Annie BERTIN, Thierry PONCHON, Olivier SOUTET (éds.), Synchronie et diachronie : l’enjeu du sens. Mélanges offerts pour Pr. Hava Bat-Zeev Shyldkrot

di | 20 Ottobre 2023

Annie BERTIN, Thierry PONCHON, Olivier SOUTET (éds.), Synchronie et diachronie : l’enjeu du sens. Mélanges offerts pour Pr. Hava Bat-Zeev Shyldkrot, Paris, Éditions Honoré Champion, 2022, pp. 490.

Le volume intitulé Synchronie et diachronie : l’enjeu du sens. Mélanges offerts pour Pr. Hava Bat-Zeev Shyldkrot a été publié sous la direction de Annie Bertin, Thierry Ponchon et Olivier Soutet, par les éditions Honoré Champion.

Il s’agit d’un volume d’hommage à Hava Bat-Zeev Shyldkrot, professeure émérite à l’Université de Tel Aviv et linguiste internationalement reconnue. Hava Bat-Zeev Shyldkrot, titulaire d’une thèse française sur Les constructions de voir auxiliaire, dirigée par Jean-Claude Chevalier, a consacré sa carrière à l’étude de l’histoire de la langue française et de l’histoire de la linguistique. Plus spécifiquement, elle a su croiser les perspectives synchronique et diachronique en abordant la morphosyntaxe du français, les phénomènes de grammaticalisation, l’évolution de la linguistique générale, les paradigmes des sciences cognitives, les processus de traduction envisagés du point de vue de la sémantique. Fille spirituelle de Meillet, Hava Bat-Zeev Shyldkrot a contribué, tout au long de sa carrière, à diffuser les théories de Meillet et de son disciple, Gustave Guillaume. Le volume d’hommage que ses amis ont souhaité lui offrir met donc en avant la double perspective synchronique et diachronique en associant approche généraliste et étude de cas particuliers.

Ce volume s’ouvre avec l’Avant-Propos (p. 7-11), rédigé par Annie Bertin, Thierry Ponchon et Olivier Soutet, dans lequel les éditeurs décrivent la belle carrière de Hava Bat-Zeev Shyldkrot. Cette ouverture est suivie par le Portrait (p. 13-15), rédigé par Hilla Karas et Hagit Shefer, anciennes étudiantes de Hava Bat-Zeev Shyldkrot. Après cet hommage, le volume présente le curriculum vitae et les publications de la célèbre linguiste (p. 17-30).

L’ouvrage présente deux sections principales : la première, Le sens en question (p. 31-263), aborde la problématique du sens d’un point de vue général ; la deuxième, Questions de sens (p. 265-476), met l’accent sur la contextualité du sens.

La première section contient treize contributions qui s’articulent de la manière suivante :

John W. Du Bois et Mira Ariel, « Give is not a given (but it is an attractor) », p. 33-60.

L’article de Du Bois et Ariel apporte une contribution à la théorie fonctionnelle de la grammaticalisation par la comparaison des stratégies linguistiques pour verbaliser le scénario du DON (GIVING scene) en hébreu (hébreu biblique, hébreu mishnique, hébreu moderne) et en sakapulteko (une langue maya parlée au Guatemala). Plus spécifiquement, les deux langues emploient, avec quelques différences, un verbe qui signifie mettre, placer pour exprimer le scénario verbal du verbe donner.  Les auteurs montrent que DONNER (GIVE) représente un attracteur de grammaticalisation (grammaticization attractor) ou, plus spécifiquement, un domaine attracteur (attractor domain).

Orna Peleg, « The relationship between orthographic phonological and semantic representations in the two cerebral hemispheres », p. 61-73.

L’article de Peleg porte sur l’accès au lexique et, plus spécifiquement, sur la comparaison des processus de désambiguïsation des homographes homophoniques et des homographes hétérophoniques dans les deux hémisphères cérébraux. Par des expériences, l’auteur a examiné les effets phonologiques, lexicaux et contextuels concernant l’ambiguïté sémantique en montrant que 1) le rôle de la phonologie est essentiel pour la reconnaissance visuelle des mots ; 2) l’hémisphère gauche est plus influencé par les aspects phonologiques des mots écrits que l’hémisphère droit et 3) il existe une latéralisation gauche des processus phonologiques. De surcroît, l’auteur met en évidence que l’hémisphère droit traite les mots grâce à l’interaction entre les représentations orthographique, phonologique et sémantique.

Olivier Soutet, « Les aventures du temps opératif de Guillaume à Agamben », p. 75-85.

