE (éds.), Types d’unités et procédures de segmentation

Marie-José BÉGUELIN, Gilles CORMINBOEUF, Florence LEFEUVRE (éds), Types d’unités et procédures de segmentation, Limoges, Lambert-Lucas, 2019, pp. 270.

Comme Marie-José BÉGUELIN, Gilles CORMINBOEUF et Florence LEFEUVRE le remarquent dans l’Avant-propos (pp. 9-12), Types d’unités et procédures de segmentation se veut un aperçu des unités linguistiques en usage par rapport à leur histoire, aux analyses, aux pratiques de segmentation et d’annotation dont elles sont à l’origine, à leur application dans des domaines variés, à savoir la syntaxe, la sémantique, la phraséologie, la structuration textuelle, la didactique du texte, l’analyse du discours et des conversations, le traitement et l’étiquetage de corpus oraux et la psycholinguistique de corpus écrits. Si, en effet, différents courants ont abordé le phénomène de la segmentation des unités linguistiques en l’adaptant aux fins des analyses conduites – tel est le cas du Groupe aixois de recherches en syntaxe, du modèle genevois, du Groupe de Fribourg, mais aussi de recherches sur les phrases averbales, sur les constructions, sur le jet textuel –, la question des unités a retenu l’attention de chercheurs suivant des modèles et adoptant des positions différents, comme il ressort des sections et des chapitres qui composent ce travail, dont l’objectif est entre autres de mettre en lumière la diversité des approches présentées en vue de faire avancer la réflexion collective sur le sujet abordé. Ainsi cet ouvrage est-il structuré autour de trois volets principaux à la fois répartis en chapitres, suivis par la Bibliographie générale (pp. 221-238), l’Index nominum (pp. 239-244), l’Index rerum (pp. 245-256) et les résumés de chaque chapitre en français et en anglais (pp. 257-268).

La première partie du volume, Enjeux épistémologiques (pp. 13-82), se compose de quatre chapitres.
Dans le premier chapitre, De la langue au texte : à la recherche des unités perdues (pp. 15-32), Pierre LE GOFFIC s’interroge sur le statut théorique des unités linguistiques relativement à la tripartition langue/ discours/ texte, en analysant la manière dont la grammaire a traité ces unités dans le temps et dans le rapport au texte pour ensuite souligner leur rôle dans le cadre de la linguistique de corpus. Le grammairien part de l’opposition, rapportée au langage, entre la puissance et l’acte – le langage en acte se présentant à la fois sous l’aspect du discours ou sous l’aspect du texte – pour souligner que, au-delà de leur hétérogénéité, ces termes sont inséparables, mais également que c’est le texte qui est le plus variable et sujet à variations. A partir d’un exemple d’échantillon d’exposé réellement produit, il montre qu’il est possible d’y reconstituer le déroulement du discours dans le temps, de constater que le locuteur a une compétence linguistique solide, de mettre en évidence le statut incertain du texte en raison de l’effort du locuteur de transformer en mots son intention de signification et de la transmettre à son interlocuteur afin que celui-ci l’interprète, et, au fond, de s’interroger sur le statut des unités. Pour aborder ce dernier aspect, LE GOFFIC compare le paradigme classique qui va de la langue au discours et qui voit donc dans la proposition la seule unité linguistique possible, le texte n’ayant pas d’existence propre mais étant ramené au discours et s’identifiant avec celui-ci, avec le paradigme moderne, développé à partir du XIXe siècle, qui voit d’abord l’émergence du texte écrit, par l’appui sur la phrase en tant qu’unité appartenant à la fois à la langue et au texte, ensuite du texte oral, depuis la fin du XXe siècle. Dans ce contexte, c’est l’irruption de la technologie qui fait perdre à l’oral sa volatilité et qui permet à la phrase de devenir une unité de la langue et du texte, écrit ou oral. Par ce survol, l’auteur pose donc la question de la segmentation des textes à la lumière de la distinction écrit/ oral et, dans ses remarques conclusives, il souligne le contenu vide de la phrase, en tant qu’unité de la langue et du texte, tout comme, pour autant, son rôle comme modèle de langue. Quant au discours, il relève les défis posés par l’élaboration d’un véritable modèle de discours ou de performance pouvant rassembler les travaux existants, et il laisse enfin ouverte la question de la segmentation des textes en raison du manque d’une procédure adéquate sur le sujet, en dépit des avancées de la technologie.
Le deuxième chapitre, rédigé par Dominique LEGALLOIS, aborde les « comportements » discursifs des constructions grammaticales et la relation grammaire-discours qui leur est sous-jacente (Les constructions grammaticales comme schémas pré-discursifs, pp. 33-44). L’étude de la métafonction textuelle des constructions, dont la fonction est la structuration du discours, permet à l’auteur de montrer que la compétence grammaticale et discursive des locuteurs se compose entre autres également d’unités non discrètes n’appartenant ni aux unités phraséologiques ni aux unités lexicalisées. Pour ce faire, il se sert de trois exemples qui indiquent l’imbrication entre grammaire, discours et compétence des locuteurs : l’organisation narrative relevant du schéma narratif préparatoire – désormais disparu –, liant à la fois un motif et l’expression du trinôme datation-circonstance-événement ; le schéma, inhérent à la pratique sociale, de clôture/ rupture, dont est présenté le fonctionnement discursif inhérent issu de la compétence des locuteurs et la complémentarité de plusieurs constructions de niveaux différents ; le first verb (emprunté à Sacks (1992)), consistant en un indicateur verbal d’une structure organisationnelle liée à un phénomène d’attente et de projection par lequel émerge une connaissance préétablie et mémorisée, donc préalable dans la compétence des locuteurs. LEGALLOIS relève ainsi que ces formes conventionnelles, illustrées par les trois cas de figure ci-dessus, ont en réalité une dimension a priori et sont des préfigurations du discours, souvent schématiques, qui sont appelées à contribuer à l’organisation des discours.
Dans le ch. 3, De la textualité narrative aux faits syntaxiques dans un écrit scolaire. Peut-on articuler micro- et macro-syntaxe dans une perspective didactique ?, pp. 45-63), Caroline MASSERON présente une analyse ponctuelle d’écrits scolaires réellement produits dans une perspective de formation des maîtres de français et des enjeux didactiques posés par ce type d’écrits. En distinguant la dimension de la langue de celle du discours, dans l’échantillon choisi, comprenant quatre productions narratives écrites réalisées par des élèves dans les mêmes conditions – en fin de cycle primaire ; même âge ; même consigne autour d’un épisode passé – à Libreville et à Metz, l’auteur examine les unités de segmentation, les rangs de structuration de celles-ci, ainsi que les règles et les indicateurs permettant d’effectuer une segmentation d’un texte complet. Elle souligne ainsi la « fragilité syntaxique » du modèle, très répandu, de la phrase graphique écrite, dominant l’analyse des écrits scolaires, tout comme les « fragilités » relevées au sein des quatre écrits d’enfants. L’auteur fait alors appel à l’influence des unités de rang supérieur et de la rédaction elle-même ; aux phénomènes de redénomination ; au faible apport de la mémoire discursive, tout comme au type de périodes et aux unités « pivots », pour prouver que la segmentation des productions est essentielle pour identifier les mécanismes d’encodage textuel et les erreurs qui en découlent, mais aussi que le recours à une démarche alliant micro- et macro-syntaxe ainsi que l’enseignement des phénomènes de cohésion et de l’enchaînement transphrastique devraient être questionnés dans le cadre d’une perspective didactique renouvelée.
Le dernier chapitre de cette section, Récursivité des unités dans les discours : enjeux épistémologiques et sémantico-pragmatiques (pp. 65-82), rédigé par Annie KUYUMCUYAN, aborde, à partir de l’approche de Benveniste (1966), la constitution de l’unité de discours dans le discours et les reconfigurations éventuelles que celle-ci reçoit par le biais de ce traitement. C’est au sein du cadre dialogal, à l’appui d’exemples tirés de dialogues apparaissant au sein de textes littéraires et d’une approche comparant le modèle hiérarchique de Roulet (2001) avec celui du Groupe de Fribourg (2012), que l’attention de l’auteur est dans un premier temps focalisée sur l’intervention en tant qu’unité de dialogue minimale appliquée à des enchaînements dialogaux inférieurs au format propositionnel – tirés de Diderot et de Simenon et au sein desquels l’enchaînement dialogal est opposé à l’enchaînement monologal –, composés de propositions incomplètes, pour souligner que l’analyse syntaxique de ces répliques partielles est soumise aux tours de parole des interlocuteurs. Il s’ensuit une comparaison avec un dialogue narratif complet, tiré d’une nouvelle de Mérimée, dont l’analyse peut donner lieu, selon KUYUMCUYAN, à deux lectures distinctes selon le processus dynamique d’interprétation du segment discursif examiné de la part du lecteur, qui relèvera soit d’une requête soit d’une question. Celui-ci, en effet, en segmentant le fragment discursif, hiérarchisera les unités obtenues – à ce propos, l’auteur propose des représentations arborescentes – en vue de placer certaines unités sous la dépendance d’autres unités, créant ainsi une recomposition potentiellement indéfinie des unités et de leur combinaison.

