ARTICLE : Jana ALTMANOVA, Les études terminologiques aujourd’hui

di | 10 Ottobre 2024

LES ÉTUDES TERMINOLOGIQUES AUJOURD’HUI

Jana Altmanova

Après la parution, dans les années 1980, de nombreux ouvrages consacrés à la méthodologie de la recherche terminologique dont une des motivations était de réfléchir au statut de la terminologie en tant qu’objet d’étude, à partir des années 2000, les chercheurs semblent porter davantage leur attention sur l’analyse de la terminologie d’un point de vue applicatif et opérationnel. L’ouvrage, Theoretical perspectives on terminology. Explaining terms, concepts and specialized knowledge (John Benjamins Publishing Company, Parallèles, 2023), édité par Pamela Faber et Marie-Claude L’Homme, propose un aperçu complet des différentes théories terminologiques qui se sont succédées depuis les premiers écrits de Wüster : la socioterminologie, la terminologie textuelle, la terminologie culturelle, la terminologie sociocognitive jusqu’aux acquis de la technologie et la terminologie numérique.

Reconnue définitivement par les études linguistiques, la terminologie est au centre de plusieurs ouvrages récents qui en analysent principalement les contextes d’usage, les discours et les applications pratiques. Bien que toutes les approches continuent d’être utilisées aujourd’hui, la conception générale de la terminologie a beaucoup évolué depuis sa définition rigide proposée par l’ingénieur Eugen Wüster. Les termes ne sont a priori pas monoférérentiels et univoques mais plutôt multidimensionnels et marqués par des traits sociaux, culturels et discursifs. La présente réflexion sur l’évolution des études terminologiques s’appuie sur quelques ouvrages parmi les plus représentatifs (la liste n’est évidemment pas exhaustive), parus ces six dernières années. L’attention sera portée sur les points qui nous semblent cruciaux pour une réflexion épistémologique dans ce domaine, fortement marqué, d’un côté, par le concept de variation et, de l’autre, par les technologies numériques, à savoir : 1) variation discursive, 2) contexte et dimension sociale et diachronique, 3) oral en terminologie, 4) phraséologie, 5) enseignement de la terminologie et 6) traduction des textes spécialisés. Toutes les approches et les contextes qui viennent d’être évoqués sont, nous semble-t-il, des sujets d’intérêt pour les linguistes, à la lumière de l’influence des technologies numériques liées à l’intelligence artificielle et de ses incidences sur la terminologie et ses pratiques.

L’analyse de la relation entre terminologie et discours s’est concrétisée depuis que la linguistique s’est intéressée à la terminologie (Cabré 1992). Cependant, vu la complexité et la variété des discours, y compris les technodiscours et les discours médiatiques, cette relation est loin d’être suffisamment étudiée. Si la terminologie d’un domaine représente, grâce à sa visée pragmatique, un système relativement stable, ses usages en discours s’avèrent susceptibles d’une certaine variation en raison de nombreux facteurs (Desmet 2005, Drouin et alii, 2017). Les outils informatiques permettent de mettre en évidence ces variations, reflétant ainsi l’emploi effectif des termes en discours, ce qui ouvre de nombreuses pistes encore à explorer (Altmanova, Centrella, Russo 2018).

