Caterina MENICHETTI, Federica FUSAROLI, Méthodes et perspectives en philologie linguistique, EliPhi, Strasbourg, 2025, 309 pp.
Ce volume dirigé par Caterina Menichetti et Federica Fusaroli rassemble treize contributions, en italien et en français, relevant du champ de la philologie linguistique, précédées d’une introduction rédigée par les deux éditrices et réservée à une présentation synthétique des études réunies ainsi qu’à la définition de la philologie linguistique comme discipline. Le lien entre l’« appréciation correcte des textes et des objets matériels » et la connaissance de la langue « des textes eux-mêmes » (p. 1), notamment pour les états anciens de la langue, est affirmée dès lors comme une évidence incontournable à l’origine du développement, au cours des quinze dernières années, d’une discipline visant à intégrer recherches philologiques et approches linguistiques. Dans cette perspective, les quatorze spécialistes ayant contribué à l’ouvrage ont été invités « à illustrer – et pourquoi pas [à] tester – le concept de “philologie linguistique” à la lumière de leurs expériences de travail […], touchant aux domaines français, occitan et italien » (p. 5). Nous nous limiterons ici à une présentation des études pouvant intéresser les spécialistes de la langue française.
Le volume est organisé en cinq sections thématiques, consacrées respectivement à « Diasystème et diachronie dans l’analyse lexicologique », « Morphologie et syntaxe dans les textes littéraires », « Aspects grapho-phonétique et pratiques éditoriales », « Analyse linguistique et étude des traditions manuscrites » et « Évaluer la langue des textes, entre tradition manuscrite et choix des auteurs ».
Dans la première étude de la première section, Marguerite Dallas analyse Le marquage diaphasique dans le vocabulaire des “Documents linguistiques galloromans” (pp. 15-29), avec l’intention d’éclaircir « la spécificité lexicale », en ancien français, « des genres documentaires par rapport aux autres genres textuels » (p. 15). À partir de l’identification d’un corpus d’environ 4000 lemmes représentatif des « Documents linguistiques » considérés, Dallas se propose de mettre en lumière « les particularités lexicologiques et diasystémiques » (p. 16) qui caractérisent le lexique du genre pris en examen. Les lexèmes analysés se répartissent en deux catégories principales : les lexèmes héréditaires, le plus souvent liés aux fonctions pratiques, d’un côté ; les emprunts directs et calques du latin ecclésiastique et juridique, de l’autre. À l’intérieur de la première catégorie, deux sous-groupes sont ensuite distingués. Le premier comprend les lexèmes à sens concret et pratique qui maintiennent ou prolongent, sur le plan sémantique, les formes latines originaires, ainsi que les lexèmes à sens général qui tendent, dans une perspective diachronique, à acquérir des significations spécialisées. Dans le second sous-groupe, l’auteure place « les lexèmes et syntagmes relatifs à la gestion administrative des pratiques et des activités » (p. 20). En ce qui concerne les emprunts et calques du latin ecclésiastique, Dallas souligne une tendance à la « réutilisation concentrée de certains phénomènes morphologiques présents en latin » – notamment pour la productivité de quelques suffixes – en vue de la formation de nouveaux lexèmes à caractère héréditaire » (p. 24). Ces analyses aboutissent à des considérations touchant aux phénomènes de spécialisation du lexique et à la composition linguistique des documents considérés – chacun d’entre eux étant « une mosaïque de lexèmes diaphasiquement marqués » (p. 27) –, tout comme aux dynamiques de création d’une « nouvelle variété diaphasique en langue vernaculaire », résultant du transfert vers le vernaculaire de fonctions traditionnellement réservées au latin.