La deuxième partie du volume, Modèles d’analyse et choix de segmentation (pp. 83-162), compte également quatre chapitres.
Dans le chapitre 5, Clauses nominales : prédication ou monstration ? (pp. 84-98), pour étudier les clauses nominales « monorèmes » et leurs retombées sur la théorie générale des unités linguistiques, Alain BERRENDONNER ne s’appuie pas sur la conception vérifonctionnelle du langage, héritée d’Aristote, mais sur une sémantique nominale généralisée. Ainsi montre-t-il que ni l’interprétation prédicative ni la modalité énonciative ne sont des invariants ou des propriétés constantes des syntagmes nominaux. C’est pourquoi il est nécessaire, d’après l’auteur, de changer de perspective pour examiner les interprétations contextuelles des clauses nominales, en adoptant une conception du langage comme activité ostentive-inférentielle dont les fondements reposent sur l’idée que la communication verbale se construit autour d’un dialogue in praesentia et concerne donc une activité gestuelle de monstration, et que le langage n’est pas une activité verifonctionnelle mais fictionnelle. Dans ce cadre, l’auteur relève que le syntagme nominal – le modèle nominal est généralisé à tous les énoncés – est l’acte ostensif d’un nom, dont l’acte de langage est la désignation d’un objet-de-discours, et que divers effets peuvent être inférés sur la mémoire discursive en termes de localisation, d’apport ultérieur d’informations, de contenu.
Pour sa part, le ch. 6, rédigé par Marie-José BÉGUELIN et Gilles CORMINBOEUF, porte sur les greffes et les segments flottants, à savoir deux types de séquences posant des problèmes de segmentation – leur place syntaxique et leur contenu sémantique – et de délimitation, et d’unités syntaxiques et discursives pertinentes, respectivement (Segmentation en unités : le cas des « greffes » et des « segments flottants », pp. 99-129). A partir d’extraits tirés de la base de français oral Ofrom et d’exemples de français écrit (Frantext), les auteurs distinguent ces segments d’autres structurations apparentées mais distinctes de ceux-ci. Si les greffes d’une construction verbale sont examinées quant à leur position syntaxique – à la suite du verbe ; sous une rection prépositionnelle ; en position adnominale ; en position nominale, après un déterminant ; en coordination –, au plan sémantique, les constructions verbales greffées peuvent soit signaler des circonstances spatio-temporelles du procès, la manière, ou un dire un cours d’élaboration, soit véhiculer un contenu argumentatif ou épistémique, soit concourir à identifier des référents et/ou enrichir leurs propriétés. Pour ce qui est de la segmentation et du traitement de ces constructions, les auteurs comparent les deux modèles aixois et fribourgeois en vue de proposer une typologie des greffes à partir d’une modélisation dynamique de ce phénomène. Relativement aux segments flottants, organisés autour d’une structure ternaire (ABC), à l’appui d’exemples et des cas de figure qui y apparaissent, les auteurs confirment la parenté de ces segments avec la notion grecque d’apo koïnu en identifiant quatre configurations pragma-syntaxiques caractérisées par une rupture et une reprogrammation ; un couplage de deux structures attributives ; des « îles flottantes » ; des syllepses syntagmatiques, respectivement. Il émerge non seulement que le terme B n’a pas de statut syntaxique homogène, mais également que les quatre cas de figure mettent en évidence une adaptation du locuteur aux besoins immédiats et entraînent une réanalyse fonctionnelle instantanée. Il émerge par ailleurs que les greffes et les segments flottants, loin d’être des phénomènes typiques du français parlé, sont à bien différencier d’autres phénomènes ; que le contexte métanalytique joue un rôle central dans le cas des greffes ; que les notions de « mémoire discursive », de routines périodiques et de « métanalyse » en usage, empruntées au modèle fribourgeois, contribuent à l’analyse de ces segments.
Dans le ch. 7, La configuration discursive unité résomptive / unité prédicative c’est vrai, P du type c’est vrai, je t’ai un peu oublié (pp. 131-147), Florence LEFEUVRE examine le schéma c’est vrai, P et ses deux variantes P, c’est vrai et c’est vrai au sein de P à partir des deux unités prédicatives qui le composent, dont l’une, exemplifiée par je t’ai un peu oublié pendant ce bienheureux printemps (Frantext), est autonome et l’autre, c’est vrai, joue le rôle d’unité résomptive caractérisant ou modalisant la première unité. L’approche théorique suive par l’auteur repose sur Le Goffic (1993 ; 2011), à savoir sur une conception de la phrase ou des unités discursives à l’interface de la syntaxe et du discours. L’attention est d’abord focalisée sur le lien sémantique entre l’unité résomptive et l’unité prédicative, ce qui montre que ces deux unités représentent un tout sur le plan sémantique. L’analyse se poursuit ensuite par l’étude des contraintes syntaxiques de c’est vrai : cette unité est syntaxiquement dépendante de l’unité prédicative, mais l’ensemble de ces unités constitue, selon LEFEUVRE, une « période discursive », c’est-à-dire une unité supérieure constitutive du discours pourvue de valeurs discursives au niveau argumentatif. Celles-ci donnent lieu à trois moments argumentatifs principaux : le renforcement ; la justification ou l’exemplification ; la restriction.
Le dernier chapitre de la deuxième section, rédigé par Georgeta CISLARU et Thierry OLIVE, porte sur des phénomènes d’« amorçage » dans le cadre du processus de textualisation, notamment dans un processus de rédaction enregistré en temps réel (Dynamiques d’amorçage au cours du processus de textualisation dans l’écriture enregistrée, pp. 149-162). En tant que processus d’actualisation d’une unité linguistique activant une attente, l’amorçage est étudié par les auteurs en termes linguistiques et psycholinguistiques, relativement aux types de catégories grammaticales et de relations sémantiques, en particulier par rapport aux jets textuels – en examinant leurs frontières et plus en particulier leur borne droite –, pour catégoriser les phénomènes d’amorçage figurant dans le corpus examiné, traité dans la deuxième partie de l’étude. Celui-ci, composé de rapports éducatifs et de dossiers académiques dont le processus de rédaction a été enregistré en temps réel par le biais des logiciels Inputlog et Scriptlog, vise à examiner une sélection de groupes de jets textuels en fonction de leur borne droite et des suites projetées. Trois niveaux de saillance d’amorçage y sont identifiés : si les attentes de nature syntaxique sont soumises à des relations de dépendance et à la combinatoire syntagmatique, les attentes lexico-sémantiques relèvent d’un cadre collocationnel, tandis que les attentes sémantico-fonctionnelles sont à relier à des macrostructures discursives. Il s’ensuit, en termes morpho-syntaxiques, que les catégories des noms, des adjectifs et des verbes sont plus utilisées comme bornes droites projetant une suite dans le processus de textualisation que celles des déterminants et des prépositions : cela est dû, selon les auteurs, aux relations informationnelles et discursives par lesquelles le thème est en attente de spécification et une nouvelle prospection temporelle s’ouvre pour chaque nouveau jet textuel, dont les pauses marquent la frontière entre des séquences à portée générale structurante amorçant une caractérisation ou une spécification.

La troisième et dernière partie du volume, Analyse sur corpus et/ou segmentation outillée (pp. 163-220), est composée de trois chapitres portant sur la langue orale.
Dans le ch. 9, consacré à l’espagnol, Oscar Garcia MARCHENA analyse des corpus oraux à partir du corpus CORLEC représentatif de l’espagnol oral contemporain et les défis qu’ils posent par rapport au concept syntaxique de la phrase comme structure construite autour d’un prédicat verbal et de son sujet (Les fragments comme unités linguistiques : une analyse de corpus de l’espagnol oral, pp. 165-180). L’attention de l’auteur est en particulier focalisée sur deux types d’énoncés sans verbe, c’est-à-dire les phrases averbales et les fragments, dont il met en évidence les difficultés de classement, les sous-types, les propriétés syntaxiques, sémantiques et illocutoires, et la distribution au sein du corpus en vue d’envisager leurs réalisations sous forme d’énoncés différant de la phrase à tête verbale.
Le français parlé fait en revanche l’objet de l’étude de Mathilde CARNOL et Anne Catherine SIMON (Forme et fréquence des constructions verbales en français parlé, pp. 181-201) qui, s’inspirant des travaux de Blanche-Benveniste autour de la syntaxe du français parlé dans la cadre de la grammaire de dépendance, examine le verbe dans la syntaxe de dépendance en tant qu’unité de rection en vue de vérifier la fréquence des unités de rection construites autour d’un verbe et de ses compléments au sein du corpus de français parlé multigenre Locas-F. L’analyse conduite par les auteurs, dans laquelle elles présentent un inventaire des variantes de dispositifs de rection identifiés – dispositif direct ; clivé ; pseudo-clivé ; binarisé ; construction présentative – et la difficulté de classer le dispositif concerné – en témoignent les constructions segmentées réparties en double marquage à gauche et à droite ; en constructions en A c’est B et c’est B A ; en associé lexical –, vise ainsi à établir non seulement la fréquence de ces dispositifs, mais également les types de compléments qui y apparaissent davantage. Il émerge une vision générale du fonctionnement de ces dispositifs en français parlé contemporain, tout comme des remarques qualitatives sur des structures dont l’annotation et l’analyse posent problème.
Enfin, le ch. 11, La syntaxe en empirie et en théorie. La proposition de segmentation multiniveau du projet SegCor pour le français parlé (pp. 203-220), relève de l’analyse de l’oral en interaction dans le cadre du projet SegCor – visant à réaliser une segmentation multiniveau de corpus oraux du français en termes syntaxiques – dans le but d’examiner les choix de rédaction de protocoles d’annotation à différents niveaux syntaxiques. Nathalie ROSSI-GENSANE, Biagio URSI, Iris ESHKOL-TARAVELLA et Maria SKROVEC examinent les types de segmentations proposés dans les protocoles de rédaction en comparant le cadre théorique relevant des études de Blanche-Benveniste et du Groupe de Fribourg en micro- et macro-syntaxe, d’une part, et les projets Rhapsodie et Orféo, d’autre part, pour souligner que l’appui sur une rection étendue permet d’élargir le domaine de la (micro-)syntaxe au détriment de celui de la macro-syntaxe. Ainsi, étant donné les problèmes de délimitation entre les niveaux d’analyse micro-et macro-syntaxique, les auteurs proposent une segmentation syntaxique en chunks – des unités d’analyse minimale syntaxique définies en termes de constituance – dont ils soulignent les décisions opérées par rapport aux étiquettes choisies pour indiquer les locutions figées, les mots composés par plusieurs tokens, les contextes d’occurrence d’une même forme, les disfluences de la parole – et présentent l’unité maximale (micro-)syntaxique et l’unité maximale macro-syntaxique au sein du projet SegCor. Dans leurs remarques conclusives, ils présentent une réflexion sur les unités maximales complexes, aux niveaux micro- et macro-syntaxique, qui comportent des segments apparemment non-dépendants d’un point de vue syntaxique et qui peuvent être considérés comme juxtaposés ou coordonnés.

[Alida M. SILLETTI]

Marc LACHENY, Nadine RENTEL, Stephanie SCHWERTER (éds.), Errances, discordances, divergences ? Approches interdisciplinaires de l’erreur culturelle en traduction, Berlin, Peter Lang, 2019

Marc Lacheny, Nadine Rentel, Stephanie Schwerter (éds.), Errances, discordances, divergences ? Approches interdisciplinaires de l’erreur culturelle en traduction, Berlin, Peter Lang, 2019, 351 pp.

