GHANADZADEH YAZDI Bahareh, La Métaphore en traductologie. La théorie des formes sémantiques et The Hunger Games, Paris, Classiques Garnier (coll. Translatio n°14), 2023, pp. 301.
L’ouvrage, préfacé par Magdalena NOWOTNA, se consacre à la question théorique et traductive de la métaphore dans la quadrilogie The Hunger Games de la romancière Suzanne Collins.
La première partie intitulée « Évolution des travaux sur la métaphore et conséquences traductologiques » (pp. 21-72) offre un cadre théorique détaillé sur la métaphore et les questions traductologiques. L’auteure évoque le caractère extraordinaire de la métaphore citant la Poétique et la Rhétorique d’Aristote. D’un côté, la poétique remarque la profondeur de la métaphore comme « un objet d’art susceptible de conduire à l’épuration des émotions, à une catharsis » (p. 22) ; de l’autre côté, la rhétorique souligne le rôle de la métaphore comme moyen technique de persuasion. Chez Aristote la métaphore devient un phénomène de création de sens et elle est liée à la théorie des formes sémantiques. Dans sa définition de métaphore, Dumarsais remarque le rôle du transfert de « la signification propre d’un nom à une autre signification qui ne lui convient qu’en vertu d’une comparaison qui est dans l’esprit » (p. 29). Fontanier distingue la métaphore comme figure de style de la métaphore-catachrèse qu’il définit comme le résultat d’une extension du sens primitif et elle est caractérisée par la fonction de combler un manque lexical. L’auteure cite aussi Genette qui définit la métaphore comme « un des rares termes survivant d’un grand naufrage de la rhétorique, et cette survie miraculeuse n’est pas évidemment ni fortuite ni insignifiante » (Genette 1970 : 166, cité à page 38). La dimension de l’« innovation sémantique » et de « l’expérience vive » de la métaphore est traitée citant Ricoeur comme défenseur. Selon Ricoeur, la métaphore représente « la capacité de produire un sens nouveau, au point de l’étincelle de sens où une incompatibilité sémantique s’effondre dans la confrontation de plusieurs niveaux de signification, pour produire une signification nouvelle qui n’existe que sur la ligne de fracture des champs sémantiques » (Ricoeur 2017 : 157, cité à page 41).
En particulier, l’auteure propose des conclusions traductologiques tirées de l’ouvrage Sur la traduction de Ricoeur (2004) : d’abord, le traducteur doit considérer le rôle de l’énoncé dans la production du sens métaphorique et en même temps il doit valoriser la fonction poétique du texte ; ensuite, le traducteur doit remarquer le phénomène de l’innovation sémantique et proposer un énoncé ressenti comme inédit afin de créer l’événement sémantique par le biais de la métaphore ; enfin, le traducteur devient un philosophe, grâce à la dimension ontologique du langage perceptible dans l’énoncé métaphorique.
L’auteure consacre une partie du chapitre à la dimension sémiotique de la métaphore citant Umberto Eco. Selon Eco, la métaphore est scandaleuse car elle est « un mécanisme sémiotique qui apparaît dans presque tous les systèmes de signes, mais de façon telle qu’elle renvoie l’explication linguistique à des mécanismes sémiotiques qui ne sont pas propres à la langue parlée » (Eco, 1988 : 141, cité à page 47). Eco affirme que faire des métaphores, c’est en quelque sorte mentir car celui qui fait une métaphore parle de façon peu claire à travers une information vague afin de parler d’autre chose. En particulier, le processus de traduction de la métaphore fait l’objet d’une négociation élaborée par le traducteur « en mettant l’accent dans chaque expression métaphorique sur un premier matériau sémantique non référentiel à proprement parler » (p. 49).
Un exemple intéressant est représenté par l’énoncé métaphorique tiré du premier tome de The Hunger Games. Ce passage est un discours prononcé par la protagoniste et narratrice Katniss Everdeen décrivant les combats pendant les Jeux organisés par le Capitole : « People to weed out before the real fun begins » (Collins, 2008 : 36) qui a été traduit par Guillaume Fournier de cette manière : « Des adversaires à éliminer avant que les choses sérieuses ne commencent pour de bon » (Collins, 2009 : 31). La métaphore weed out est utilisée pour décrire le destin de certains habitants condamnés à mort par le Capitole, un gouvernement caractérisé par la cruauté : vingt-quatre adolescents sont tirés au sort et ils sont mis en compétition dans une terrible lutte dont il y aura un seul vainqueur. Ces participants sont décrits comme des « mauvaises herbes » (weeds) car la survie de Katniss dépend de leur chute et leur défaite. Katniss aussi est considérée comme de la « mauvaise herbe » parce qu’elle vient du pire district, le district 12, dont les tributs ont rarement gagné.