Lucien Dugaz (« De pierrerye et de redymucules / Qui sont chose vaynes et rydycules ». Les néologismes dans la traduction de l’Énéide par Octovien de Saint-Gelais, pp. 31-48) s’intéresse aux néologismes présents dans la première traduction française de l’Énéide, achevée en 1500 par Octovien de Saint-Gelais. À partir du recensement de 280 lexèmes pouvant être considérés comme des hapax ou des presque-hapax, Dugaz concentre son analyse sur les 45 « néologismes qui se sont conservés en français moderne, quand bien même ils ont changé de sens », et qui font l’objet d’une entrée dans le TLFi. Au sein de ce corpus restreint, il circonscrit par la suite trois catégories : les virgilianismes, « qui trouvent une correspondance lexicale exacte dans le texte source » (p. 33) et qui, pour la plupart, s’avèrent désigner des realia ; les néologismes n’ayant pas d’équivalent exact dans le poème, « qui révèlent un poète rompu à la lecture et au maniement des poètes latins » (p. 44), et deux « néologismes qui sont tantôt des calques, tantôt des innovations » (p. 33). La rime, ici comme ailleurs, recouvre une position privilégiée et alimente la production néologique. Les conclusions de cette analyse portent sur la question des premières attestations et sur la définition même de hapax, ainsi que sur les dynamiques de la création lexicale et de la production néologique par emprunt, par dérivation savante ou à partir du fond français. Plus largement, c’est la centralité d’un texte et d’un auteur ayant « eu une part considérable dans le développement du lexique français » qui est mise en lumière. L’article est suivi d’une Annexe donnant « la liste des 151 néologismes de forme non enregistrés dans le DMF » (p. 46) identifiés par l’auteur.
Les travaux de la deuxième section (Camilla Talfani, Articolo o aggettivo possessivo ? Alcune occorrenze ambigue nell’occitano medievale, pp. 51-72; Barbara Francioni, L’emplois des temps verbaux dans la poésie épique médiévale, pp. 73-93) ainsi que ceux de la troisième (Thierry Revol, Un signe rare en position finale de mot : quelle stratégie pour le copiste de la Bible anglo-normande ?, pp. 97-116; Davide Pettinari, Rima siciliana (nell’atona) e rima perugina nel laudario di Jacopone, pp. 117-137) traitent de sujets qui ne touchent que marginalement les intérêts des spécialistes de la langue française.
Dans la quatrième section, aux côtés d’études centrées sur des textes d’aires linguistiques différentes (Federica Fusaroli, Tra occitano e catalano : la posizione linguistica del manoscritto Barcelona, Biblioteca de Catalunya, 740 nella traduzione testuale del Libre de vicis et de vertutz, pp. 141-162 ; Massimo Dal Bianco, « Lantora è la tempationi plui forti ». L’elemento ligure nel Libro di li vitii et di li virtuti siciliano, pp. 20-226), les articles de Piero Andrea Martina (« Chimay, l’an .m.ccc.lxxxviii. » : copier le wallon du XIIe siècle (sondages sur le lexique), pp. 163-178) et de Marion Uhlig et Marco Venezianale (De la Vulgate latine à l’Histoire de Barlaam et Josaphat en prose, pp. 179-208) reviennent au domaine français.
Piero Andrea Martina examine les trois témoins manuscrits conservés de la traduction des Moralia in Job de Grégoire le Grand, dont un seul permet aujourd’hui de lire le texte intégralement (New Haven, Yale University, Beinecke Library, 1152 : Y), pour les livres I-V. La disposition chronologique des manuscrits, copiés entre le XIIIe et le XIVe siècle à partir d’une traduction du XIIe, permet une observation diachronique centrée sur l’opération de rajeunissement de la langue de l’original menée notamment dans la version la plus récente de cette traduction, dont Y est l’unique témoin. Des lectures synoptiques de deux passages du texte dans les trois manuscrits sont ainsi proposées par l’auteur, qui met en évidence des interventions sur la syntaxe et sur le lexique conduisant « à un changement de style de la traduction » (p. 166). Les changements lexicaux, surtout, sont détaillés par Martina qui remarque comment la « révision profonde de la langue », réalisée dans la version Y, ne vise pas à « produire un texte non marqué géographiquement », mais traduit, plutôt, « une volonté d’adéquation à la langue du lectorat (supposé) d’Y de la parte du copiste » (p. 171) et, peut-être, à une volonté de renouvellement de la fonction du texte. Cela n’exclut cependant pas le maintien significatif de « mots régionaux ou spécifiques des traductions monastiques du Nord-Est » (p. 175), dans un texte où « deux instances différentes » semblent coexister : l’une liée « à la nécessité pour ainsi dire ‘diachronique’ de réécriture dans une copie tardive d’un texte du XIIe siècle », l’autre orientée par « un certain respect, parfois même affiché » (p. 177), envers le texte transmis.