Les contributions recueillies dans ce volume questionnent les multiples facettes de la notion d’erreur culturelle en traduction selon une approche interdisciplinaire et sont réparties en trois sections.
Dans la première section, « L’erreur culturelle, du mot au signe », sont analysés des cas d’étude dans lesquels l’erreur culturelle est liée à des aspects linguistiques.
B. Meisnitzer et B. Wacker soulignent l’importance, pour un traducteur, de posséder une grande sensibilité aux modèles discursifs dans leur diachronie. En particulier, les AA. se focalisent sur l’emploi du présent narratif dans la fiction, pour lequel ils constatent un changement de perspective à partir de la moitié du XXe siècle et concluent que les erreurs de traduction des temps verbaux doivent être considérées comme des erreurs culturelles.
L. Mora Millán examine l’usage très particulier des adverbes en -ment chez Flaubert et Garcia Marquez et compare leur destin traductologique en espagnol et en français.
É. Arcambal montre comment, dans des situations en langue des signes en milieu pédagogique, l’erreur culturelle – qui se manifeste notamment dans le recours à des techniques comme la dactylologie ou le français signé – peut devenir une stratégie de communication adaptée à la situation de communication.
Les trois dernières contributions de la première section explorent plusieurs cas d’erreurs culturelles dans la dimension de la traduction audiovisuelle.
J. Macarro Fernández analyse les traductions françaises de deux films de Pedro Almodovar, réalisés pendant la période de la Movida madrileña, à l’effervescence culturelle remarquable. L’A. relève que les choix de traduction opérés dans le sous-titrage français en ont édulcoré considérablement la charge transgressive.
C. Noël s’intéresse en revanche aux erreurs culturelles qui affectent l’effet comique et la production de l’humour dans le sous-titrage européen du film canadien et bilingue Bon cop bad cop d’Erik Canuel.
La contribution de N. Wirtz porte sur la confrontation entre le film français Bienvenue chez les Ch’tis et son remake italien Benvenuti al Sud, dont sont analysés aussi bien les sous-titres que les versions synchronisées en français, italien et allemand. La traduction de la dimension régionale – à la fois linguistique et culturelle – mise en scène dans les deux films se heurte plus fréquemment à des erreurs culturelles lorsqu’il s’agit de transposer les effets liés aux traits phonétiques, surtout dans deux langues plus éloignées.
Les contributions de la deuxième section, « L’erreur culturelle en contexte professionnel et politique », passent en revue des situations tirées d’expériences en différents milieux professionnels.
L’interprétation dans les services publics est le contexte analysé par É. Navarro, qui met en lumière comment l’écart culturel, pouvant être qualifié d’erreur, assume en réalité une valeur fonctionnelle.
N. Rentel examine les erreurs culturelles – concernant essentiellement la gastronomie et la viticulture – dans les traductions vers l’allemand de sites touristiques ayant pour objet de promotion l’Alsace.
À partir des publicités de deux entreprises multinationales dans deux pays différents, S. Blin montre que l’erreur culturelle en publicité est de type fonctionnaliste et prône l’implication du traducteur dans la re-création de la publicité à destination d’un public cible.
L. De Faria Pires se penche sur la notion de qualité en post-édition de traduction automatique dans une perspective cibliste et illustre un exemple culturel de post-édition aussi bien au niveau de la post-édition rapide que de la post-édition complète.
N. Riachi Haddad passe en revue les différents types d’erreurs culturelles dans la traduction de textes spécialisés et propose des solutions possibles pour y remédier.
H. Moucannas s’appuie sur deux cas d’erreurs culturelles concernant le Moyen-Orient dans le discours politique pour en montrer les implications quant à l’ethos du traducteur et à l’image discursive que le public cible se construit du public source.
La troisième section, « L’erreur culturelle en philosophie et en musique », abrite sept contributions.
J.-R. Ladmiral identifie deux modalités de l’erreur culturelle : d’un côté, celle qui découle d’une inculture ponctuelle du traducteur, et de l’autre, celle qui relève d’un biais idéologique. La première serait une erreur culturelle par défaut, tandis que la deuxième serait une erreur culturelle par excès.
T. Holden évoque l’idée d’une éthique de la traduction à partir de l’analyse de la traduction anglaise de l’ouvrage Negative Dialektik de T. Adorno.
V. Vivès propose une série de réflexions sur les présupposés à la base de l’idée même d’erreur culturelle à partir de l’expérience rimbaldienne.
S. Öztük Kasar analyse le transfert culturel à l’œuvre dans quatre versions en turc de la chanson Ne me quitte pas de J. Brel sous l’angle de la sémiotique de la traduction.
P. Grundy et J.-Ch. Meunier sont respectivement l’auteur – anglophone – et le traducteur francophone du projet de chansons ludiques Solid Idols, qui se situe dans le courant de l’écriture sous contrainte. Dans leur contribution, ils réfléchissent sur le thème de l’erreur, abordé à travers des questions de style, de culture, de musicalité et de focalisation.
Ph. Desse compare la réception auprès du public français des années 1960 de deux chansons : Non ho l’età de G. Cinquetti et sa version française Je suis à toi de P. Carli. L’A. attribue le succès de la première et l’échec de la deuxième aux valeurs culturelles qu’elles véhiculent.
P. Degott étudie les premières traductions anglaises du livret de l’opéra Don Giovanni de Mozart, destinées à un public marqué par le puritanisme victorien. L’A. souligne que les transformations apportées par les traducteurs permettent d’ajuster certaines imperfections du texte original et défend l’idée qu’il ne peut y avoir d’erreur culturelle en traduction.

[Rosa CETRO]

Fabienne BAIDER, Maria CONSTANTINOU (coordonné par), « Discours de haine dissimulée, discours alternatifs et contre-discours », Semen, 47

Fabienne BAIDER, Maria CONSTANTINOU (coordonné par), « Discours de haine dissimulée, discours alternatifs et contre-discours », Semen, 47, pp. 162.

Ce dossier thématique s’ouvre par une réflexion présentée par Fabienne BAIDER et Maria CONSTANTINOU (« Discours de haine dissimulée, discours alternatifs et contre-discours. Définition, pratiques et propositions » pp. 9-22) portant sur une première définition du discours de haine : « toute manifestation discursive ou sémiotique incitant à la haine, qu’elle soit ethnique, raciale, religieuse, de genre ou d’orientation sexuelle (…) » (p.10). Or les discours de haine peuvent être, selon les auteures, masqués et dissimulés à travers, par exemple, le sarcasme, l’humour, la mobilisation de mythes et de préconstruits dans le but de déguiser les attaques y contenues. Pour ce qui concerne le contre-discours et le discours alternatif, cette livraison de Semen englobe aussi des contributions qui étudient des contre-arguments et des mouvements discursifs visant la connivence avec l’interlocuteur.
La contribution de Giuseppina Sapio (« L’amour qui hait. La formule “crime passionnel ” dans la presse française contemporaine », pp. 23-42) se focalise sur « l’affaire Daval » et sur son traitement médiatique en tant que « crime passionnel ». L’auteure, à travers la mobilisation de la notion de formule empruntée à Krieg-Planque, analyse une série d’expressions récurrentes (par exemple, « drame conjugal » ou « coup de folie ») tirées de la presse française nationale et régionale. Giuseppina Sapio met ainsi en relief le fait que la charge émotionnelle de ces tournures rend immanente une certaine idéologie machiste et en même temps semble presque flatter le geste meurtrier.
Pour ce qui concerne la contribution de Nolwenn Lorenzi Bailly et Mariem Guellouz, (« Homophobie et discours de haine dissimulée sur twitter : Celui qui voulait une poupée pour Noël », pp. 43-57) cinq perspectives ont été mises à profit : la perspective descriptive de l’analyse conversationnelle, la perspective actionnelle de l’approche pragmatique, les notions d’actes menaçants, la théorie de la politesse/des faces ainsi que l’analyse argumentative. Ce fécond croisement méthodologique a permis aux auteures de traiter « l’affaire de la poupée » qui a engendré des réactions homophobes, violentes et haineuses. L’article explore les stratégies discursives qui permettent aux locuteurs de passer de la violence verbale directe à la violence verbale dissimulée.
Un point de vue lexicosémantique caractérise, par contre, le travail proposé par Camille Bouzereau (« Le néologisme lepénien : Un marqueur discursif de haine dissimulée ? », pp. 59-76). L’auteure associe à une analyse quantitative une étude qualitative focalisée sur la volonté, dissimulée mais tangible, de disqualifier l’autre en l’insultant. Cette stratégie se concrétise par l’emploi de sigles et mots-valises néologiques (« UMPS », « RPS », etc.) et de tournures néologiques ségrégatives (« immigration-invasion ») visant à déshumaniser l’autre.

Avec la contribution de Laurène Renaut et Laura Ascone (« Contre-discours au discours de haine djihadiste : De l’expression de la conflictualité à la fabrique du doute », pp. 77-101) démarre la section « contre-discours alternatifs » de ce numéro de Sémen. Renaut et Ascone croisent des discours « alternatifs » à la haine foncièrement hétérogènes (discours institutionnels, articles sur la prévention de la radicalisation djihadiste, vidéos produit par la plateforme stopdjihadisme). Leur corpus dessine un fil rouge argumentatif qui traverse les types de discours, à savoir un discours mémoriel (récit nécrologiques des victimes) uni aux récits des repentis djihadistes qui ont pour objectif de contrecarrer la communication de Daesh. En refusant la martyrologie, le discours mémoriel est analysé comme un modèle qui a le but de solidifier une certaine unité nationale par le dépassement de la polarisation énonciative « ils-nous » au profit d’un « je » multiple.
Le deuxième exemple de contre-discours envers la haine est représenté par la contribution de Renáta Varga (« L’humour contre la politique de la peur. La stratégie du parti hongrois du chien à deux queues », pp. 103-119) qui creuse la thématique des contre-campagnes anti-migrants de Viktor Orban, Premier Ministre du gouvernement hongrois. La Street-art et l’humour particularisent le discours alternatif proposé par le Parti Hongrois du Chien à Deux Queues (MKKP) réalisé entre 2015 et 2017. Ce parti incarne, selon l’auteure, un exemple de « contre-monde » qui, par le détournement d’image et de voix, déconstruit la visée manipulatoire du discours d’exclusion du gouvernement hongrois.
La dernière contribution est signée par Claudine Moïse et Claire Hugonnier (« Discours homophobe. Le témoignage comme discours alternatif », pp. 121-136) et porte sur l’étude de treize témoignages écrits par de jeunes victimes d’homophobie résidant dans la ville de Grenoble. Ce genre discursif véhicule à la fois un message mémoriel et un élan de résilience pour les victimes.
Moïse et Hugonnier mettent en lumière l’écart méthodologique existant entre le contre-discours qui a le but de s’opposer à un autre discours et le discours alternatif qui insère, de manière multiple, un regard autre du réel.