La conclusion de cette partie est consacrée à des remarques de Landheer (2002) sur la métaphore considérant une variété de catégories : la métaphore poétique ou créative, vive, courante, codée, cliché, usée, morte. En particulier, l’auteure propose aussi des réflexions sur la nature de la métaphore et les positions théoriques qui se basent sur le transfert d’Aristote, l’opposition entre sens propre et sens figuré de Fontanier, la mention de sens littéral et sens figuré de Langacker, la distinction entre tropes diffus et tropes ponctuels de Prandi (2002), les isotopies de la sémantique interprétative de Rastier.
Dans la deuxième partie de l’ouvrage intitulé « La traduction de la métaphore d’après les traductologues contemporains » (pp. 73-110), l’auteure s’intéresse au cadre de la traduction littéraire puisque le corpus constitué se consacre à la littérature de jeunesse. À travers les analyses de la métaphore menées par les traductologues, l’auteure distingue deux courants : d’un côté, un courant « fonctionnaliste » qui considère la théorie interprétative de Danica Seleskovitch et Marianne Lederer, la théorie du skopos de Hans Vermeer et Katharina Reiss, la théorie du polysystème de Toury Gideon et Itamar Even-Zohar, les normes sociologiques et éthiques d’Antoine Berman et Lawrence Venuti ; de l’autre côté, un courant qui considère la métaphore comme révélatrice d’une expérience de la subjectivité dans le langage et elle devient un mode de connaissance. La théorie interprétative de la traduction propose une avancée qui consiste à avoir remarqué la nécessité d’analyser le sens du discours. En fait, si la théorie linguistique parlait de « correspondances » entre éléments linguistiques, la traduction interprétative est une traduction par « équivalences » entre textes. Ainsi le protocole de traduction se développe en trois étapes : d’abord, l’interprétation ou la compréhension ; ensuite, la déverbalisation et enfin, la reformulation. Selon cette perspective, le sens se réduit à une dimension dénotative et conceptuelle, où la métaphore est conçue comme un écart par rapport à la norme.
La théorie du skopos de Vermeer peut aider au moment de la traduction de la métaphore, grâce à la détermination de la fonction de la métaphore dans le texte source afin de la reproduire dans le texte cible. Dans les textes communicatifs, le focus est sur le repérage d’une image capable de produire le même effet communicationnel ; dans les textes expressifs, la recherche se propose de trouver une métaphore équivalente dans le texte cible qui sera traduite selon ses degrés de métaphoricité. Dans la théorie du skopos, les énoncés métaphoriques doivent tenir compte de la réception du lecteur et pour ce qui concerne les métaphores à traduire tirées de The Hunger Games, le traducteur devra considérer le texte de littérature de jeunesse appartenant au genre de la science-fiction avant de proposer ses choix traductifs et adapter sa traduction pour le lectorat cible.
Les Translations studies sont un outil intéressant en critique des traductions et cette approche descriptive peut aider le traducteur au moment de l’adoption des normes d’un système de référence et des conséquences sur l’œuvre littéraire. Les Translations studies aident pour la détermination d’un cadre de normes culturelles dans lequel se situer, mais ils ne fournissent pas une méthodologie de la traduction. Lawrence Venuti (1995) explore la notion de fidélité à une culture et il remarque deux stratégies de traduction qui s’offrent au traducteur : le dépaysement (foreignization) et la domestication (domestication). Le dépaysement concerne la visibilité du traducteur ; la domestication est caractérisée par son invisibilité pendant le processus de traduction. La notion de transparency évoquée par Venuti est considérée dans le sens de fluent discourse et elle est le résultat des choix et des efforts faits par les traducteurs afin d’assurer une lisibilité au texte cible.
La troisième partie « La littérature américaine de jeunesse et ses métaphores » (pp. 111-148) se consacre à l’évolution de la littérature de jeunesse, considérant la littérature américaine de ce genre et la quadrilogie écrite par Suzanne Collins. La littérature pour la jeunesse inclut divers domaines de spécialités tels que la science-fiction, la fantasy, la dystopie et le récit d’horreur. La science-fiction et la fantasy partagent une même caractéristique, à savoir elles font appel au merveilleux. Dans la science-fiction, la narration se déroule sur fond d’invraisemblable, mais elle est caractérisée par des références scientifiques exactes. La fantasy montre la magie et le merveilleux dans des cadres imaginaires. La dystopie est un instrument au service de la réflexion et elle est « une construction rationnelle et spéculative destinée à nous confronter à nous-mêmes » (Labrousse, 2009 : 18-19, cité à page 118). Le récit d’horreur ou d’épouvante, héritier du roman gothique, est caractérisé par les thématiques de violence et de sexualité, l’absence de distinction entre horreur et terreur. Dans les Jeux de Hunger Games, la cruauté envers les enfants dans leur vie quotidienne à Panem en est une preuve évidente.