La contribution de Soutet vise à montrer la notion de « temps opératif » par la lecture du linguiste français Gustave Guillaume faite par le philosophe italien Giorgio Agamben. L’auteur met en évidence la différence, examinée par Agamben au sein de nombreux travaux, entre temps profane (chronos), temps messianique (kairos) et temps eschatologique (parousia) pour décrire le concept de « temps opératif », c’est-à-dire le temps en train de se construire dans la pensée ou, pour mieux dire, « le temps que l’esprit emploie pour réaliser une image-temps » (p. 78). Selon l’auteur, Agamben a compris l’importance du rôle du temps opératif en l’identifiant à un kairos « pensé comme chronos contracté et abrégé », c’est-à-dire à une espèce de simultanéité non atteinte.

Moshé Tabachnik, « Sur la notion de temps opératif dans la structure sémantique du texte littéraire », p. 87-97.

Moshé Tabachnik revient sur le concept de « temps opératif » de Gustave Guillaume par l’étude du texte littéraire. L’auteur examine sémantiquement le roman de Stendhal, Le Rouge et le Noir, et le roman de Zola, Les Rougon-Maquart : Le Ventre de Paris, en montrant que le temps opératif permet de mieux comprendre l’univers du texte littéraire qui découle de l’espace narratif de l’histoire racontée et de l’univers latent de la compréhension.

Annie Bertin, « À propos de la notion d’agglutination chez Saussure », p. 99-110.

Annie Bertin s’interroge sur les concepts d’ « agglutination », employé par Saussure, et de « grammaticalisation », apparu pour la première fois chez Meillet. En reprenant les études de Hava Bat-Zeev Shyldkrot, Bertin montre que les approches de Saussure et Meillet sont similaires en ce qui concerne la séparation des plans synchronique et diachronique et le rôle du locuteur dans le changement linguistique. Il faut cependant souligner que les approches divergent sur les procédés de la grammaticalisation et de l’agglutination. Chez Saussure, l’agglutination, procédé opposé à l’analogie, est le pourvoyeur des variantes syntagmatiques ; chez Meillet, en revanche, la grammaticalisation, procédé toujours opposé à l’analogie, introduit des changements du système grammatical.

Thierry Ponchon, « Analogie, néguentropie lexicale et cohérence systématique diachronique », p. 111-140.

L’auteur examine la systématicité de l’analogie au sein du langage par une perspective diachronique en observant les disparitions et les créations lexicales. Pour ce faire, l’auteur analyse deux morphèmes « nom » et « faire » au sein de plusieurs dictionnaires (FEW, dictionnaires de Godefroy, de Greimas, de la Curne de Saint-Palaye, plusieurs éditions du Dictionnaire de l’Académie française, le TLFi et le Robert historique). Il en ressort que l’analogie représente un processus de régulation du changement linguistique qui organise morphologiquement le lexique. Plus spécifiquement, l’analogie connecte les lexèmes aux séries flexionnelles, les familles dérivationnelles aux séries dérivationnelles et elle définit les structures de nomination.

Hagit Shefer, Tamar Shaviv et Einat Kuzai, « Justification connectors in Hebrew discourse : a taxonomic account », p. 141-151.

Cette étude vise à analyser, en abordant l’approche des grammaires de construction, plusieurs connecteurs de justification en hébreu moderne, notamment meyle, bemeyle, mimeyle, beyn ko vaxo, gama kaxa, belav haxi. L’étude de leurs caractéristiques syntaxiques et fonctionnelles a montré que ces connecteurs marquent une proposition comme un point de référence qui peut être interprété en termes d’une norme, d’une situation donnée ou d’une convention. Ce point de référence représente une justification pragmatique concernant l’acceptation d’une proposition ou d’une implicature conversationnelle soulevée dans un discours.

Denis Le Pesant, « En français, les verbes d’affect à argument sujet cause sont statifs », p. 153-171.

L’auteur montre, par les biais d’exemples, le mode d’action (Aktionsarten) des verbes d’affects à sujet cause en français. Il s’agit, plus spécifiquement, des verbes transitifs directs (p.ex. décevoir, égayer, agacer, bouleverser, contenter, relaxer, étonner) présentant un nom porteur du rôle actanciel d’experiencer comme argument complément et un nom, une proposition conjonctive (p.ex. le fait que) ou une proposition subordonnée à l’infinitif comme argument sujet. Il émerge que les verbes d’affects sont des états car ils sont privés de l’aspect inaccompli.

