Bruno MAURER, Grammaire française de l’intersubjectivité. Théorie du langage – Description grammaticale – Pratiques didactiques

di | 23 Giugno 2026

Bruno MAURER, Grammaire française de l’intersubjectivité. Théorie du langage – Description grammaticale – Pratiques didactiques, Paris, Honoré Champion éditeur, 2025, (« Bibliothèque de Grammaire et de Linguistique », 75), pp. 464

S’appuyant sur l’expérience d’enseignement du français de l’auteur, la Grammaire française de l’intersubjectivité de Bruno Maurer se propose d’expliciter la conception du langage sous-jacente à ses pratiques didactiques. Au fil des quatre chapitres qui composent l’ouvrage, l’auteur présente d’abord le cadrage de la perspective anthropologique et intersubjective sur laquelle se fonde la théorie du langage à l’origine de cette grammaire (chapitre 1). Il propose ensuite une modélisation des fonctionnements relatifs à l’intersubjectivité dans l’activité langagière, en lien avec les ressources qui les réalisent (chapitre 2), puis des synthèses de possibles didactisations de ces éléments (chapitre 3). Des applications didactiques tirées d’expériences concrètes de l’auteur sont enfin illustrées, et accompagnées d’exemples de matériaux utilisés en classe (chapitre 4).

Le projet à l’origine de cet ouvrage est exposé dans l’introduction (pp. 11-25), où Maurer explique les raisons pour lesquelles il a jugé utile de rédiger une nouvelle grammaire destinée à l’enseignement et à l’apprentissage du français. Comme le précise l’auteur, il s’agit d’une grammaire qui n’a pas la prétention d’être exhaustive, mais vise à expliciter des fonctionnements du langage à la lumière du rôle de ses dimensions subjective et intersubjective. La partie conclusive de l’introduction met en évidence une caractéristique distinctive de la rédaction de cette grammaire : elle entretient un dialogue constant avec les travaux qui ont inspiré sa conception théorique. Cette mise en dialogue se réalise notamment dans le cadre de sections dédiées, signalées par un marquage typographique spécifique – l’italique – et intitulées « Dettes » ou « Positionnements ». L’auteur y traite de manière plus approfondie les concepts mobilisés et son positionnement par rapport aux auteurs mentionnés, tant pour convergence que pour divergence.

Compte tenu de l’impossibilité de rendre compte de chacune des entrées faisant l’objet de la Grammaire française de l’intersubjectivité, cette fiche de lecture se concentre davantage sur la présentation des principes fondamentaux de la théorie du langage sur laquelle elle repose et de sa modélisation. Elle décrit ensuite la structure adoptée pour la description grammaticale, ainsi que celle caractérisant les applications didactiques illustrées dans le dernier chapitre.

La réflexion théorique développée dans le chapitre 1, intitulé « Le niveau anthropologique. Dimensions essentielles de l’activité langagière et Conduites discursives fondamentales » (pp. 27-114), s’ouvre sur la question des origines du langage. En se penchant sur ce qu’il considère comme sa manifestation la plus commune, la Conversation[1] ordinaire, Maurer met en évidence la fonction qu’il estime essentielle et primaire du langage : son rôle dans la création et le maintien des liens sociaux entre les membres du groupe. Selon l’auteur, l’activité conversationnelle ordinaire consiste à apporter une information pertinente permettant à la personne qui en est détentrice de gagner en statut social. L’auteur montre ainsi comment les dimensions individuelle et intersubjective – et donc sociale – de l’activité langagière s’articulent dans la « Conversation ordinaire ».

La réflexion se poursuit ensuite sur les apports des travaux psychanalytiques et énonciatifs qui ont démontré le rôle du langage dans l’institution de la subjectivité, avant d’aborder sa dimension intersubjective. Cette dernière est appréhendée dans sa nature interlocutive, c’est-à-dire comme un acte qui est adressé à quelqu’un et établit une relation avec l’Autre, mais aussi dans sa nature sociale, en tant que dépositaire d’un héritage condensé dans le système linguistique et dans la norme des usages. Les répercussions des interactions sociales sur le développement cognitif des individus sont également discutées, en soulignant que le langage en est la condition, conformément au paradigme socioconstructiviste de l’apprentissage.