[Silvia MODENA]

Laure Anne JOHNSEN, La sous-détermination référentielle et les désignateurs vagues en français contemporain, Bern/Berlin/Bruxelles/New York/Oxford, Peter Lang, « Sciences pour la communication », 2019

Laure Anne JOHNSEN, La sous-détermination référentielle et les désignateurs vagues en français contemporain, Bern/Berlin/Bruxelles/New York/Oxford, Peter Lang, « Sciences pour la communication », 2019, 451p.

Produit d’une solide thèse de doctorat en linguistique française, sous la direction de Maire-José Béguelin et Alain Berrendonner, ce travail abondamment documenté (40 pages de bibliographie) s’organise en trois parties : un état des lieux concernant la référence, l’anaphore pronominale et la sous-détermination (p. 11-192) est suivi d’une deuxième partie relative à la sous-détermination référentielle (p. 193-242) et d’une troisième consacrée à deux études empiriques touchant aux manifestations de la sous-détermination : « ça » (p. 247-305) et « ils » (p. 307-400). La sous-détermination référentielle marque en particulier le discours oral spontané (« non planifié ») et fait usage de désignateurs « vagues » tels que les pronoms « neutres » (ce, ça, tout ça) ou collectifs (ils). L’investigation repose sur un ensemble de données authentiques de sources variées ; elle vise à observer les conditions d’apparition de ces désignateurs vagues et à recenser les stratégies discursives mises en acte grâce à eux pour aboutir à un acte de communication suffisamment efficace au regard de ses circonstances propres.

Ayant pour objectif « d’inventorier les ressources linguistiques, lexicales ou pronominales, spécialisées dans la sous-détermination référentielle et d’en observer les circonstances d’emploi ainsi que les rendements discursifs » (p. 3), l’étude adopte délibérément une démarche plus qualitative que quantitative, en soumettant les faits de langue attestés et recueillis à une forte sélection représentative, dans sa variété même. Son ouverture empirique se prête à explorer les marges laissées pour compte par la doxa linguistique, pour élargir et compléter la perspective sur la référence et ses conditions et exigences variables de félicité. Il apparait ainsi, dès le premier chapitre, combien les référents peuvent être conçus, en linguistique, comme des constructions cognitives (ou objets de discours) qui évoluent avec le discours dans l’enceinte d’un espace de connaissance partagé (ou mémoire discursive). La précision de la référence se mesure aux nécessités de cet échange en cours, dans un principe d’économie maximale et de moindre effort de dénomination : d’où l’abondance et la variété des occurrences de désignateurs vagues en français contemporain. Tout comme l’anaphore, la désignation vague (par exemple en ils) s’appuie sur la saillance plus ou moins grande de l’objet-de-discours dans le partage de savoir activé par l’échange. Différents phénomènes en conditionnent et motivent l’apparition : des paramètres contextuels compensatoires, une volonté de cryptage du référent, des tentatives de reformatage, des prises en compte d’hétérogénéité énonciative, des cas d’indistinction référentielle… C’est l’objet du deuxième chapitre de les faire émerger et d’en dresser le paradigme.

Le troisième chapitre s’attache à explorer plus avant les causes de cette sous-détermination, selon qu’elles tiennent à une économie lexicale de prestation justifiée par une pertinence suffisante au contexte, ou par le surgissement d’obstacles cognitifs à la livraison de caractérisations plus précises du référent (dénomination, format, propriétés typifiantes etc.) Ce chapitre a l’ambition de proposer une modélisation du phénomène linguistique de la sous-catégorisation référentielle. Au tour du chapitre suivant de relever, dans un geste cette fois extensionnel, l’inventaire des moyens linguistiques susceptibles d’actualiser cette sous-catégorisation, quelle qu’en soit la motivation contingente ou intentionnelle : des « facteurs d’ordre accidentels (lacune lexicale, ignorance) » ou au contraire « stratégiques (économie de moyens, enjeux informationnels, interactionnels » (p. 403) ou liés au rapport approximatif ou synthétique de la parole d’autrui.

Quoique le matériau linguistique disponible dans cette classe de désignateurs vagues, l’étude se concentre ensuite (chapitres cinq et six) sur deux d’entre eux : « (tout) ça » et « ils ». Si la thèse est riche, précise et féconde dans son exposé, elle est tout aussi généreuse dans les perspectives futures qu’elle ouvre sur le sujet.

[Geneviève Henrot Sostero]

Laura CALABRESE (dir.), Le commentaire : du manuscrit à la toile, Le discours et la langue, 11(2), 2019

Laura CALABRESE (dir.), Le commentaire : du manuscrit à la toile, Le discours et la langue, 11(2), 2019, 224 p.

Coordonné par Laura CALABRESE, le dernier numéro de Le discours et la langue se propose d’analyser la pratique séculaire du commentaire dans une perspective historique, afin d’en repérer les transformations et les continuités à la lumière des mutations sociales et technologiques survenues au fil du temps. Adoptant diverses approches, les articles du numéro contribuent à reconstruire la généalogie générale du commentaire, à travers sa pluralité de formes, de types de discours premier auxquels il se rattache, de pratiques sociales dont il relève, mais constituant toujours « le point de rencontre de la lecture et de l’écriture » (p. 8).

L’article introductif de Laura CALABRESE, « Le commentaire : continuités et mutations d’un outil au service de la lecture et de l’écriture » (p. 7-28), vise à retracer les étapes principales de l’évolution de cette pratique ancienne en transformation constante. Calabrese passe en revue plusieurs notions se référant à l’activité de commenter un texte, avant de se pencher sur la variété des formes et des fonctions qu’elle a eues au cours des siècles. En partant de l’Antiquité et du Moyen Âge quand le commentaire consistait en un examen minutieux du texte, Calabrese décrit ensuite sa transformation en outil herméneutique de nature pédagogique et normative, jusqu’à enfin rendre compte des formes contemporaines, émergées à la suite de la révolution numérique et de l’avènement des médias sociaux. À partir de ce tour d’horizon, l’auteure montre que, même dans les dispositifs contemporains, le commentaire garde ses fonctions historiques : il permet de gérer le texte primaire, de contrôler son interprétation, ou encore de réactualiser des liens avec d’autres textes.

L’analyse de la clef de lecture menée par Anna ARZOUMANOV a pour objectif de repérer les caractéristiques propres à cette forme de commentaire pratiquée au cours des XVIIe et XVIIIe siècles (« À la recherche d’une forme type du commentaire d’Ancien Régime. L’exemple des clefs de lecture », p. 29-40). Après avoir rappelé les traits définitoires du commentaire, Arzoumanov observe que, au niveau linguistique, la clef de lecture se rapproche de la glose, en raison de sa fonction d’éclaircir les allusions référentielles du texte commenté, bien qu’elle comporte aussi des arguments en soutien de l’identification de l’individu historique reconnu. De plus, il arrive souvent que la visée d’éclaircissement s’accompagne de l’opinion du commentateur, qui profite de la souplesse de la clef pour gommer les traces de sa subjectivité, tout en donnant au commentaire une apparence d’objectivité. Selon l’auteure, la clef de lecture constitue donc une forme hybride, qui dissimule les jugements subjectifs derrière une glose référentielle apparemment objective. D’où la possibilité de voir un continuum entre ces deux côtés de la clef, qui se reflètent aussi, avec quelques différences, dans les commentaires du Web, témoignant ainsi de « l’accentuation d’un paradigme plus qu’une modification en profondeur de sa visée originelle » (p. 37).

Dans « Écrire avec autrui : commentaires et opérations métadiscursives dans les processus d’écriture collaborative » (p. 41-61), Pierre-Yves TESTENOIRE dirige l’attention vers les formes de commentaire de nature métadiscursive, présentes dans le corps d’un texte en cours d’élaboration. Dans ce cas, auteur et commentateur coïncident ; ayant toujours un statut secondaire par rapport au texte commenté, le commentaire participe toutefois à l’élaboration du texte premier. L’étude de Testenoire porte sur quelques cas d’écriture en collaboration de deux linguistes français du début du XXe siècle : A. Meillet et J. Vendryes. Dans leurs archives, plusieurs dossiers témoignent en effet de cette pratique, qui a été exploitée pour la production d’ouvrages relevant de genres discursifs différents, dont un dictionnaire, un cours universitaire de métrique latine, accompagné d’un dossier qui atteste la collaboration entre un professeur et un étudiant pour son édition, ainsi qu’une édition et traduction de textes. Après avoir défini la répartition des rôles impliquant un premier scripteur et un second qui commente, corrige et intègre la version initiale, Testenoire aborde la négociation de l’espace graphique, qu’il voit liée surtout au format et au support choisis (fiche, cahier, feuillet etc.). Les différentes opérations métadiscursives réalisées par les seconds scripteurs, telles que l’ajout, la suppression, le remplacement et le déplacement, sont enfin largement décrites et illustrées par le biais de plusieurs exemples et images. Ce faisant, Testenoire s’attache à repérer les modalités de l’activité́ du commentaire et les récurrences qui se font jour à travers la diversité́ des genres et des acteurs envisagés.

La variante de l’autocommentaire est analysée par Philippe JOUSSET à partir d’un ouvrage de Chateaubriand, qui inclue les commentaires de l’auteur sur ses propres manuscrits de jeunesse (« Chateaubriand juge de François-René. Modalités et enjeux d’un autocommentaire », p. 63-80). Comme Jousset le remarque, il s’agit dans ce cas d’un autocommentaire différé, ajouté par l’auteur presque trente ans plus tard, dans le but de limiter les lectures possibles du texte « passé », le soumettant à une nouvelle grille d’interprétation. À travers un choix représentatif de ces notes, Jousset se propose d’étudier la fonction de l’autocommentaire de Chateaubriand, qui se révèle être ni ancillaire ni marginale. Comme en témoigne la syntaxe de ses notes, Chateaubriand se sert de stratégies à la fois de défense et d’illustration de soi ; modalisation et concession sont les ressources les plus exploitées par l’auteur pour ménager et exhiber la distance entre les deux points de vue, celui passé et celui présent. Selon Jousset, le commentaire représente ainsi un moyen pour Chateaubriand d’entretenir un dialogue avec un soi passé, sans s’en dissocier mais plutôt en le doublant. En l’occurrence, la relative autonomie du texte au second degré́ implique un véritable surplomb, au point que Jousset voit l’autocommentaire chateaubrianesque « comme un hypergenre, autant dire un régime énonciatif aux contours relativement indéfinis » (p. 75).

