Jean-Bernard CHEYMOL, Traité du bref, Paris, Hermann, 2025, pp.230
L’ouvrage Traité du bref de Jean-Bernard Cheymol propose une réflexion d’envergure sur la notion de brièveté. « La brièveté dans tous ses états » pourrait d’ailleurs être, à notre avis, un titre alternatif tant cette formule résume bien la forme concise et le contenu du livre. Comme l’indique l’auteur dès l’Introduction, la brièveté est un sujet qui à première vue ne semble pas mériter une telle attention : elle « semble aller de soi tant qu’on ne l’interroge pas, mais se complique dès qu’on cherche à la penser » (p. 7). Tout comme il peut sembler quelque peu paradoxal de consacrer une étude aussi approfondie et ample à un sujet désigné par les qualificatifs « court » et « bref ». Et pourtant la brièveté nourrit de nos jours de nombreux débats en raison de l’essor de la technologie et de ses formes brèves, voire hyperbrèves. En réalité ce débat était déjà présent au XIXe siècle quand Émile Zola déplorait l’involution du journalisme, réduit à un flux d’informations au caractère immédiat et brutal. La brièveté, écrit l’auteur, en raison de la difficulté d’appréhension et surtout de définition, est un « [p]hénomène fuyant, objet d’évaluations très contrastées [qui] semble échapper à la fois à la compréhension et à la sensibilité » (p. 12). Une série de questionnements s’imposent : la brièveté est-elle « courte » ou « brève » ? Dans quelle mesure l’accélération des rythmes de vie influe-t-elle sur la notion de brièveté ? Faut-il voir dans celle-ci le culte de l’éphémère ? La brièveté serait-elle au fond le produit de l’urgence et du manque de temps ? Enfin, quels seraient les formats de la brièveté hérités de la presse et quelles nouvelles formes d’expression émergent de la brièveté contemporaine ?
Le parcours et les réflexions que Jean-Bernard Cheymol invite à entreprendre donnent lieu à quatre sections : Le court (pp.17-88), Le bref (pp. 89-140), L’unité de la brièveté (pp.141-176) Entrer dans la brièveté (pp.177-217) et à une Conclusion (pp. 219-22), complétées par la Bibliographie (pp. 223-227).
La première section, intitulée Le court, s’intéresse principalement à la définition de cette notion, dont la plus évidente serait de type spatial avant d’être temporel, en opposition au long. « Avant tout », nous dit l’auteur, « [l]a forme brève se caractérise […] par la petite taille du signifiant, une quantité réduite de signes, déterminée par comparaison » (p.18). Toutefois, comme le souligne judicieusement l’auteur même, « la brièveté peut être construite longuement pour durer, objet d’un travail et d’un effort qui s’opposent à toute forme d’écoulement temporel qui ne serait pas objet de contrôle » (p.19). Extraire, isoler, faire émerger dans le but de mettre en exergue constitue donc un chemin vers la pérennité. Or, la brièveté a ses contraintes dues finalement au matériau utilisé : on pourrait donc parler dans ce cas d’une brièveté imposée par le support, comme dans le cas de l’écriture. Toutefois la brièveté se distingue de la concision, laquelle donne « du poids en élaguant ce qu’on juge superflu » (p. 29) mais il faut se garder de courir le risque d’une concision excessive. À son tour, la concision elle-même n’est pas à confondre avec la condensation, laquelle « est du côté de la construction », « guidée par un impératif de cohérence du message élaboré » (p. 35). La brièveté relève également de l’éthique, étant donné que le « peu dire » (p.44) est une vertu appréciée, signe de profondeur d’analyse et de pensée ferme. L’auteur passe en revue les formes courtes, telles que les fils (threads), des messages des plus éphémères, et le rapport de la brièveté avec la vitesse et l’accélération. C’est la société de « l’ultra-court de l’instantanéité télévisuelle » (p. 53). Mais la brièveté fait preuve également d’une certaine résistance à l’effacement, auquel elle semblerait vouée.
Les maximes constituent une autre forme brève, dont la brièveté se traduit finalement en un repli sur soi (p. 68). Un danger menace alors la brièveté : cette dernière risquerait de devenir dans ce cas un signe d’appauvrissement, d’absence de profondeur. Après avoir analysé les flashes d’actualité comme des formats courts au caractère explosif, l’auteur se penche sur les formes brachylogiques en tant que figures de « construction pas suppression » (p.79) pour conclure la section par une réflexion importante, à savoir que « [l]e court constitue une quantité de temps, propre à chacun » (p. 87).
La deuxième section, intitulée Le bref, s’intéresse à une tout autre conception de la brièveté qui met l’accent non plus sur la taille d’un énoncé mais sur la vitesse d’un changement. Il suffit de penser au sens de l’adverbe bref, qui traduit avant tout une rectification ou un changement de perspective. L’auteur écrit qu’en français il existe une opposition entre court et bref qui semble ne pas avoir d’équivalent dans les autres langues. Le bref focalisant le présent, « est un lieu d’actualité ». Par « actualité » il faut entendre « l’actualisation d’un virtuel qui accède à la possibilité » (p. 93). Le bref est caractérisé par la vitesse qui « est propre à une activité de création et non de transformation d’un contenu préexistant qui se verrait condensé » (p.95). Le bref surprend, comme le Witz ou l’esquisse en peinture, mais le bref peut être aussi impromptu, comme dans le cas d’un flash mob.