L’auteure considère un échantillon représentatif d’auteurs de littérature américaine de jeunesse afin de mieux situer le cadre littéraire dans lequel Suzanne Collins a écrit sa quadrilogie. Les auteurs et les œuvres ont été sélectionnés selon quatre critères : les écrivains et les œuvres sont du XXIe siècle ; les écrivains sont célèbres ; les œuvres sont des best-sellers selon le New York Times ; les œuvres ont été adaptées pour le cinéma ou la télévision. Les auteurs choisis sont Madeleine l’Engle, écrivaine de la célèbre série A Wrinkle in Time de 1962 ; Robert Lawrence Stine, auteur des séries de Fear Street (1989-1999), Goosebumps (1992-1997) ; Rick Riordan, auteur de la série Percy Jackson and the Olympians, Lemony Snicket (vrai nom : Daniel Handler), auteur de la suite romanesque de A Series of Unfortunate Events, Stephenie Meyer, auteure de la saga Twilight ; Veronica Roth, auteure de la quadrilogie Divergent, Insurgent, Allegiant et Four. Tous ces ouvrages accomplissent l’objectif de bildungsroman de la littérature de jeunesse et visent des lecteurs jeunes et psychologiquement mûrs, capables de comprendre les dures épreuves infligées aux personnages. Les tâches du traducteur consistent à ne pas se tromper de lecteur cible et à maintenir un discours très direct, parfois violent. Dans certaines œuvres, les protagonistes femmes exercent une influence prépondérante et elles deviennent leader d’un groupe, d’une communauté ou d’une cause, comme la « divergente » Tris Prior dans Divergent et Katniss Everdeen, l’héroïne de The Hunger Games.
La quatrième partie « The Hunger Games, ses métaphores et la question traductologique » (pp. 149-227) explore la quadrilogie best-seller The Hunger Games (2008), Catching Fire (2009), Mockingjay (2010), The Ballad of Songbirds and Snakes (2020) et la traduction d’une sélection de métaphores. La théorie des métaphores conceptuelles de Lakoff et Johnson est la base des analyses et la plupart des métaphores conceptuelles du roman sont des métaphores nominales et prédicatives. Un exemple de métaphore prédicative est représenté par petit canard, métaphore utilisée par Katniss pour décrire sa petite sœur Prim, innocente et sans défense, dépendante d’une figure maternelle.
Dans cette partie, Ghanadzadeh Yazdi s’intéresse aux textes cibles et aux stratégies traductives adoptées par Guillaume Fournier, le traducteur français des quatre tomes de la série des Hunger Games. L’évaluation du texte source considère les critères de la théorie des formes sémantiques, la catégorie textuelle et la complexité du type de texte. Le roman est un texte expressif qui s’inscrit dans un cadre mythologique, en fait Katniss partage des points communs avec Thésée : elle se porte volontaire et elle se sacrifie pour sauver des vies, elle aide le peuple et le guide vers la libération de l’oppression. Thésée combat contre le Minotaure, Katniss lutte contre des monstres, à savoir les chiens Cerbères. Comme Prométhée, Katniss est porteuse du feu de la rébellion, mais contrairement au héros grec qui cherche à dérober le feu de Zeus, elle veut restaurer la justice.
Les métaphores choisies par l’auteure dans les quatre tomes se basent sur deux critères : leur variété sémantique dans le contexte et leur difficulté potentielle de traduction. En particulier, l’auteure offre des analyses détaillées sur les métaphores dans la quadrilogie The Hunger Games et ces exemples permettent au lecteur de réfléchir sur les questions traductives abordées.
Dans la « Conclusion » (pp. 229-231) qui clôt l’ouvrage, l’auteure remarque l’exploitation métaphorique qui renforce la relation entre dystopie et science-fiction, créée grâce à l’emploi de la première personne dans les quatre tomes de The Hunger Games. Les métaphores utilisées sont souvent violentes et la visée didactique, morale et politique est bien évidente à travers la voix féminine de Katniss Everdeen qui est la porte-parole d’une jeunesse silencieuse.
Dans l’ensemble, l’ouvrage de Ghanadzadeh Yazdi se remarque pour la richesse de ses réflexions traductologiques dans le cadre de la métaphore qui renouvellent l’intérêt sur les études théoriques, la théorie interprétative, la théorie du skopos et la stylistique comparée.
[Gloria ZANELLA]