Louis-Jean CALVET, Pour en finir avec la sociolinguistique

di | 23 Giugno 2026

Louis-Jean CALVET, Pour en finir avec la sociolinguistique, Limoges, Lambert-Lucas, 2024, 247 pp.

Cet ouvrage au titre provocateur se veut un legs que le sociolinguiste Louis-Jean Calvet, récemment disparu, laisse à ses successeurs. En dénonçant l’éloignement de l’idée première du langage comme « fait social » – notion, celle-ci, reprise à Emile Durkheim par Antoine Meillet sans vraiment en expliciter la nature – ainsi que la « division cellulaire » de la sociolinguistique en micro-domaines, l’auteur revendique pour la linguistique le statut d’une science sociale à part entière. Le but principal de la linguistique devrait donc être d’éclairer les rapports que la langue entretient avec la société. Dans cette visée, Calvet choisit comme point de départ des études empiriques (partie 1, chapitres 1 à 7) qui servent de tremplin à des questions théoriques (partie 2, chapitres 8 à 12).

Le chapitre 1 (« Athènes au Ve siècle », pp. 25-35) illustre le caractère novateur des travaux en sociolinguistique historique de l’helléniste Claude Brixhe (1933-2021). Dans le but de renouveler les méthodes de sa discipline par le biais des acquis de la linguistique, celui-ci a réussi à démontrer l’existence de variations dans le grec parlé à Athènes au Ve siècle, en s’appuyant sur des sources écrites comme certaines comédies d’Aristophane ou les pierres gravées sur la pente de l’Acropole connues sous le nom de « ardoises de l’Académie ».

Dans le chapitre 2 (« Langue, mobilité sociale, mobilité géographique. Quelques exemples littéraires », pp. 36-50), l’A. s’appuie sur des exemples littéraires tirés d’ouvrages du XIXe et du XXe siècle (Shaw, Daudet, Nakamura, Fanon) pour illustrer la façon dont la langue peut être un vecteur de promotion ou, plus largement, de mobilité sociale, dans l’objectif de s’intégrer à un autre groupe que le sien.

Les cas de figure passés en revue dans le chapitre 3 (« Les juges, les justiciables et les langues », pp.51-70) sont tirés de contextes linguistiques différents (France, île de la Réunion, Maroc, Italie) mais ont tous comme point commun l’endroit où se déroulent les échanges, à savoir le tribunal. Ici, les sociolectes, les technolectes et les diglossies deviennent de la part des juges un outil de domination à l’égard des justiciables, ceux-ci ne maîtrisant pas les codes linguistiques de la justice.

La métaphore du « bal des identités » – qui donne le titre au chapitre 4 (« Le bal des identités. Des noms, des langues, des accents », pp. 71-86) – est choisie par l’A. pour aborder la question de l’identité linguistique à partir de deux impositions dont l’individu hérite à sa naissance : le nom qu’il porte et la « langue maternelle ». Dépendant de plusieurs variables, l’identité linguistique est à mettre en rapport à un marché concurrentiel de la langue, qui peut jouer en faveur ou contre un individu.

Dans le chapitre 5 (« Des frontières et des langues », pp. 87-105), Calvet examine le rapport entre langues et frontières politiques. À partir de l’analyse de différentes situations géopolitiques représentées dans des cartes, comme la répartition entre hellénophones et turcophones à Chypre, la politique annexionniste de l’Empire chinois, le lien entre accents et classes sociales à Marseille ou la division linguistique en Ukraine, l’A. montre, d’un côté, qu’une carte géographique n’est qu’une vision d’un territoire et, de l’autre, que les langues peuvent dépasser les frontières politiques ou devenir elles-mêmes des frontières.

Le rapport entre langue et nation fait l’objet du chapitre 6 (« Nos ancêtres les Gaulois… Langues et nations », pp. 106-115), dans lequel Calvet illustre, à partir d’exemples du passé ou contemporains, comment le rapprochement entre ces deux notions a été utilisé à des fins politiques ou géopolitiques. Ainsi, la formule « Nos ancêtres les Gaulois » a servi la construction d’un roman national français au XIXe siècle, tout comme la prétendue origine italienne des Étrusques a été exploitée par Mussolini pour construire un roman national italien pendant le fascisme.