La description de l’emploi des termes dans les entreprises et dans les organisations, s’inscrivant dans une approche socioterminologique voire ethnoterminologique, constitue aujourd’hui un domaine d’intérêt prioritaire des chercheurs. Cette thématique est au centre de l’ouvrage collectif Termes en discours. Entreprises et organisations (Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2021, 245 p.), coordonné par Valérie Delavigne et Dardo de Vecchi, qui contribue à un avancement significatif de la réflexion sur ce sujet. Dans cet ouvrage, préfacé par François Gaudin, auteur de Socioterminologie. Une approche sociolinguistique de la terminologie (2003), les variations lexicales sont analysées en fonction des contextes socio-économiques et de la complexité des interactions dans les contextes multiculturels, comme dans le cas des termes médicaux relatifs à la COVID-19 et leurs variantes employées dans des vidéos de journalistes et de politiques (Lerat 2021) ou encore de la terminologie œnogastronomique qui se base sur l’émotion de la dégustation du vin, fortement connotée du point de vue culturel (Gautier 2021). Ces exemples apparaissent particulièrement pertinents pour montrer la richesse terminologique, notamment dans les domaines qui évoluent rapidement et dans les domaines dont la terminologie est peu normalisée et particulièrement susceptible de varier à l’oral. Ce dernier exemple insiste sur la relation entre les termes, la société et les discours qui implique également l’oral, relevant de la “terminologie évolutive” (Delavigne et de Vecchi, 2021, p. 48), qui reste presque complètement à développer en terminologie, ce que montrent des études comme celles de Gautier et Bach, 2017. Le défaut d’études dans cette perspective s’explique notamment par la difficulté de constituer des corpus oraux dont l’exploitation constitue l’un des enjeux majeurs de la recherche en terminologie, non seulement parce que l’oral est la forme première des échanges professionnels, et ce depuis les corporations d’artisans (Zanola 2014), mais aussi parce qu’il représente la modalité de communication essentielle dans les contextes spécialisés.

La prise en compte de la variation discursive apparaît cruciale même pour la définition voire la caractérisation des domaines spécialisés professionnels, auquel se sont consacrés, entre autres, Rostislav Kocourek (1982), Pierre Lerat (1995) et Catherine Resche (2015) et, sur lequel Séverine Wozniak s’interroge plus récemment dans son ouvrage Approche ethnographique des langues spécialisées professionnelles de 2019 (Bern, Peter Lang, Series : Aspects linguistiques et culturels des discours spécialisés). Les langues spécialisées professionnelles, définies dans le cadre de cette étude comme des « structure[s] à partir de faits discursifs et sociaux » (p. 5), sont examinées en contexte par le biais des discours spécialisés professionnels. L’autrice met justement l’accent sur la notion d’« identité professionnelle », qui doit être analysée en adoptant une perspective sociologique et historico-institutionnelle car elle seule permet de saisir correctement les enjeux dont il sera possible de trouver les traces dans les discours. Promouvant une approche empirique “de terrain”, l’autrice vise une mise en pratique de la description ethnographique se basant sur l’ethnographie de la communication, la sociologie des organisations et l’analyse de corpus.

La prise de conscience de la variété infinie de discours professionnels, qui forment un champ d’observation particulièrement vaste, pousse les linguistes à envisager aujourd’hui une méthode d’analyse potentiellement souple qui puisse s’adapter au contexte, en tenant compte de paramètres pragmatiques ; il s’agit ainsi de concevoir une terminologie “située” qu’Humbley (2019) reprend d’après la notion de linguistique située (Condamines, Narcy-Combes, 2015).

Dans une perspective plus large, c’est la “terminologie diachronique” ou, plus précisément, l’approche diachronique de la terminologie qui s’intéresse à la contextualisation historique et à l’analyse des rapports évolutifs entre termes et concepts constituant un champ d’investigation particulièrement intéressant (Zanola 2014, Dury 2021). L’étude terminologique menée dans cette perspective diachronique permet d’examiner les termes enrichis par les contextualisations historiques à court ou à long terme. Dans le numéro thématique des « Cahiers de lexicologie », dirigé par Maria Teresa Zanola,Terminologie diachronique : méthodologies et études de cas de 2021, Zanola explique que cette perspective “s’affirme comme perspective d’analyse nécessaire pour aborder en premier lieu l’étude de l’évolution de formes et de sens dans les vocabulaires et dans la lexicographie spécialisée, ensuite les rapports évolutifs entre concepts et termes, entre terminologie et néologie, que ce soit au cours d’une période déterminée d’un domaine ou d’un sous-domaine spécialisé, en diachronie longue ou courte” (Zanola 2021: 14).