Après les réflexions sur diverses formes de commentaire courantes au cours des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, les contributions suivantes s’intéressent aux formes et pratiques issues de l’univers numérique. Les commentaires au bas des articles de presse en ligne font l’objet de l’article d’Antoine JACQUET, intitulé « ‘Y a-t-il un relecteur dans la rédaction ?’ Quand l’internaute commente la langue des journalistes » (p. 81-99). Son étude s’appuie sur un corpus de 481 commentaires, postés par les internautes sur RTBF Info, qui portent sur l’utilisation de la langue de la part des journalistes. Après une présentation détaillée des opérations de constitution du corpus et des principes qui les ont guidées, Jacquet analyse les phénomènes linguistiques qui ont suscité les réactions des internautes, les critiques qu’ils avancent, ainsi que la manière dont ils se posent par rapport à la langue des journalistes. Une fois établies les catégories de phénomènes linguistiques les plus critiqués, Jacquet passe en revue les raisons qui en sont à la base, en remarquant un lien non seulement avec les attentes normatives des lecteurs envers les professionnels de l’écriture en matière de langue, mais aussi avec les conditions et les processus de production de l’information sur le Web. Mauvaise formation, incompétence, fautes abondantes, manque de relecture de la part de la rédaction, copier-coller diffus : tels sont les reproches le plus souvent adressés aux journalistes. L’analyse des postures énonciatives des commentateurs précède enfin une réflexion sur l’impact de cette forme de participation, qui semble en tout cas favoriser un passage à l’action, dans la mesure où les articles concernés par ce type de commentaires ont été soumis à une vérification manuelle de la part de la rédaction.

La contribution d’Oriane DESEILLIGNY, « La pratique du commentaire : un geste appareillé » (p. 101-115), traite des pratiques technoculturelles de rédaction de commentaires sur le Web, au prisme de la diversité́ des cadres matériels et sémiotiques, ainsi que des formats qui en définissent les formes scripturaires. Deseilligny souligne en particulier la rupture technique introduite par les réseaux sociaux numériques, qui appareillent leurs interfaces de manière à inviter les internautes à intervenir, inscrivant ainsi une dimension dialogique dans l’architexte. Afin de donner un aperçu de la variété de formes et de modalités du commentaire sur le Web, Deseilligny présente d’abord certaines pratiques d’écriture ordinaire, telles que les blogs d’adolescents et les blogs de voyage, ceux-ci étant marqués par un désir de reconnaissance, de visibilité, ou encore de validation de soi, plutôt que d’intérêts marchands. Puis, elle s’intéresse à l’appareillage logistique et symbolique des commentaires sur Fnac.fr, Amazon.fr, Télérama.fr. Au-delà des différences repérées, Deseilligny fait ressortir l’« approche métacommunicationnelle » (p. 102) partagée par les trois plateformes numériques, qui non seulement donnent des conseils rédactionnels, mais configurent aussi des représentations diverses des internautes.

Les commentaires publiés sur une autre plateforme numérique, YouTube, sont analysés par Célia SCHNEEBELI à la lumière des prises de position qu’ils impliquent (« Les modalités linguistiques du commentaire sur internet comme prise de position (“Stance-Taking”) : l’exemple des commentaires sur YouTube », p. 117- 129). En effet, cette contribution met en relief la fonction argumentative qu’assume le commentaire dans l’espace numérique, où la prise de parole de l’internaute suppose aussi une prise de position. La description du corpus – constitué d’un échantillon aléatoire de commentaires en langue anglaise relatifs au clip d’une chanson célèbre en 2015 – précède la présentation du modèle théorique revisité par Schneebeli en fonction des spécificités des interactions sur YouTube. La manière dont l’internaute se positionne et assigne une position aussi bien aux objets de son discours qu’à ses interlocuteurs est ensuite analysée à partir de quatre catégories du positionnement, sur la base des modalités linguistiques et discursives propres à chacune. Par de nombreux exemples illustrant les caractéristiques de chaque forme de positionnement, Schneebeli s’attache à montrer que les commentaires sur YouTube ne peuvent pas être réduits à la simple expression d’un avis. L’internaute se donne une place qui est à la fois grammaticale, discursive et sociale ; il attribue des valeurs, affectives ou épistémiques, à l’objet de son discours de même qu’à son interlocuteur, par rapport auquel il peut ou non s’aligner. C’est donc la complexité sociodiscursive sous-tendue à la pratique de commenter sur le Web que cette étude veut mettre en relief.

La contribution de Valérie BONNET s’intéresse en revanche aux commentaires sportifs postés sur sous-forum de discussion de France 2 consacré au rugby (« Le forum de discussion de France 2 : entre conversation TV et courrier des lecteurs », p. 131-144). Les sujets traités et la dynamique des échanges, portant à la fois sur le commentaire des matches de rugby et sur les commentateurs eux-mêmes, sont analysés à partir d’un corpus de 433 posts, selon une démarche qualitative. La présentation de différentes sortes de commentaires, qui vont de la sociabilité à l’affichage des compétences des internautes en la matière, dégage la centralité de la question du partage de l’expertise. D’après l’auteure, les commentaires envisagés ont en outre des traits en commun avec à la fois la conversation télé et le courrier des lecteurs, dans la mesure où ils permettent aux internautes de « faire lien autour du medium, certes, mais aussi se saisir de cet espace pour traiter de problèmes de manière collective » (p. 143). Bonnet s’interroge ainsi sur le rôle social de ce type de commentaire, concluant qu’il assume une fonction herméneutique qui double et prolonge le commentaire sportif télévisé, et qu’il permet en même temps aux téléspectateurs-commentateurs de négocier leur représentation d’eux-mêmes, aux niveaux aussi bien identitaire que citoyen.

Les commentaires liés à une autre émission de France 2, dans ce cas de nature politique, Des paroles et des actes, sont soumis à l’analyse de Hassan ATIFI et Michel MARCOCCIA, qui relève d’une perspective pragmatique et interactionnelle (« Commentaires en ligne et télévision sociale : l’exemple de l’émission Des paroles et des actes (France 2) », p. 145-158). Atifi et Marcoccia s’intéressent aux tweets affichés sur l’écran tout au long de l’émission politique en question, constituant en conséquence un exemple de télévision sociale. En d’autres termes, l’émission télé se sert des technologies de l’information et de la communication pour apporter une dimension communicationnelle enrichie et interactive à l’expérience télévisuelle. Une fois présentés le corpus et la démarche méthodologique, Atifi et Marcoccia analysent, d’abord, le cadre participatif et, ensuite, les fonctions pragmatiques des tweets télévisés, qui vont de l’évaluation au décryptage analytique. Ils montrent que ce type de tweets ne peuvent pas être réduits exclusivement à une forme de commentaire, mais ils témoignent aussi d’une logique interactionnelle, qui s’exprime sous forme de question et d’interpellation. Selon Atifi et Marcoccia, ce dispositif favorise donc la participation des spectateurs, sans pourtant ne pas permettre une interaction réelle entre les deux parties, car leurs discours existent en parallèle plutôt que dialoguer entre eux.

La rubrique Varia se compose de trois articles abordant respectivement les commentaires relatifs à une expérience esthétique, les incidentes commentatives, et les tournures interrogatives dans le journalisme politique. La première contribution de Marina KRYLYSCHIN porte sur les commentaires laissés dans les livres d’or d’exposition et vise à étudier les liens entre la mise en mots de l’expérience esthétique, les connaissances données par les textes d’exposition, et les différentes représentations individuelles et collectives des scripteurs (« Les commentaires dans les livres d’or d’exposition : une fenêtre sur la verbalisation des expériences esthétiques et des représentations en art », p. 161-175). Suivant une démarche descriptive-interprétative, Krylyschin part de la description du matériel linguistique et, plus précisément, des différentes formes de nominations, de désignations et de caractérisations nominales des éléments majeurs de la situation d’énonciation (tels que l’exposition, le thème, les textes exposés, l’artiste, les visiteurs, etc.), avant de parvenir à synthétiser les images les plus fréquentes construites en discours. Dans le corpus analysé, il ressort le caractère affectif et expressif des commentaires laissés dans les livres d’or, qui tendent à rendre compte de l’expression subjective des effets et des perceptions des œuvres exposées, plutôt que des contenus qu’elles représentent.

Dans « Les incidentes commentatives » (p. 177-190), Friederike SPITZL-DUPIC s’intéresse aux caractéristiques définitoires et aux fonctions des incidentes qui interrompent la structure morphosyntaxique d’un énoncé en élaboration, constituant un commentaire sur celui-ci. Spitzl-Dupic en distingue deux catégories, qui représentent plutôt les extrêmes d’un continuum, sur la base de leur relation avec la quaestio, à savoir « ce à quoi un texte fournit une réponse ou, dans la perspective de la production, est censée fournir une réponse » (p. 179). Aux incidentes concernant la quaestio, Spitzl-Dupic oppose les incidentes « commentatives » qui, tout en ne relevant pas de la quaestio, s’inscrivent dans sa gestion, dans la mesure où elles expriment un commentaire là-dessous. Les diverses fonctions des incidentes commentatives sont ensuite illustrées par le biais d’exemples tirés de corpus oraux et écrits, ressortissant à différents genres textuels. L’étude montre qu’elles peuvent contribuer à réorienter la perspective initiale de la quaestio, par l’ajout d’une appréciation des référents ou d’un commentaire métadiscursif, ou elles peuvent en revanche concerner la situation d’énonciation. Dans ce second cas, les incidentes commentatives servent pour guider l’attention du destinataire et pour l’orienter, jouant ainsi un rôle significatif non seulement dans la gestion de l’interlocuteur, mais aussi dans celle de l’ethos de l’auteur.

