Fabienne BAIDER, Maria CONSTANTINOU (coordonné par), « Discours de haine dissimulée, discours alternatifs et contre-discours », Semen, 47

Fabienne BAIDER, Maria CONSTANTINOU (coordonné par), « Discours de haine dissimulée, discours alternatifs et contre-discours », Semen, 47, pp. 162.

Ce dossier thématique s’ouvre par une réflexion présentée par Fabienne BAIDER et Maria CONSTANTINOU (« Discours de haine dissimulée, discours alternatifs et contre-discours. Définition, pratiques et propositions » pp. 9-22) portant sur une première définition du discours de haine : « toute manifestation discursive ou sémiotique incitant à la haine, qu’elle soit ethnique, raciale, religieuse, de genre ou d’orientation sexuelle (…) » (p.10). Or les discours de haine peuvent être, selon les auteures, masqués et dissimulés à travers, par exemple, le sarcasme, l’humour, la mobilisation de mythes et de préconstruits dans le but de déguiser les attaques y contenues. Pour ce qui concerne le contre-discours et le discours alternatif, cette livraison de Semen englobe aussi des contributions qui étudient des contre-arguments et des mouvements discursifs visant la connivence avec l’interlocuteur.
La contribution de Giuseppina Sapio (« L’amour qui hait. La formule “crime passionnel ” dans la presse française contemporaine », pp. 23-42) se focalise sur « l’affaire Daval » et sur son traitement médiatique en tant que « crime passionnel ». L’auteure, à travers la mobilisation de la notion de formule empruntée à Krieg-Planque, analyse une série d’expressions récurrentes (par exemple, « drame conjugal » ou « coup de folie ») tirées de la presse française nationale et régionale. Giuseppina Sapio met ainsi en relief le fait que la charge émotionnelle de ces tournures rend immanente une certaine idéologie machiste et en même temps semble presque flatter le geste meurtrier.
Pour ce qui concerne la contribution de Nolwenn Lorenzi Bailly et Mariem Guellouz, (« Homophobie et discours de haine dissimulée sur twitter : Celui qui voulait une poupée pour Noël », pp. 43-57) cinq perspectives ont été mises à profit : la perspective descriptive de l’analyse conversationnelle, la perspective actionnelle de l’approche pragmatique, les notions d’actes menaçants, la théorie de la politesse/des faces ainsi que l’analyse argumentative. Ce fécond croisement méthodologique a permis aux auteures de traiter « l’affaire de la poupée » qui a engendré des réactions homophobes, violentes et haineuses. L’article explore les stratégies discursives qui permettent aux locuteurs de passer de la violence verbale directe à la violence verbale dissimulée.
Un point de vue lexicosémantique caractérise, par contre, le travail proposé par Camille Bouzereau (« Le néologisme lepénien : Un marqueur discursif de haine dissimulée ? », pp. 59-76). L’auteure associe à une analyse quantitative une étude qualitative focalisée sur la volonté, dissimulée mais tangible, de disqualifier l’autre en l’insultant. Cette stratégie se concrétise par l’emploi de sigles et mots-valises néologiques (« UMPS », « RPS », etc.) et de tournures néologiques ségrégatives (« immigration-invasion ») visant à déshumaniser l’autre.

Avec la contribution de Laurène Renaut et Laura Ascone (« Contre-discours au discours de haine djihadiste : De l’expression de la conflictualité à la fabrique du doute », pp. 77-101) démarre la section « contre-discours alternatifs » de ce numéro de Sémen. Renaut et Ascone croisent des discours « alternatifs » à la haine foncièrement hétérogènes (discours institutionnels, articles sur la prévention de la radicalisation djihadiste, vidéos produit par la plateforme stopdjihadisme). Leur corpus dessine un fil rouge argumentatif qui traverse les types de discours, à savoir un discours mémoriel (récit nécrologiques des victimes) uni aux récits des repentis djihadistes qui ont pour objectif de contrecarrer la communication de Daesh. En refusant la martyrologie, le discours mémoriel est analysé comme un modèle qui a le but de solidifier une certaine unité nationale par le dépassement de la polarisation énonciative « ils-nous » au profit d’un « je » multiple.
Le deuxième exemple de contre-discours envers la haine est représenté par la contribution de Renáta Varga (« L’humour contre la politique de la peur. La stratégie du parti hongrois du chien à deux queues », pp. 103-119) qui creuse la thématique des contre-campagnes anti-migrants de Viktor Orban, Premier Ministre du gouvernement hongrois. La Street-art et l’humour particularisent le discours alternatif proposé par le Parti Hongrois du Chien à Deux Queues (MKKP) réalisé entre 2015 et 2017. Ce parti incarne, selon l’auteure, un exemple de « contre-monde » qui, par le détournement d’image et de voix, déconstruit la visée manipulatoire du discours d’exclusion du gouvernement hongrois.
La dernière contribution est signée par Claudine Moïse et Claire Hugonnier (« Discours homophobe. Le témoignage comme discours alternatif », pp. 121-136) et porte sur l’étude de treize témoignages écrits par de jeunes victimes d’homophobie résidant dans la ville de Grenoble. Ce genre discursif véhicule à la fois un message mémoriel et un élan de résilience pour les victimes.
Moïse et Hugonnier mettent en lumière l’écart méthodologique existant entre le contre-discours qui a le but de s’opposer à un autre discours et le discours alternatif qui insère, de manière multiple, un regard autre du réel.

[Silvia MODENA]