Faire bref, réduire, nous dit l’auteur, « ce n’est jamais dire en plus petit, en moins de temps, c’est ne pas dire et en cela dire autre chose, ou dire différemment, et changer de mode de communication » (p. 105). Réduire c’est produire de l’absence, une absence qui n’a rien de négatif puisqu’elle constitue un « acte pleinement signifiant » (Ibidem). Voilà pourquoi le bref est sensible à l’infime variation et se joue dans les interstices.
La photographie est le plus souvent instantanée car elle opère dans l’instant, « c’est du temps court pour l’éternité » (p.116), « sans fusion des temporalités » (Ibidem). À l’inverse, la brièveté sur les réseaux sociaux « est un monde de sollicitation permanente » (p. 120). Ou un monde de la réactivité, comme c’est le cas des live tweet. Il existe cependant une autre manière de faire bref tout en suscitant des émotions comme c’est le cas de l’usage des émojis qui accompagnent un message « dont ils constituent la nuance » (p.123) ou des « mèmes » sur Internet (133). Pour conclure, nous dit Jean-Bernard Cheymols, « la vitesse du bref fournit même la perspective de devancer le risque de dissipation de l’éphémère qui guette le court » (p.139).
Dans la troisième section, intitulée L’unité de la brièveté, l’auteur s’interroge sur les rapports entre le court et le bref : s’agit-il de deux notions antinomiques ou au contraire sont-elles liées sous l’égide de la brièveté ? Et l’auteur de répondre que « le court et le bref ont pour caractéristique commune évidente de prendre place dans un temps réduit » (p.141). La notion de brièveté reste tout de même une notion problématique.
Le court et le bref sont unis par une dialectique, par une sorte de complémentarité, la définition du court appelant celle du bref et vice versa. Mais où cette complémentarité se situe-t-elle ? D’après l’auteur, elle s’appuie « sur le besoin contemporain d’une union de deux désirs en apparence contradictoires, celui de la nouveauté d’une expérience qui en appelle d’autres […] et celui d’une assurance de disponibilité, en d’autres termes d’un possible qui s’ouvre […] » (p.146). Le court peut fonctionner en tant que point d’appui. Que l’on songe aux formats courts sur Internet qui semblent efficaces dans l’instant. Et pourtant ils permettent la reprise rapide, « chaque contenu [étant] un point d’arrêt mais aussi un point de départ » (pp.153-154). Mais le court peut aussi fonctionner comme un point de repère. Il suffit de penser aux alertes dans les salles des marchés financiers, qui créent une tension permanente ou encore aux panneaux indicateurs.
Le bref, en revanche, peut apparaître comme une évolution du court. C’est le cas notamment du format court de certaines émissions télévisées qui montrent une abondance de plans fragmentés et de variations dans la focalisation, « autant de saillies du bref dans le court » (p.161). Pour conclure, l’auteur s’interroge sur le degré de synonymie entre court et succinct.
Dans la quatrième section, intitulée Entrer dans la brièveté, l’auteur se penche sur les différentes perspectives à partir desquelles il est possible de faire l’expérience de la brièveté. En particulier, à propos du carpe diem, l’auteur s’interroge sur le point de savoir si « vivre la brièveté et jouir du moment présent sont-elles deux attitudes compatibles » (p. 177). En effet, la brièveté contient en même temps la présence et la proximité, tout comme la brièveté « entretient des rapports complexes avec l’immédiateté, dont elle ne saurait simplement découler » (p.187). Et qu’en est-t-il du rapport entre brièveté et temporalité ? C’est Paul Ricoeur qui dans Temps et Récit pose la question essentielle : « Déplorerions-nous la brièveté de la vie humaine, si elle ne se détachait sur le fond de l’immensité du temps ? » (p.183).
Toutefois une menace pèse sur la brièveté : celle de l’immédiateté avec ses « algorithmes qui devancent notre volonté » (p.188). Mais rien n’est perdu pour autant car il demeure possible de se défendre en cultivant la richesse du moment qui peut, à juste titre, « constituer une expérience authentique de passage » (p.197). C’est bien l’expérience artistique du peintre qui dit : « Jadis on peignait sur le motif ; aujourd’hui, on l’attrape en plein mouvement « (Ibidem). L’auteur se penche également sur le rapport entre brièveté et finitude et sur la possibilité de la réversibilité de la brièveté.
Dans sa conclusion, Jean-Bernard Cheymol admet que la conception du bref et du court, en tant que composantes de la brièveté, « engage une attitude de pensée qui repose sur des présupposés non dénués d’idéologie » (p. 219). Derrière l’impression, patente et parfois tangible, que tout se dissout, il faut finalement admettre que « tout ne va pas vite dans la brièveté » (p.222).
[Danio MALDUSSI]