Les divers recours aux tournures interrogatives sont analysés par Louise CHAPUT dans trois genres de textes journalistiques : l’article d’information, l’article d’opinion et le billet de blogue (« Interrogatives : tension, distance et effets de sens dans le journalisme politique », p. 191-212). Plus précisément, Chaput s’attache à étudier de quelles manières les formes interrogatives sont exploitées par les journalistes pour manifester leur positionnement énonciatif et pour établir un contact avec le lecteur. Elle s’intéresse également aux effets de sens que ces tournures sont susceptibles de produire, en cooccurrence avec d’autres éléments, en fonction du genre journalistique et de la visée discursive. L’étude des interrogatives en co(n)texte met en relief une large variété d’effets de sens, allant de l’expression de l’incertitude, d’une suggestion, ou encore de prospectives du journaliste, en passant par la volonté d’atténuer une affirmation, jusqu’à la manifestation de l’incompréhension, du désaccord et de l’indignation. Il ressort en outre que la visée discursive influence aussi bien la fréquence du recours aux interrogatives que leurs fonctions, comme en témoignent les différences relevées entre l’article d’information, d’une part, et l’article d’opinion et le billet de blogue, de l’autre.

[Claudia CAGNINELLI]


Michela TONTI, Le nom de marque dans le discours au quotidien

Michela TONTI, Le nom de marque dans le discours au quotidien, Paris, L’Harmattan, 2020, 206 pp.

Le volume de Michela Tonti nous plonge dans l’univers des noms de marque (dorénavant NdM), qui sont étudiés, comme le titre du volume le souligne, « dans le discours au quotidien », l’objectif étant de décrire la manière dont ils sémantisent les discours des locuteurs, ainsi que la charge culturelle en dépôt dans chacun d’entre eux. Le volume est préfacé par John Humbley.
Le premier chapitre est consacré à la problématique de la définition de la marque. Tonti passe en revue la notion de marque en markéting, sémiotique et droit, avant de se concentrer sur la définition de marque telle qu’elle est envisagée dans les études de linguistique. Le débat sur le NdM s’insère dans la discussion plus large concernant le rapport entre nom propre et nom commun. Par rapport au nom propre, le NdM manifeste des propriétés spécifiques, à tel point que certains parlent d’« hybride sémiotique ». Ce qui résulte de cette analyse aux multiples facettes est l’idée que les linguistes ont jusqu’à présent mené une linguistique du NdM « in vitro », comme le dit l’auteure, c’est-à-dire une linguistique du NdM qui ne tient pas compte de l’utilisation réelle des NdM, et qui s’appuie sur des exemples essentiellement confectionnés par les linguistes ou tirés du langage publicitaire. Les travaux se basant sur des corpus électroniques sont rares : ils utilisent des données plutôt datées, ou se concentrent sur des analyses formelles complètement détachées des contextes d’usage des NdM. Le premier objectif de Michela Tonti est donc d’entamer une linguistique des NdM « in vivo », à partir de l’exploitation d’un corpus.
La description du procédé permettant de jeter les bases de cette linguistique « in vivo » est confiée au chapitre II. L’approche, qui s’inscrit dans le paradigme des recherches corpus-based, a d’abord consisté en la collecte d’un corpus de NdM réunis à partir de catalogues et sites commerciaux, sites d’information et comparateurs de prix. Cette fouille a permis de recueillir 1987 NdM qui ont été classés suivant le classement de l’INPI (Institut National de la Propriété Industrielle). La deuxième phase a été la recherche des contextes d’utilisation des NdM à travers l’exploitation du corpus Aranea Maius dont la mise à jour date de 2015.
Le troisième chapitre est consacré à l’étude du comportement discursif des 636 NdM du corpus à l’affectation référentielle incertaine. Le statut référentiel incertain est lié au fait qu’il s’agit de lexies relevant de la langue commune, comme Innocent, Le petit marseillais, Mont Saint Michel, etc. L’auteure étudie le comportement en discours de ces NdM et illustre, à travers quelques exemples célèbres (BHV, Saint Maclou, Sharpie et autres), la manière dont s’effectue la levée d’incertitude référentielle. L’analyse montre que ces NdM sont en mesure de détourner le stade de l’homonymie (qui serait pathologique) pour déclencher une polysémie enrichissante. Aussi les locuteurs parviennent-ils à décrypter la valeur textuelle du NdM grâce à leurs compétences linguistiques et extra-linguistiques, les connaissances culturelles étant une partie importante de ces dernières. À ces observations s’ajoute le fait que les NdM sont eux-mêmes porteurs d’implicites culturels. C’est à cet aspect que Tonti consacre la deuxième partie de ce chapitre. L’auteure applique à son sous-corpus de 636 NdM les catégories de la culture ordinaire définies par Galisson (1998), et illustre le rapport entre ces catégories et les NdM. Plusieurs types de culture sont mis en évidence : la culture du terroir, la culture de la tradition, la culture générationnelle, la culture mythologique, littéraire, religieuse et bien d’autres.
Dans le quatrième chapitre, Michela Tonti développe le volet quantitatif de son étude, son but étant de mesurer l’empreinte que les NdM laissent dans le discours au quotidien. Pour ce faire, elle adopte la notion de « notoriété », mesurée à travers le nombre plus ou moins élevé d’occurrences de chaque NdM, alors que la perception que les parlants ont d’une marque est davantage liée à l’utilisation de formules d’appréciation et de jugement. L’auteure se concentre sur deux tranches d’occurrences : la tranche la plus prospère dépassant 1000 occurrences, et la tranche rencontrant le plus faible taux d’occurrences (50-100). Pour chacun de ces sous-corpus, sont donc étudiées les marques d’appréciation et de jugement présentes dans les discours des locuteurs-scripteurs. Une remarque intéressante qui ressort de l’analyse est que les NdM avec un taux d’occurrence peu élevé sont ceux qui convoquent plus facilement les sentiments, l’affection, la préférence, le souvenir. Ces NdM appartiennent aux classes des jouets et de la nourriture. Un autre résultat intéressant est lié à l’étude de patrons syntaxiques tels que (du) genre, (du) style, (du) type + NdM, où le NdM fonctionne comme terme de comparaison et dont l’effet discursif est d’autant plus important que le NdM isole des valeurs et des caractéristiques qui se sont sédimentées dans l’esprit des locuteurs grâce aux prédiscours, agissant ainsi en tant que lieux mémoriels.
Le dernier chapitre se concentre sur la dimension variationnelle des NdM, à savoir la présence de variations orthographiques et morpho-syntaxiques pour les NdM du corpus. Pour développer ce volet de l’enquête, Tonti ne considère que les NdM dépassant les 50 occurrences et dont le statut référentiel n’est pas incertain. L’auteure souligne la présence de régularités sur le plan orthographique (telle la tendance à l’accentuation), ainsi que la grande créativité des locuteurs-scripteurs sur le plan morpho-syntaxique, cette dernière se manifestant à travers l’exploitation de tous les procédés de formation néologique, comme la suffixation, la composition, l’emprunt, l’argotisation, etc. Les dernières sections de l’ouvrage sont consacrées à la variation sémantique, étudiée à travers l’exemple du NdM Ripolin et ses variables, ainsi qu’à l’étude des figures de rhétorique, encore que cette dernière nécessite d’approfondissements ultérieurs.
Le volume de Michela Tonti a le mérite d’offrir au lecteur un panorama exhaustif sur les NdM. Le choix d’une méthodologie corpus-based est certainement un choix gagnant, et ce pour la quantité et la qualité des données sélectionnées. La valeur de cet ouvrage nous parait également résider dans sa capacité à mettre en exergue la densité de valeurs dont un NdM peut se revêtir dans la pratique discursive, la charge culturelle dont il se fait porteur, et la vitalité insoupçonnée dont il fait preuve.
[Adriana ORLANDI]

Jean-Claude GUERRINI, Les valeurs dans l’argumentation. L’héritage de Chaïm Perelman, Paris, Éditions Classiques Garnier, 2019

Jean-Claude GUERRINI, Les valeurs dans l’argumentation. L’héritage de Chaïm Perelman, Paris, Éditions Classiques Garnier, 2019, (collection « L’univers rhétorique », n° 8), 395 p.

L’ouvrage de Jean-Claude Guerrini propose une relecture de l’œuvre de Chaïm Perelman, initiateur de la Nouvelle Rhétorique, avec l’intention de mettre en relief son apport novateur quant au rôle des valeurs dans l’argumentation rhétorique. En s’appuyant sur les outils développés récemment dans le champ des sciences du langage, l’auteur s’attache à retravailler les propositions avancées par le philosophe d’origine polonaise autour de la question axiologique, qui est ici examinée au fil de trois de ses ouvrages principaux, du texte refondateur de la rhétorique, le Traité de l’argumentation. La Nouvelle Rhétorique, co-écrit avec Lucie Olbrechts-Tyteca en 1958, aux ouvrages parus vers la fin des années 1970, L’Empire rhétorique (1977) et Logique juridique (1979). Les ressources de la sémantique, de la pragmatique et de la sémiotique sont ainsi exploitées par Guerrini dans le but de prolonger l’entreprise perelmannienne à travers une approche intégrée et renouvelée basée sur corpus.

L’auteur développe quatre points principaux, consacrant à chacun une partie de l’ouvrage, qui présente par conséquent une structure quadripartite. Situant son étude dans un contexte large et pluridisciplinaire, Guerrini éclaire tout d’abord les raisons pour lesquelles les valeurs occupent une place de premier plan dans les travaux de rénovation de la rhétorique entrepris par Perelman. La première partie de l’ouvrage, « Valeurs, jugement de valeur, axiologie. Analyse d’un réseau lexical » (p. 29-74), vise en effet à restituer le contexte culturel dans lequel s’est développée la Nouvelle Rhétorique perelmannienne, ainsi que sa vision fonctionnelle des valeurs comme des « objets d’accord » (p.31) qui contribuent à la persuasion. L’acception courante de la notion de « valeurs », dont l’origine remonte à la fin du XIXe siècle, représente le point de départ d’une étude lexicographique qui examine la constitution progressive du réseau lexical valeurs, jugement de valeur et axiologie, dans le but de saisir la portée innovante de l’œuvre de Perelman, ainsi que les prolongements auxquels elle a donné lieu. L’enquête lexicographique menée par Guerrini s’articule en plusieurs phases : l’étude synchronique de la lexie valeurs permet avant tout de montrer les conditions sémantiques qui sont à la base de ses variations dans les dictionnaires actuels. La description de l’évolution du mot valeur jusqu’au milieu du XIXe siècle dégage ensuite la transition sémantique progressive de l’isotopie économique-commerciale aux aspects subjectifs de l’expérience, comme en témoigne aussi l’émergence des lexies valeurs et jugement de valeur, de même que d’une phraséologie qui met l’accent sur la hiérarchisation et la pluralité de celles-ci. Deux traits caractéristiques du champ lexical en question émergent à ce point, la composante du jugement et celle de la relativité, qui se reflètent aussi dans l’opposition d’origine philosophique entre les faits et les valeurs, ou encore entre les jugements de réalité et ceux de valeur. Les résultats de l’exploration lexicographique de la lexie valeurs et du réseau associé sont enfin interprétés par Guerrini comme étant « révélateur[s] d’une pluralité admise des opinions, des points de vue et des choix qui est la condition d’un exercice pleinement déployé de la rhétorique et de l’argumentation » (p.74).

