Hans BOTS, Antony MCKENNA (dir.), Études sur le Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle, Paris, Honoré Champion, 2025, 327 pp.
Les études réunies dans ce volume sont issues d’un colloque organisé en octobre 2023 à Carla-Bayle, en hommage à Jean-Luc Couret, maire de la commune et fondateur du Musée Pierre Bayle. L’ouvrage s’ouvre ainsi sur un hommage de Francis Sans (pp. 7-9), Président de l’association Autour de Pierre Bayle, qui retrace l’action de Jean-Luc Couret en faveur de la mémoire de Pierre Bayle, de la valorisation de sa maison natale et du développement de liens scientifiques et culturels entre Carla-Bayle, Rotterdam et les milieux de recherche consacrés à l’œuvre du philosophe.
L’« Introduction » de Hans Bots et Antony McKenna (pp. 11-18) présente l’ensemble du volume en le plaçant sous le signe d’une double interrogation : d’une part, l’histoire matérielle et éditoriale du Dictionnaire historique et critique ; d’autre part, les formes de l’argumentation philosophique, religieuse et historique qui s’y déploient. Le volume s’organise en trois ensembles. Le premier, « Bayle et ses imprimeurs », porte sur les conditions de publication, les projets éditoriaux, les imprimeurs et les collaborateurs de Bayle. Le deuxième, « L’argumentation philosophique, religieuse et historique du Dictionnaire historique et critique », réunit des études consacrées aux procédures argumentatives, aux renvois, aux débats philosophiques et religieux, ainsi qu’aux usages de l’histoire dans le Dictionnaire. Le troisième, « Lectures et réception », est consacré à la circulation de l’œuvre de Bayle et à sa réception dans différents réseaux savants européens.
La première partie, « Bayle et ses imprimeurs », s’ouvre avec la contribution de Lorenzo Bianchi, « Du Projet au Dictionnaire : changements théoriques et éditoriaux » (pp. 21-43). L’article examine le passage du Projet d’un dictionnaire critique au Dictionnaire historique et critique, en replaçant l’entreprise de Bayle dans le contexte des dictionnaires historiques, des dictionnaires de langue et des projets encyclopédiques de la fin du XVIIe siècle. L’étude montre comment le programme initial se transforme progressivement : le Dictionnaire ne se limite pas à l’amplification d’un projet antérieur, mais repose sur une réorganisation de la matière, sur une nouvelle articulation entre texte, remarques et renvois, ainsi que sur une place croissante accordée à la critique historique et à l’argumentation philosophique.
Otto S. Lankhorst, dans « Le Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle dans la bataille des dictionnaires entre le libraire Reinier Leers et ses confrères » (pp. 45-63), étudie les conditions matérielles, commerciales et juridiques de la publication du Dictionnaire. À partir d’une documentation issue notamment des catalogues, correspondances et archives liées au libraire-imprimeur Reinier Leers, l’article restitue le contexte concurrentiel dans lequel paraît l’ouvrage de Bayle. Il met en lumière les rivalités entre libraires, les questions de privilèges, les risques de contrefaçon, les difficultés liées à la diffusion en France et en Hollande, ainsi que les tensions suscitées par la concurrence avec d’autres dictionnaires, en particulier ceux de Furetière, de Moréri et de l’Académie française.
La contribution de Jean-Michel Gros, « Sur quelques éditeurs imaginaires de Bayle » (pp. 65-96), porte sur les dispositifs d’anonymat, de dissimulation et de fiction éditoriale dans plusieurs textes de Bayle. L’auteur s’intéresse aux noms d’éditeurs fictifs, aux adresses typographiques imaginaires et aux jeux de masques qui entourent certaines publications. L’étude examine notamment la figure de Pierre Marteau, mais aussi d’autres identités éditoriales construites ou attribuées, en montrant comment ces fictions permettent de brouiller les pistes, de protéger les auteurs et les imprimeurs, et de ménager un espace de publication dans un contexte marqué par la surveillance religieuse, politique et libraire.
Hans Bots clôt cette première partie avec « Pierre Des Maizeaux et ses contributions aux éditions de Pierre Bayle » (pp. 97-112). L’article retrace le rôle de Pierre Des Maizeaux dans la transmission, l’édition et la réception de l’œuvre de Bayle au début du XVIIIe siècle. À travers l’étude de sa correspondance et de ses relations avec les libraires, les éditeurs et les milieux savants européens, Hans Bots montre comment Des Maizeaux intervient dans la préparation, la correction et la diffusion des textes bayliens, en particulier dans le cadre des éditions posthumes. Le parcours de Des Maizeaux permet ainsi d’observer les conditions concrètes de l’édition savante, les négociations avec les libraires, les contraintes économiques et les enjeux de fidélité au texte de Bayle.
La deuxième partie, « L’argumentation philosophique, religieuse et historique du Dictionnaire historique et critique », est consacrée aux formes du raisonnement et aux enjeux doctrinaux qui traversent l’œuvre de Bayle. Elle s’ouvre avec l’étude d’Eva Rothenberger, « Les renvois bayliens : stratégies communicatives et argumentatives dans le Dictionnaire historique et critique » (pp. 115-143). L’article analyse le système des renvois dans le Dictionnaire, en les considérant non seulement comme des instruments d’orientation interne, mais aussi comme des procédés participant à la construction du savoir. L’étude distingue plusieurs types de renvois et montre comment ceux-ci organisent la circulation entre les articles, les remarques et les différentes strates du texte. Les renvois apparaissent ainsi comme des éléments à la fois textuels, communicatifs et argumentatifs, qui contribuent à structurer la lecture et à mettre en relation les informations dispersées dans l’ouvrage.