Anna Orlandini et Paolo Poccetti, « L’interaction de la négation et du quantifieur universel à travers les langues », p. 173-188.

Orlandini et Poccetti, en abordant l’approche de l’Aktionsarten, dressent l’état des lieux des connaissances sur les constructions du type « tous…ne…pas », liant la négation et le quantifier universel tous, au sein de plusieurs langues, notamment en français, anglais, italien, latin et grec. Cette forme de négation partielle est très fréquente en français, très ancienne en anglais, en italien elle représente une exception sauf dans des phrases qui présentent le sujet quantifieur singulier tutto, en latin et grec elle est ignorée ou recherchée.

Eva Havu, « Participes présents en français et en finnois : correspondances et différences », p. 189-217.

Eva Havu se penche sur l’analyse des participes présents français et finnois ayant trois fonctions grammaticales différentes : 1) la fonction d’épithète ; 2) la fonction d’attribut du sujet et 3) la fonction d’attribut du complément d’objet. Sa conclusion porte sur les différences entre les deux langues : en fonction d’épithète, le participe présent français ne s’accorde pas avec son support nominal ; en finnois, en revanche, le participe présent s’accorde toujours avec le nom. En ce qui concerne la fonction d’attribut du sujet, le français et le finnois ne prévoient pas cet emploi. Quant aux participes présents ayant la fonction d’attribut du complément objet, le français se sert des verbes qui ont un sens concret et abstrait (p.ex. trouver) et, en revanche, le finnois montre un participe qui s’emploie à la place d’une subordonnée complétive. L’étude aborde également la question de la traduction en langue française des participes présents passifs finnois en TAVA, ayant le sens de possibilité et/ou de nécessité, en montrant que les traductions les plus réussies sont celles exhibant l’adjectif en –able/-ible et la construction à + infinitif.

Maya Fruchtman, « “How do I know that I mean what you mean when you state: you mean what I mean?” Two linguistic models of modern Hebrew poetry », p. 219-229.

L’article propose une approche linguistique de la poésie hébraïque et non hébraïque contemporaine à partir de l’analyse de deux modèles syntaxiques concernant l’incommunicabilité sur le plan énonciatif. Ces modèles émergent au sein des poèmes de Amir Gilboa et David Avidan, deux poètes qui écrivent en hébreu. La fonction de deux modèles est similaire même si le premier, concernant les règles récursives et l’argumentation circulaire, montre la dissociation et l’incommunicabilité grâce à des structures hypotaxiques typiques de l’argumentation logique. Le deuxième modèle, en revanche, révèle l’aliénation par l’emploi des phrases assertives qui semblent apparemment ambigües.

Nitsa Ben-Ari, « The sixth fictional translator: the linguist », p. 231-251.

Dans cet article, en abordant la perspective du « tournant fictionnel » des études de traduction, Nitsa Ben-Ari s’interroge sur le portrait du « traducteur fictionnel » au sein de la littérature et de la cinématographie du XXe et du XXIe siècles. Plus spécifiquement, l’auteur brosse un parcours descriptif concernant cinq types de portraits : 1) le traducteur-détective du thriller ; 2) le traducteur postcolonial ; 3) l’auteur potentiel ; 4) le témoin historique ou l’interprète de guerre ; 5) le traducteur/interprète amateur étant la parodie du type n. 4 ; 6) le linguiste représentant le traducteur des langues étrangères ou aliènes dans les films de science-fiction. Selon le théoricien, le recours au traducteur est relativement mineur et superficiel dans les exemples examinés. De surcroît, au sein des films de science-fiction, le traducteur est dévalorisé car il est toujours associé à l’image du robot qui, implicitement, met en évidence que l’acte de traduction est « une tâche insensée de transfert sémantique qui pourrait être effectuée par une machine compétente » (p. 248).

Hilla Karas, « Cultural translation and translation proper: experiences of the migrant in Divakaruni’s Queen of dreams », p. 253-263. 

L’article vise à examiner l’image des immigrés indiens de première et deuxième générations aux États-Unis au sein du roman Queen of Dreams (2004) de Chitra Banerjee Divakaruni. Plus spécifiquement, l’auteur met en évidence la représentation de la traduction interlinguale, la traduction interculturelle et le chevauchement entre traductions réelles et imaginaires.

La deuxième section est composée de treize articles. Voici comment s’articulent les différents chapitres de cette section :

Tamar Sovran, « Meaning relations and the Hebrew root S. F. K. », p. 267-277.