Pour Maurer, la conception instrumentale et pragmatique du langage est donc secondaire par rapport à son rôle « dans le positionnement du sujet (théorie de la pertinence, statut social et sujet psychanalytique) comme dans les régulations intersubjectives » (p. 56). L’auteur explique le fonctionnement de l’activité du langage à travers la théorisation de trois « Dimensions » qu’il définit comme « essentielles » en fonction de deux critères : il s’agit de composants permanents qui font partie de toute activité langagière et qui ne sont pas déterminés par les enjeux ou les thèmes de l’échange. Ces Dimensions, constituant le « Niveau 1 » de son modèle, participent à la fois à la construction et à l’expression de soi, ainsi qu’à la mise en place du lien social. Maurer distingue la « Dimension 1 », appelée « phatique », responsable de la possibilité même de l’activité langagière ; la « Dimension 2 », « expressive », centrée sur la subjectivité du locuteur et son expression ; la « Dimension 3 », « conative », qui se focalise sur la prise en compte de l’autre. En contrepartie, il identifie aussi des « Dimensions non essentielles » (« ludique », « esthétique » et « métalinguistique ») qui n’ont pas trait à l’intersubjectivité, mais visent plutôt le langage lui-même « en tant qu’objet d’analyse et de réflexion » (p. 108).

Outre les trois Dimensions essentielles, le Niveau 1 comporte également trois « Conduites discursives »que Maurer désigne de « fondamentales » : « Converser », « Raconter » et « Argumenter ». C’est à travers ces Conduites, chacune impliquant une activité référentielle, que se réalise la production langagière. Les trois Dimensions essentielles et les trois Conduites discursives fondamentales sont ainsi considérées comme des « invariants anthropologiques », puisqu’elles représentent des fonctionnements communs à toutes les langues-cultures (p. 109). Après un encadré de synthèse du Niveau 1, appelé « anthropologique » (pp. 110-111), pour faciliter la progression vers les autres Niveaux de la théorisation – le niveau cognitivo-langagier (Niveau 2) et le niveau linguistique (Niveau 3), traités dans le chapitre suivant –, un aperçu de leur articulation au sein du modèle complet est donné sous forme de schéma à la page 111.

Le chapitre 2 (« Du niveau 2 cognitivo-langagier au niveau 3 des outils et opérations linguistiques », pp. 115-337) présente tout d’abord la réflexion théorique à l’origine du concept d’« Opération » mobilisé par Maurer, ainsi que celle sur l’articulation entre le cognitif et le langagier, que l’auteur développe en dialogue avec les travaux de Guillaume et de Charaudeau (pour la première), et avec ceux de Vygotski et de Culioli (pour la seconde). Maurer établit ensuite deux macro-catégories principales d’« Opérations cognitivo-langagières », à la fois distinctes et complémentaires : « Nommer le Monde » et « Exprimer les relations ». La première catégorie concerne des Opérations qui impliquent une activité référentielle, dont la Nomination, l’Actualisation et la Qualification, tandis que la seconde inclut les Opérations qui mettent en relation des signes, notamment la Thématisation et la Prédication, celle-ci pouvant entraîner à leur tour des Opérations définies « ancillaires », à savoir la Modalisation, la Temporalisation, la Localisation et les Opérations logiques (p. 125).