Antony McKenna et Gianluca Mori, dans « Bayle et Locke (parmi d’autres) sur la matière pensante : une petite histoire de la “superaddition” » (pp. 169-206), reviennent sur la question de la matière pensante et sur les débats suscités par l’hypothèse lockienne de la superaddition. L’article replace cette notion dans une histoire plus large, qui fait intervenir Descartes, Mersenne, Regius, Poiret, Toland, Collins, Bolingbroke et Voltaire. Les auteurs montrent comment Bayle reprend, déplace et discute les arguments relatifs à la possibilité d’une matière capable de penser, en les inscrivant dans les controverses sur l’âme, la substance, l’étendue, la toute-puissance divine et les limites de la connaissance humaine. L’étude suit ainsi la circulation d’un problème philosophique à travers plusieurs traditions et plusieurs générations de lecteurs.
La contribution de Masako Tanigawa, « La probabilité en histoire selon Port-Royal, Bayle et Leibniz » (pp. 207-223), porte sur les rapports entre certitude, probabilité et écriture de l’histoire. L’article examine la manière dont Bayle conçoit la connaissance historique à partir de témoignages, de preuves et de degrés de vraisemblance, en dialogue avec la logique de Port-Royal et avec les positions de Leibniz. L’étude met en évidence la spécificité d’un savoir historique qui ne relève ni de la certitude géométrique ni de la simple opinion, mais d’un travail d’évaluation critique des sources. Elle montre ainsi comment la réflexion baylienne sur l’histoire engage une interrogation plus générale sur les conditions de la croyance raisonnable et sur les critères de l’assentiment.
Girolamo Imbruglia, dans « Bayle socinien : les religions du monde et les sacrifices » (pp. 225-248), examine la manière dont Bayle mobilise la question du socinianisme pour réfléchir aux religions, à la loi naturelle et aux pratiques sacrificielles. L’article replace cette réflexion dans le contexte des controverses religieuses et des accusations de socinianisme adressées à Bayle. Il s’intéresse notamment au traitement des sacrifices, à la figure du Christ et aux comparaisons entre traditions religieuses, afin de montrer comment Bayle interroge les fondements de la religion, les rapports entre raison et révélation, ainsi que la possibilité d’une morale indépendante des cadres confessionnels établis.
Ana Carmona Aliaga, dans « Les trublions des passions : figures de l’intolérance chez Bayle » (pp. 249-275), étudie les formes de l’intolérance à partir du rôle accordé aux passions dans l’œuvre de Bayle. L’article analyse plusieurs figures de la violence religieuse et polémique, en montrant comment les passions peuvent troubler le jugement, alimenter les controverses et produire des comportements d’exclusion ou de persécution. L’étude s’inscrit ainsi dans la réflexion baylienne sur la tolérance, en mettant l’accent sur les mécanismes affectifs, rhétoriques et sociaux qui conduisent les individus ou les groupes à refuser la coexistence des croyances.
Cette deuxième partie comprend également un article en anglais de Dirk Van Miert et Rick Timmermans, « Pierre Bayle, John Locke and the Commonwealth Men: The Reinvention of the Republic of Letters » (pp. 145-168), consacré aux rapports entre Bayle, Locke et les milieux intellectuels liés à la République des Lettres.
La troisième partie, « Lectures et réception », porte sur la circulation de l’œuvre de Bayle et sur les usages qui en sont faits dans différents milieux savants. Eugénie Bots-Estourgie et Hans Bots, dans « L’œuvre de Pierre Bayle dans la correspondance de Justinus de Beyer avec Henri du Sauzet et Prosper Marchand » (pp. 305-318), étudient la place occupée par Bayle dans la correspondance de Justinus de Beyer avec deux acteurs importants de la République des Lettres. L’article s’appuie sur des lettres échangées entre 1738 et 1744 avec Henri du Sauzet, ainsi que sur la correspondance entretenue avec Prosper Marchand, afin de suivre la réception de l’œuvre baylienne plusieurs décennies après la mort de Bayle. Les auteurs montrent comment De Beyer lit, discute et commente les textes de Bayle, en particulier le Dictionnaire historique et critique, tout en confrontant ses prises de position aux interprétations de ses correspondants. L’étude met ainsi en lumière les débats suscités par l’héritage religieux, philosophique et critique de Bayle, ainsi que le rôle des échanges épistolaires dans la transmission et la relecture de son œuvre au XVIIIe siècle.
Cette dernière partie comprend également un article en anglais de Henk Nellen, « Jean Le Clerc and Pierre Bayle: Defenders of Hugo Grotius’s Disputed Reputation » (pp. 277-304), consacré à la défense de la réputation de Grotius par Jean Le Clerc et Pierre Bayle.
Le volume est complété par un « Index des noms propres » (pp. 319-323), qui facilite le repérage des auteurs, correspondants, imprimeurs, libraires et figures historiques évoqués dans les différentes contributions.
[Cosimo DE GIOVANNI]