La manière dont Perelman relie ses recherches sur les valeurs avec sa formation philosophique et logicienne est analysée dans la deuxième partie de l’ouvrage, intitulée « Le sens d’une convergence. “Valeurs” et Nouvelle Rhétorique » (p. 75-132). Guerrini retrace l’expérience logiciste de Perelman et sa tentative de construire une logique des valeurs, avant de se tourner vers le champ de l’argumentation. Le tournant rhétorique de ses travaux est présenté à partir de l’opposition entre sens descriptif et sens émotif, en passant par l’étude perelmanienne du mot démocratie, jusqu’à la description de la nouvelle épistémologie basée sur une logique du préférable, que Perelman inaugure en s’inspirant de la topique correspondante développée par Aristote. De cette manière, il renoue l’argumentation avec la rhétorique aristotélicienne et reconnaît le rôle des valeurs dans le processus rhétorique de persuasion, en se penchant notamment sur la fonction de celles-ci dans la construction des accords. Selon Perelman, les valeurs doivent en effet être prises en charge « non pas comme simple donnée subjective et émotive, mais comme élément entrant dans l’établissement de décisions équitables, raisonnables et acceptables. » (p.122).

La troisième partie de l’ouvrage, « Le mode d’intervention des valeurs dans la Nouvelle Rhétorique » (p.133-230), offre une lecture réactualisée de l’œuvre perelmannienne. Guerrini montre la centralité du lien entre valeurs et valorisation, qui a été souvent sous-estimée au profit de l’aspect formel des schèmes argumentatifs énumérés dans le Traité de l’argumentation. La prise en compte des valeurs comme ressources argumentatives s’inscrit dans une perspective nouvelle, qui relève de la pluralité des points de vue produits par l’expérience différente des groupes et des individus. L’auteur souligne la mise en relief, de la part de la Nouvelle Rhétorique, du rôle essentiel de l’auditoire dans le processus rhétorique, dans la mesure où l’orateur doit tenir compte de celui auquel il s’adresse, adaptant en conséquence ses propos. En effet, « [l]a prise en compte d’autrui en vue de le faire adhérer à son point de vue supposant une adaptation constante du locuteur, lorsque les auditoires varient, les points d’appui changent également. […] Le point de vue du locuteur reste constant, mais la médiation, elle, change. » (p. 145). Guerrini expose ensuite la topique axiologique du Traité de l’argumentation, en parcourant la différence entre valeurs abstraites et valeurs concrètes, les hiérarchies et les lieux, ainsi que le rôle des catégories, des classifications et des « couples philosophiques ». Le repérage des phénomènes langagiers significatifs pour l’analyse axiologique des discours précède enfin la réhabilitation du genre épidictique, avec une attention particulière pour les mécanismes de renforcement de l’adhésion.

Un bilan des travaux, produits au cours des quarante dernières années, qui se réclament ou qui se démarquent de l’héritage de la Nouvelle Rhétorique est dressé dans la quatrième et dernière partie de l’ouvrage, « Les valeurs dans la postérité de Perelman. Entre effacement, consensus et dissensus » (p. 231-338). Guerrini propose un tour d’horizon des travaux, notamment en sciences du langage, qui ont pris les valeurs comme objet d’étude. Entre autres, il rappelle l’apport de Christian Plantin concernant l’usage argumentatif des valeurs (« l’argumentation fondant une évaluation » vs « l’argumentation exploitant une évaluation ») ; les travaux de Kerbrat-Orecchioni relatifs aux marques de la subjectivité évaluative, à la connotation axiologique, à la caractérisation des axiologiques, ainsi qu’à l’orientation axiologique de la dénomination ; la conception discursive de l’argumentation avancée par Ruth Amossy tout comme ses recherches sur les processus de stéréotypage ainsi que sur le rôle de la doxa et des topoi ; les travaux de Roselyne Koren sur la prise en charge énonciative et l’éthique du discours, ou encore ceux d’Alain Rabatel sur le fonctionnement des points de vue dans la construction des objets de discours, témoignant de la « pluralisation des perspectives portées sur l’expérience » (p. 294). Le livre offre enfin une dernière réflexion sur la fonction argumentative des valeurs en analysant leur rôle à la fois dans la construction d’un consensus et dans l’expression des désaccords, avant de s’achever sur l’examen de la dimension polémique, considérée comme un trait propre aux sociétés démocratiques actuelles.

[Claudia CAGNINELLI]

Albin WAGENER, Discours et système. Théorie systémique du discours et Analyse des représentations, Peter Lang, Bruxelles, 2019

Albin WAGENER, Discours et système. Théorie systémique du discours et Analyse des représentations, Peter Lang, Bruxelles, 2019, pp. 293.

A l’appui des travaux sur les discours comme objet d’étude scientifique et sur l’exploration interdisciplinaire en sciences du langage, dans Discours et système. Théorie systémique du discours et Analyse des représentations, Albin WAGENER poursuit ses recherches sur les questions d’identité et de culture, sur le modèle épistémologique systémique et sur le discours en tant qu’architecture théorique et méthodologique pour proposer une théorie systémique du discours visant à réunir ces questionnements par le biais d’une démarche itérative et expérimentale. Ancré dans l’hypothèse qui considère le discours comme le lieu de circulation et de production du sens et des représentations, par lequel il est possible de mieux cibler les dimensions identitaire, politique, communautaire, interindividuelle de la vie sociale, le modèle systémique auquel s’inspire l’auteur repose sur une acception complexe du sens, à la fois pluridimensionnelle et interdynamique, permettant de regarder à la complexité des discours en général dans le but de réaliser un appareil méthodologique par étapes, basé sur une théorie complexe du discours et exploitable par l’analyse du discours. Autrement dit, il envisage un dispositif scientifique pluriel en vue d’isoler des paramètres liés à la construction, à la circulation et à la transmission du sens et ainsi de rendre compte de la complexité discursive en appliquant la méthodologie d’analyse systémique du discours qui en résulte à des corpus préalablement constitués et explorés. Par cette voie expérimentale, le modèle théorique s’enrichit des questions issues de l’application méthodologique pour ouvrir de nouvelles perspectives en concevant donc le discours comme un phénomène écologique et ainsi comme destination. Il s’agit notamment du chemin qui est parcouru au long de cet ouvrage, organisé autour de trois chapitres principaux précédés par une introduction générale (Introduction : les discours comme destination, pp. 13-26) et par une conclusion sur le parcours présenté s’ouvrant sur des perspectives futures. Il se termine par une riche bibliographie (pp. 273-293) résultant de la nature plurielle, complexe et composite du travail de recherche mené par l’auteur.

Dans le premier chapitre, Théorie systémique du discours (pp. 27-98), qui est à la fois réparti en cinq sous-chapitres, WAGENER réfléchit, dans la première partie (Discours et circulation du sens, pp. 28-41), sur une définition du discours en tant que phénomène social ancré dans une perspective langagière au sens large par laquelle le discours est appréhendé comme phénomène multidimensionnel combinant production langagière et dispositifs non verbaux, ainsi que comme phénomène sociopolitique. C’est ainsi dans la deuxième partie, consacrée aux volets social et politique du discours (Un phénomène social et politique, pp. 41-54), que l’auteur se sert du courant de l’analyse critique du discours anglosaxonne (CDA) pour pousser plus loin la portée politique du discours – WAGENER souligne notamment l’incomplétude méthodologique de la CDA – en l’enrichissant d’une méthodologie autour d’un programme d’analyse fondé sur des opérations ciblant des éléments spécifiques du discours. Cette démarche permet, selon l’auteur, de concilier volet social et volet cognitif du discours, ainsi que de revenir au fonctionnement de l’individu à partir du traitement de l’information au sein de processus cognitifs. C’est pourquoi dans la troisième partie du chapitre, Cognition, sens et discours (pp. 54-68), l’auteur focalise son attention sur un modèle neuroherméneutique de l’analyse du discours axé sur la métaphore neuronale de circulation de l’information qui contribue à créer une dynamique connexionniste entre d’une part les dispositifs, les contextes et les communautés de sens et, d’autre part, le discours au niveau des interactions faisant émerger le phénomène discursif et mettant en évidence l’environnement discursif constitué par le prédiscours, l’interdiscours et le postdiscours. Il en résulte, dans la quatrième partie du chapitre (Pragmatique et sémiotique discursives, pp. 68-81), un processus contextualisé intégrant les dimensions sociale, politique et cognitive avec des retombées pragmatiques dont les effets se répercutent sur les récepteurs du discours par le biais, entre autres, de la manipulation. A partir d’un travail exploratoire sur les dimensions pragmatique et sémiotique du discours, WAGENER identifie des convergences entre l’approche de Sarfati à l’égard de la théorie du sens commun et la théorie de Stockinger sur la sémiotique doxastique en les intégrant à l’intérieur d’une théorie du discours plus complète enrichie des apports de la pragmalinguistique et de l’interaction, dans laquelle la doxa joue un rôle essentiel en termes d’émergence, de circulation et de transmission du sens. Dans la dernière partie du chapitre, Le discours comme systémique interactionnelle (pp. 82-98), les différentes dimensions discursives présentées sont combinées afin d’aboutir à une théorie systémique du discours. Celle-ci conçoit le discours comme un phénomène interactionnel écologique et sociodiscursif, dont le modèle intègre ses diverses dimensions autour de locuteurs, groupes de locuteurs, communautés de sens et institutions. Les travaux et disciplines évoqués par WAGENER dans ce chapitre représentent le point de départ tant pour sa proposition théorique d’analyse du discours (ch. II) que pour leur application à des corpus et à des phénomènes sociétaux (ch. III).