Onze Opérations cognitivo-langagières et six Opérations linguistiques font l’objet de la description grammaticale. En ce qui concerne la structure de leur traitement, chaque Opération est d’abord définie à partir d’ouvrages lexicographiques de référence, puis l’auteur recense les formes responsables de sa réalisation, en les classant selon la distinction qu’il a établie entre « Opérations linguistiques », « Outils linguistiques » et « Outils langagiers ». La présentation de chaque entrée est en outre précédée d’un plan de la partie concernée, sous forme de liste hiérarchique, qui en donne un aperçu synthétique. D’autres schémas et des tableaux au fil du traitement des entrées envisagées contribuent à éclairer les relations entre les concepts et les ressources prises en compte. En adoptant une perspective onomasiologique, Maurer propose enfin une analyse de la Dimension intersubjective de certaines formes, à la lumière de leur rôle dans les trois Dimensions essentielles et dans les Conduites Raconter et Argumenter, en raison de la nature transversale de Converser.

Dans « Pour enseigner la langue depuis l’intersubjectivité : synthèses et compléments » (pp. 339-384), l’auteur propose une didactisation des fonctionnements de la langue analysés de manière analytique dans le chapitre précédent, en adoptant ici une approche inverse et complémentaire, dans un esprit de synthèse. En effet, la description part en l’occurrence des Outils pour aller vers les aspects les plus généraux, à savoir les Dimensions et les Conduites. Ce troisième chapitre se compose de cinq parties, chacune abordant une question didactique, selon un parcours progressif : de la gestion des identités des interactants à l’expression de leur point de vue personnel, en passant ensuite par la prise en compte de la parole de l’autre, pour finir par les enjeux liés à la narration et à l’argumentation dans une perspective intersubjective.

Une réflexion théorique d’une perspective didactique est enfin au cœur du chapitre 4 (« Place de la grammaire dans l’apprentissage des langues et propositions d’une didactique de l’intersubjectivité », pp. 385-433), qui se pose ainsi en dialogue avec la réflexion théorique linguistique du chapitre 1, tout en présentant également des propositions d’applications didactiques concrètes. Après avoir explicité sa conception de l’enseignement-apprentissage des langues dans un contexte institutionnel, et résumé son expérience professionnelle et didactique, Maurer pose les bases de sa démarche pédagogique, elle aussi intersubjective. Cette dernière présuppose la création d’« un authentique polylogue pédagogique » (p. 404), qui invite les apprenants à exprimer leur point de vue et à se positionner, dans le cadre d’une activité langagière complexe. Ce scénario didactique vise en outre à solliciter la réflexion métalinguistique en interrogeant les emplois et les implications des formes linguistiques mobilisées dans le polylogue ainsi créé. La démarche pédagogique de Maurer ne présuppose pas une perspective normative, mais privilégie la réflexion sur la diversité des formes qui peuvent être utilisées pour atteindre un objectif communicatif, eu égard des effets différents qu’elles peuvent produire. L’apprentissage se propose ainsi comme « un moment de réflexion collective sur le rapport forme linguistique/sens, toujours envisagé d’un point de vue psychologique et dans un cadre social » (p. 407). L’auteur illustre enfin deux expériences concrètes d’enseignement, destinées à des publics différents : la première est centrée sur la Dimension expressive, et la seconde sur la Dimension phatique. Pour chacune d’entre elles, il présente d’abord les caractéristiques, les enjeux et les objectifs didactiques du cours en question, puis il précise les concepts traités, avant d’expliciter la progression et la démarche linguistique expérimentale adoptée.

Dans la conclusion (pp. 435-437), Maurer propose une réflexion rétrospective sur son ouvrage, défini en introduction comme une « aventure linguistico-grammatico-didactique » (p. 13). Il revient sur les travaux qui ont joué un rôle majeur dans ses réflexions, concrétisées dans cet ouvrage, qui se termine par les références bibliographiques (pp. 439-449) et un index des noms (pp. 451-454).

[Claudia CAGNINELLI]


[1] Maurer adopte des codages typographiques spécifiques pour marquer les termes qui désignent les concepts selon l’acception propre à sa théorie. Une majuscule initiale et, parfois, des caractères italiques sont utilisés pour indiquer ces termes. Ces marquages sont également conservés dans cette fiche de lecture.