À travers la notion de variation, l’analyse des discours professionnels a fait évoluer non seulement les études terminologiques mais aussi la définition même de l’unité terminologique qui, tout en ayant des caractéristiques bien précises, devient intrinsèquement dynamique. Cela est particulièrement vrai pour la terminologie liée aux domaines émergents (Humbley, Candel 2017), comme dans le cas de la Covid-19 ou de nouvelles habitudes alimentaires, qui enregistre une fluctuation terminologique. Le récent ouvrage dirigé par Paolo Frassi, Phraséologie et terminologie de 2023 (Bern, Peter Lang, Linguistic Insights), propose huit études centrées sur les différentes typologies de phrasèmes terminologiques et a le mérite de combler ainsi un vide théorique concernant la description et le classement des unités phraséologiques en langue de spécialité selon des critères syntactico-sémantiques. Au-delà de la difficulté de circonscrire le périmètre de la notion de phrasème, les unités terminologiques connaissent une expansion remarquable en raison de la nécessité de dénommer de nouveaux concepts et notions qui se renouvellent très souvent grâce à une expansion de l’unité existante. Comme le souligne Alain Polguère dans ce même ouvrage, une telle créativité, adaptée au contexte communicatif, est difficile à systématiser dans une perspective lexicographique à cause de son caractère évolutif qui résulte essentiellement des indéterminations d’objets entre termes, des réassignations de sens ou des créations néologiques (Delavigne 2023). Le plus grand défi des linguistes est alors celui de séparer les termes complexes et les collocations des formules et des routines discursives pour distinguer ce qui relève de la terminologie et ce qui relève des expressions non spécialisées en fonction de la situation ou du discours. Les linguistes poussent leurs recherches vers un traitement semi-automatisé de la phraséologie (extraction automatique et semi-automatique des collocations terminologiques propres aux domaines particuliers) notamment dans le contexte d’apprentissage terminologique des unités multilexématiques et dans les contextes de rédaction de textes (Jingrao Li et Agnès Tutin 2023). En effet, les outils informatiques exploités dans le cadre de la rédaction des textes spécialisés représentent une autre conquête technologique car ceux-ci sont aujourd’hui en mesure de tenir compte non seulement de la terminologie spécifique mais aussi des fonctions discursives et rhétoriques mises en œuvre dans un texte, et de mieux comprendre le fonctionnement de la démarche scientifique suivant différentes approches.

Les unités terminologiques complexes employées en discours posent aussi de nombreux défis notamment dans le cadre de l’enseignement de la terminologie. À la lumière des nouvelles possibilités semi-automatisées d’exploitation de textes (Bourigault, Slodzian 1999), les chercheurs s’interrogent sur les stratégies à élaborer pour concevoir des réseaux notionnels de termes et modéliser leur sens discursif (Temmerman 2000, Rossi 2019). Comme le montre le numéro thématique coordonné par Rachele Raus et par Nicolas Frœliger, La terminologie et l’enseignement du français de spécialité, du français langue professionnelle ou sur objectifs spécifiques (“Le Langage et l’Homme”, n. 54/2, 2019), toutes les méthodes actuelles tendent vers une sensibilisation à la variation discursive de la terminologie en fonction des genres de discours et des situations de communication. L’enseignement exploite les apports de la linguistique de corpus afin d’offrir un enseignement de la terminologie contextualisé et d’améliorer les techniques d’extraction des expressions (multi)lexémiques, l’élaboration de banques terminologiques et de glossaires dans le but de faciliter l’apprentissage des patrons phraséologiques des domaines spécialisés et la description de leurs propriétés syntactico-sémantiques. L’approche pragmaterminologique (De Vecchi 2019) permet de mettre l’accent sur les notions de “domaine d’activité” et “domaine d’exploitation”, davantage centrées sur les parlers des entreprises, pour remplacer la notion de “domaine de connaissance”. Du point de vue plus proprement didactique, l’approche la plus adaptée est l’approche actionnelle qui vise à la réalisation d’une tâche, le plus souvent par le biais d’une co-construction du savoir par les enseignants et les étudiants. La terminologie représente finalement la “clé d’accès privilégiée pour apprendre le français de spécialité, aussi bien que le français langue professionnelle (FLP) ou le français sur objectifs spécifiques (FOS) » (Raus, Frolinger, 2019: 8).