Le chapitre 7 (« La “tectonique” des langues et des écritures », pp. 116-129) dresse un tableau de la diffusion des langues à travers le monde en la comparant à la diffusion des alphabets qu’elles utilisent. L’expansion de certaines langues – notamment européennes –, due à différents facteurs (colonisation, constitution d’empires, conversion à d’autres religions), a eu pour revers de la médaille la régression d’autres langues, dont l’usage se voit désormais limité à des situations ou contextes sociaux précis.

Le chapitre 8 (« Les langues existent-elles ? », pp. 131-145) inaugure la deuxième partie de l’ouvrage, consacrée à des questions plus proprement théoriques. La première question qu’aborde Calvet est celle de la définition de langue, loin d’être unanime parmi les linguistes, suivie d’une autre question, visant à interroger le statut scientifique de la linguistique. L’A. identifie la conception de la langue comme fait social comme l’héritage du structuralisme. Après avoir établi la définition de langue comme un « ensemble presque infini de variations », il déplore l’absence d’un modèle descriptif apte à en rendre compte.

La question qui occupe le chapitre 9 (« Langues, espaces, communautés », pp. 146-164) concerne la façon d’aborder le concept d’espace linguistique, en raison de la nature polymorphe et polysémique de ce dernier. Calvet prône la nécessité d’une approche interdisciplinaire, qui prenne en compte les populations plus que les territoires.

À partir de la comparaison entre deux ouvrages lexicographiques de référence pour le domaine, à savoir Sociolinguistique, concepts de base (1997) de L. Moreau et le Dictionnaire de Sociolinguistique (2021) de J. Boutet et J. Costa, dans le chapitre 10 (« Les sociolinguistiques : état des lieux », pp. 165-184) l’A. constate l’éclatement de la discipline dans de nombreux sous-domaines, comme en témoigne le « tsunami adjectival » qui accompagne le substantif sociolinguistique. Or, cet éclatement tient également à l’importance croissante du politique.

Les deux derniers chapitres sont consacrés au concept de fait social. Le chapitre 11 (« Le fait social, retour aux sources », pp. 185-202) s’attache d’abord à définir le social puis à présenter les règles méthodologiques d’É. Durkheim. La complexité des rapports entre langues et contextes conduit l’A. à considérer le social comme un système d’intrications dans lequel les faits sociaux sont liés entre eux tout en possédant leur autonomie. Parallèlement, une langue, étant un fait social, doit être considérée à la fois comme « un élément d’un tout social qui entretient des relations avec d’autres éléments du même tout, et un homéostat qui s’autorégule » (p. 201).

Dans le chapitre 12 (« De l’anthropologie à la linguistique. Le “fait social” obsolète ? », pp. 203-218), Calvet revient d’abord sur le rapprochement entre anthropologie et linguistique tel qu’il s’est produit aux États-Unis grâce à E. Sapir et qui a mené dans un deuxième moment à la naissance de l’ethnométhodologie avec Garfinkel. Lorsque cette discipline s’est importée en France, elle s’est accompagnée de l’équivoque sur la traduction du terme anglais language, qui peut avoir pour équivalents en français les termes langue et langage, les traductions en langue anglaise du CLG de Saussure en sont la preuve. Revenant sur le fait social de Durkheim, l’A. souligne que, en raison de sa fixité, ce concept est obsolète pour rendre compte des rapports entre langue et société, qui sont, eux, caractérisés par une certaine dynamique. Un nouveau modèle d’analyse sur quatre niveaux est donc proposé.  

En conclusion, l’A. revient sur la « division cellulaire » déjà évoquée dans l’introduction et reprise au chapitre 10. Il entrevoit dans cette parcellisation un double risque pour la discipline : d’un côté, un affaiblissement général et, de l’autre, le danger de faire précéder la méthodologie par le militantisme.

[Rosa CETRO]