Marco Veneziale et Marion Uhlig se penchent sur la tradition manuscrite de la version française en prose de l’Histoire de Barlaam et Josaphat, connue comme « champenoise » sur la base d’une localisation que Veneziale signale d’emblée comme erronée. Dans la première partie de la contribution, celui-ci présente et analyse la tradition manuscrite du texte, en fournissant les éléments d’une recensio des douze témoins qui la composent. Il aboutit ainsi à la formulation d’une nouvelle hypothèse stemmatique, préalable à l’identification du manuscrit susceptible de servir de base à une édition critique du texte, qu’il reconnaît dans Paris, BnF, n.a.f. 10128 (N). L’emploi de cette source « exige » néanmoins « une extrême prudence », en particulier face aux interventions « du copiste et/ou du/des réviseurs », qui imposent « impérativement » de vérifier à chaque fois le texte « sur le reste de la tradition manuscrite » (p. 193). Dans la seconde partie de la contribution, Uhlig s’intéresse aux questions de traduction, et notamment aux pratiques mises en œuvre par le translateur, afin d’éclairer les rapports entre prose française et source latine. L’analyse parallèle d’un certain nombre d’extraits de la Vulgate et de leurs traductions dans l’Histoire de Barlaam et Josaphat, soutient l’hypothèse formulée par l’autrice, selon laquelle « l’une des caractéristiques les plus remarquables » de l’Histoire française en prose, « par rapport à la Vulgate », consisterait dans la mise « en valeur de la dimension exemplaire du récit » (p. 197).
La première et la troisième étude de la dernière section pourront également intéresser le spécialistes francisants, tandis que le deuxième concerne le domaine italien (Tommaso Intreccialagli, Le glosse del Libro di sapere di astrologia, versione fiorentina dei trattati astrologici di Alfonso X di Castilia e León, pp. 241-245). Tatiana Marguerite et Thierry Revol (Glossaire du premier livre de Samuel dans la Bible Anglo-normande : approches de l’apport synoptique, pp. 229-240), après avoir souligné l’utilité linguistique des glossaires anciens – qui exercent, le plus souvent, une fonction principalement éducative, mais témoignent aussi, le cas échéant, des « premières interrogations sur le processus de la traduction » (p. 229) –, illustrent les implications d’un glossaire tiré d’une édition moderne de la Bible anglo-normande, en se concentrant sur le Premier livre des Rois. L’enquête, qui repose sur le lexique de la traduction, est conduite dans le cadre d’une édition synoptique fondée sur les deux manuscrits conservés de la BAN (British Library, Royal 1 C III et BnF, fr. 1), copiés au XIVe siècle sur le territoire anglais, qui transmettent le texte et sa révision à partir de la Vulgate. Cela permet de « situer le texte et de caractériser la personnalité et le travail des deux copistes », alors même que « le glossaire fait ressortir les thèmes à leurs yeux prioritaires » (p. 239).
Enfin, Francesco Crifò, dans son étude sur les Prolegomena a un’edizione con commento linguistico delle Chronique générales di Mathieu Manteau (pp. 255-274), élargit les limites, non seulement chronologiques, du volume, se penchant sur un ouvrage qui remonte à la moitié, voire à la fin, du XVIIe siècle, et qui appartient au domaine des « textes privés » (ou des « semi-colti »). La Chronique [sic] générales est conservée dans la première partie du manuscrit parisien BnF, n.a.f. 24098, copiée par un autre artisan lillois, Pierre-Ignace Chavette, qui lui fait suivre sa propre Chronique memorial des choses memorables et intervient activement sur le texte de son prédécesseur au cours de sa copie. Afin d’apprécier l’opération menée par Chavette au niveau linguistique sur le texte de la première Chronique, Crifò propose une analyse contrastive du lexique, de la graphie et de la phonologie, ainsi que de la morphologie et de la syntaxe des deux parties du manuscrit. Si rien n’autorise l’hypothèse d’interventions conscientes et systématiques de la part de Chavette, et si l’identification des « plusieurs choses » ajoutées par le copiste au texte originaire demeure impossible, l’importance de la Chronique de Manteau comme témoignage du français des “peu-lettrés” picards du XVIIe siècle s’en trouve néanmoins confirmée, tout comme l’intérêt d’une étude philologique et linguistique dont Crifò offre ici un premier aperçu (pp. 268-274).
[Giuliano ROSSI]