Dans le Chapitre II, Théorie systémique d’analyse du discours (pp. 99-184), qui est également structuré en cinq parties, à l’appui de la perspective systémique, l’auteur relie la théorisation discursive proposée au chapitre précédent aux outils par lesquels l’analyste du discours peut accéder aux modalités d’expression du sens au sein du discours. Un lien est donc établi entre la perspective systémique et son application à une variété de corpus dans le but de vérifier la pertinence du modèle postulé. Dans la première partie du chapitre, De l’intérêt d’une analyse des processus d’identification (pp. 99-114), le discours – et, en amont, le contexte – et son appropriation de la part des locuteurs sont examinés en tant que vecteurs et constructeurs d’identification ou, au contraire, de contre-identification. En particulier, des dynamiques sociétales précises, et donc des normes, permettent aux locuteurs de saisir les conditions les plus favorables à la production ou à la réception d’un discours et à l’interprétation de ces normes, même si la question de l’identification s’accompagne également de celle de la place accordée aux significations et aux instances discursives, et pour cela de la distinction que l’analyste doit opérer entre registres/ contextes de discours. La notion de nœud sémantique est alors introduite pour permettre aux locuteurs d’accéder à des charges sémantiques significatives justifiant les représentations au sein des systèmes discursifs et plus en général pour postuler une méthodologie systémique d’analyse du discours organisée autour d’une méthodologie itérative en six étapes à appliquer à des corpus. A ce propos, c’est dans la deuxième partie, consacrée à Etudier les corpus : la récolte lexicométrique (pp. 114-129), que l’auteur détaille ces étapes. La première relève de la constitution du corpus, rassemblant des documents discursifs divers par lesquels l’analyste observe la question de recherche à examiner, alors que c’est à partir de la deuxième phase que le corpus est réellement appréhendé pour son analyse. Ainsi la deuxième phase relève-t-elle de la collecte lexicométrique du corpus et donc de l’extraction d’éléments pouvant contribuer à mieux comprendre la structuration du sens dans les discours observés et dans la communauté discursive qui les a produits, tandis que la troisième phase vise, par le biais de la lemmatisation, à identifier parmi les lexèmes récoltés des items de sens susceptibles de constituer une aire sémantique signifiante pour l’analyste du discours. Encore les collocations lexicales – quatrième phase – contribuent-elles, par l’association des lemmes aux environnements lexicaux directs (lexèmes ou lemmes A) ou indirects (lexèmes ou lemmes B) et par la création de concaténations lemmatiques et lexicales, à dégager des régularités du corpus pouvant engendrer des indices de sémantisation. En vue d’aboutir aux résultats de cette analyse, dans la cinquième phase d’étude deux images sont produites pour mieux comprendre la construction de sens : l’une, plus directe, concerne les lexèmes ou lemmes A ; l’autre, plus indirecte, porte sur la collocation des lexèmes ou lemmes B en tant qu’environnement discursif immédiat des lexèmes ou lemmes A. Enfin, dans la sixième étape, on aboutit à une topographie discursive à entrée lexicométrique qui est le résultat du croisement des fréquences qualitatives des lexèmes ou lemmes A et B. En appliquant cette méthodologie à des exemples de corpus déjà exploités dans des études préalables – des discours en ligne en anglais au sein d’une communauté de joueurs ; des réactions antiféministes dans un forum en ligne en anglais ; des éditoriaux de quotidiens français sur une proposition de référendum en Grèce sur la dette et l’UE –, WAGENER non seulement teste sa propre méthodologie analytique systémique pour l’appliquer à des discours, mais il envisage également de la compléter par d’autres méthodologies, à savoir la sémantique des possibles argumentatifs de Galatanu (2009 ; 2012) – laquelle est examinée dans la troisième partie (La sémantique des possibles argumentatifs, pp. 129-145) et permet de construire des ontologies et des « molécularisations sémantico-pragmatiques » à partir d’exemples tirés de l’acte de langage « insulter » – et la théorie de la proximisation ou spatialisation cognitive des discours de Chilton (2005) et Cap (2010). Celle-ci, qui est abordée dans la quatrième partie (La spatialisation de l’analyse de discours, pp. 145-159), a le mérite entre autres de faire comprendre, à partir de centres déictiques délimités, des phénomènes représentationnels et sémio-pragmatiques de distanciation vis-à-vis de l’objet discursif à l’égard d’un locuteur ou d’une communauté de sens. Pour ce faire, l’auteur se sert de l’exemple du lemme « féminisme » en anglais. Les corpus utilisés par l’auteur pour tester sa démarche expérimentale d’analyse systémique du discours sont ainsi variés afin de montrer et de justifier le fait que pour toute analyse systémique du discours il est possible d’extraire une topographie sémantico-pragmatique du corpus étudié qui tire profit de la mise en partage de toutes les méthodologies présentées autour de la notion centrale de nœud sémantique. C’est notamment ce qui est exposé dans la dernière partie du chapitre, La topographie sémantico-pragmatique (pp. 160-184) qui, à l’appui du corpus des éditoriaux sur la proposition de référendum en Grèce, formalise la pertinence de la théorie d’analyse systémique de discours avec ses différentes dimensions en vue de pouvoir saisir l’ensemble des logiques sémiotiques, argumentatives, doxastiques et pragmatiques du corpus étudié.

Enfin, le troisième et dernier chapitre, Ecosystèmes discursifs et charges interactionnelles (pp. 185-258), propose une synthèse raisonnée des implications théoriques et pragmatiques qui ressortent de la théorie systémique du discours, de son pendant méthodologique représenté par la théorie systémique de l’analyse du discours et de l’analyse sur corpus examinées dans les deux premiers volets de l’ouvrage. Ce chapitre est composé de cinq parties. Dans la première, Déconstruire les écosystèmes : l’exemple du concept de culture (pp. 186-199), le concept scientifique et anthropologique de culture et d’identité, et ses applications en politique dans un corpus de définitions scientifiques sont exploités par WAGENER pour remettre en perspective la question des topographies discursives résultant des nœuds sémantiques issus d’écosystèmes discursifs larges qui influencent l’apparition des systèmes discursifs. Or, puisque les écosystèmes discursifs sont considérés comme des macro-récits assortis de systèmes complexes de représentations discursives, il est possible d’isoler, à l’intérieur du concept de culture, à la fois inscrit dans différents écosystèmes discursifs, ses enjeux pragmatiques et les glissements sémantiques relevant de processus d’idéologisation. En témoigne le lien entre le concept de culture et celui de race, montrant qu’un discours peut être le reflet d’une institutionnalisation sociétale, même en termes de discrimination. C’est notamment ce qui fait l’objet de la deuxième partie, Le discours comme institution (pp. 200-214), où le lien entre discours institutionnalisés et états de fait sociétaux, et en particulier les enjeux doxastiques des premiers montrent que les discours ont tendance à devenir des blocs axiologiques et modalisateurs qui produisent, reçoivent et transmettent des normes potentiellement ou réellement institutionnalisées, impactant les constructions discursives et leurs circulations. C’est ce qui ressort de l’exemple utilisé par l’auteur, constitué par les deux collocations « interculturel » et « dialogue » au sein du Livre blanc sur le dialogue interculturel du Conseil de l’Europe, qui met en évidence la manière dont certaines formules au sein de discours spécifiques peuvent s’institutionnaliser. L’analyse sur le lien entre l’institutionnalisation des discours et l’idéologisation des discours est ensuite reprise dans la troisième partie, L’idéologisation comme manipulation sémantico-pragmatique et sociétale (pp. 214-230), dans laquelle une distinction en fonction des objectifs pragmatiques et sémantiques est présentée, en vue d’identifier ces deux variantes de systèmes discursifs. Pour autant, relativement à l’idéologisation discursive, WAGENER s’appuie sur la manipulation en pragmatique cognitive pour souligner que, afin de réaliser son but, l’idéologisation discursive se sert des failles cognitives dans le raisonnement des individus. Ce constat met en évidence, selon lui, les effets immédiats de l’idéologisation discursive sur la cognition humaine et sociale, et l’optimisme cognitif qui caractérise les locuteurs, qui leur permet de ne pas adopter une posture critique lorsqu’ils sont soumis à des discours idéologisés. Des exemples tirés des deux corpus des éditoriaux sur la proposition de référendum en Grèce et des réactions aux discriminations sexistes dans un forum en ligne permettent à WAGENER de tester ces hypothèses : il émerge que les traits distinctifs des citations et des phrases qui y apparaissent obéissent à une logique soit d’institutionnalisation du discours soit d’idéologisation du discours. Quant à elle, la quatrième partie, Systèmes discursifs et processus d’identification (pp. 230-244), examine les processus d’identification et de contre-identification pour les mettre en relation avec les processus d’idéologisation et d’institutionnalisation discursives. En particulier, les locuteurs s’appuient sur une « effectuation identitaire » pour se relier à une société, ainsi facilitant les processus tant d’institutionnalisation que d’idéologisation dans le but d’adhérer à des discours saillants. De la même manière, il émerge aussi bien la complexité interdynamique des phénomènes d’effectuation identitaire en tant que processus de socialisation des individus strictement liés aux émotions et en tant que liens de la subjectivité à l’égard du monde, que la complexité systémique de l’identification soulignant l’importance des espaces interstitiels ou seuils reliant les intersubjectivités. Ainsi, par le biais de nœuds sémantiques tirés du corpus d’éditoriaux portant sur la proposition de référendum en Grèce, l’auteur envisage la relation entre seuil et nœud sémantique par rapport aux processus d’identification pour enfin comparer la théorie systémique des discours et la théorie des grammaires sociales de Lemieux (2009). Par cette comparaison, qui fait l’objet de la dernière partie, Vers une grammaire discursive (pp. 245-258), WAGENER postule une grammaire discursive dans le cadre de la théorie systémique des discours qui soit le résultat de la mise en perspective des systèmes discursifs comportant des règles et des métarègles souples via des axes sociaux imposés à tous les locuteurs. Ce système, dans lequel la grammaire publique s’appuie sur la métarègle de la distanciation et sur les représentations discursives, la grammaire naturelle est basée sur la métarègle de l’engagement et de la restitution, et la grammaire du réalisme est régie par la métarègle de la réalisation et de l’autocontrainte, permet donc de guider les actions des locuteurs en vue de leur permettre de structurer du sens au sein des sociétés dont ils font partie.

[Alida M. SILLETTI]