Un autre champ des études terminologiques qui a enregistré un bouleversement remarquable suite à l’explosion des technologies numériques et de l’intelligence artificielle est la pratique de la traduction. Les nouvelles technologies ont apporté d’importants changements structurels dans le monde de la traduction qui ont marqué, et sont en train de marquer, un passage sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Ainsi, l’évolution de la technologie dans la traduction ne se résume plus à l’apparition des premières propositions de traduction automatique en 1933, suivies par l’élaboration des outils de TAO, ou « traduction assistée par ordinateur ». Elle se manifeste plus récemment dans l’utilisation de réseaux neuronaux appliqués à la traduction, liée à l’arrivée de l’intelligence artificielle. Ainsi, par exemple, l’ouvrage Traductologie, terminologie et traduction (Paris, Éditions Classiques Garnier (coll. Translatio, 10 – 2021), coordonné par Rosa Agost Canós et David ar Rouz, aborde les “liaisons entre les langues, la terminologie, la traductologie et la traduction du point de vue de la profession et de la formation des traducteurs et traductrices » (Canós, Rouz 2021: 13). Les auteurs se penchent sur l’importance de la traduction dans les actions de normalisation et de valorisation des langues minorisées (Jordi Bover 2021 et Nava Maroto et Guadalupe Aguado de Cea 2021) ainsi que sur la question de l’intégration des outils et des ressources terminologiques (telles que les bases de données terminologiques multilingues) dans la méthodologie d’un travail de traduction, notamment à travers la construction d’un environnement de travail collaboratif (David ar Rouz, Fabienne Moreau, Franck Barbin, et Charles Gruenais (2021).

Les outils technologiques sont désormais intégrés aux méthodologies terminologiques. L’exploitation de corpus, les systèmes d’extraction et de gestion de la terminologie ainsi que le traitement automatique des langues représentent des instruments indispensables dans les pratiques d’analyse de la terminologie et de son environnement cotextuel et contextuel. Mise à part la richesse des outils disponibles qui modifient, eux aussi et en profondeur, les pratiques méthodologiques, la conception de la terminologie a changé sous la pression, sans doute, de la multiplication des contextes d’usage. Par ailleurs, Marie-Claude L’Homme, autrice d’un des ouvrages théoriques de référence, Terminologie : principes et techniques (2e éd. revue et mise à jour, 2020), reconnait, dans sa nouvelle édition, que sa “conception de la terminologie s’est considérablement modifiée au cours des années” (2020), ce qui confirme une fois de plus la nature mouvante de la terminologie, vecteur de transmission de connaissances, qui s’adapte continuellement aux exigences des secteurs d’activités. Ce dynamisme communicatif associé à l’ouverture interdisciplinaire garantit une évolution conséquente de la discipline et la prolifération d’études futures, que ce soit dans le cadre des sciences cognitives, de l’informatique ou d’autres disciplines.

Bibliographie :

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Maria Teresa Cabré, La Terminologia. La teoria, els mètodes, les aplicacions, Barcelona, Editorial Empúries, 1992.

Danielle Candel, John Humbley, Neologica, “La néologie en terminologie”, n. 11, 2017.

Anne Condamines, Jean-Paul Narcy-Combes, La linguistique appliquée comme science située, in F. Carton ; J.-P. Narcy-Combes; M.-F. Narcy-Combes; D. Toffoli. Cultures de recherche en linguistique appliquéeRiveneuve éditions, 2015, 978-2-36013-354-3. ⟨hal-01286390⟩

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Pascaline Dury, « L’obsolescence terminologique dans le domaine de la pharmacologie », Linx [En ligne], 82 | 2021, mis en ligne le 15 juillet 2021, consulté le 20 juillet 2021. URL : http:// journals.openedition.org/linx/8024; DOI : https://doi.org/10.4000/linx.8024

Laurent Gautier, Matthieu Bach, 2017, « La terminologie du vin au prisme des corpus oraux de dégustation/présentation (français-allemand) : entre émotions, culture et sensorialité », Éla. Études de linguistique appliquée, 188, 4, p. 485-509.

Rostislav Kocourek, La langue française de la technique et de la science, Wiesbaden, Brandstetter, 1982.

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