Tamar Sovran trace le parcours diachronique de la racine triconsonnantique S.F.K. en hébreu en abordant l’approche de la sémantique cognitive de Lakoff (1986). Plus spécifiquement, l’auteur examine, à l’aide des schémas images concernant le concept de récipient, les relations de sens construits par cette racine. Il en émerge que cette racine a plusieurs sens, notamment « doute », « fournir », « satisfaction » et « être à l’heure ». D’une part, selon l’hypothèse de la polysémie de la racine, ces sens peuvent être connectés entre eux ; d’autre part, selon l’hypothèse de l’homonymie de la racine, ces sens ne sont pas connectés car ils montrent deux étymologies différentes.  

Gerda Hassler, « L’expression adverbiale de l’aspectualité et son interaction avec les formes verbales », p. 279-292.

La contribution de Hassler, fondée sur l’analyse sémantique pluridimensionnelle (synchronique et diachronique) de Hava Bat-Zeev Shyldkrot, ouvre la voie à une réflexion sur les marqueurs adverbiaux de l’aspectualité au sein des langues romanes. Après avoir montré que les langues à aspect grammatical présentent une liaison entre une forme verbale imperfective et un verbe délimitant, l’auteur affirme que, dans les langues romanes, la liaison concerne la forme verbale perfective et un adverbe exprimant une vision intérieure de la situation (p.ex. se lever soudainement, s’arrêter soudainement, disparaître soudainement, débloquer soudainement). L’auteur a également constaté, à l’aide de Sketch Engine, que les formes verbales perfectives sont aspectuellement plus marquées que les formes imperfectives et qu’elles se lient à des adverbes qui s’opposent à leur qualité aspectuelle. De surcroît, cette concordance entre les formes perfectives et imperfectives des verbes et les constructions adverbiales peut dépendre du choix du locuteur pouvant employer des marqueurs adverbiaux (perspective aspectuelle) ou des marqueurs lexicaux (perspective de la localisation temporelle).

Danielle Leeman et Max Silberztein, « Pourquoi peut-on être au salon et non être à la chambre ? Le curieux comportement des pièces du logis », p. 293-314.

L’article vise à examiner la répartition des prépositions devant les noms concernant les pièces de la maison en français. De manière spécifique, les auteurs s’interrogent sur l’acceptabilité de certaines constructions grammaticales, à partir de l’examen des études de Dubois (1979), Vandeloise (1986, 1987), Le Pesant (2000) et de G. Gross (1990) et du corpus de M. Gross (1975). Ce qui émerge, de cette étude, c’est le fait que la construction être à Déf [N] pièce (p.ex. être au salon, être à la cuisine) est acceptable quand le prédicat d’une activité ou d’une action entre dans la définition de N. Les auteurs montrent aussi que la construction aller à Déf [N] pièce (p.ex. aller au salon, aller à la cuisine) est grammaticalement correcte car N désigne le but du déplacement. En revanche, la construction aller/être à la chambre/au couloir est incorrecte car le nom n’est pas lié au prédicat d’action/d’activité et le verbe ne prévoit pas un sujet actif. 

Christiane Marque-Pucheu, « Dire après et implications pour le dit antérieur : suspension provisoire ou définitive », p. 315-327.

Marque-Pucheu, en abordant la méthodologie du Lexique-Grammaire, prend en examen la valeur pragmatique de l’adverbe temporel après en français, notamment au sein de la configuration du type X. Après, Y ou X, après, Y. L’analyse, en faisant appel aux exemples tirés du Corpus WaCky du Web français (FrWaC), aborde, en premier lieu, l’examen des propriétés distributionnelles et syntaxiques du marqueur discursif après et, en deuxième lieu, l’étude de son fonctionnement sémantique et pragmatique à l’aide de l’approche de Anscombre (2013). Il ressort que, par l’emploi de après pragmatique, le locuteur se détache dans Y, séquence successive, de X, l’assertion antérieure, en atténuant les implications de l’acte de langage véhiculées par X.

Hisae Akihiro, « Le connecteur du coup dans le parler interactif et informel – productivité et multifonctionnalité », p. 329-342.

L’article, à l’aide d’une approche basée sur l’usage, vise à analyser les emplois diversifiés et les fonctions discursives de du coup au sein du corpus TUFS, constitué de données orales, notamment des conversations interactives de style informel, collectées entre 2005 et 2015 en France. D’abord, l’auteur propose un inventaire de trois emplois de du coup : 1) connecteur logico-sémantique ; 2) modalisateur ; 3) organisateur discursif. Ensuite, il décrit l’évolution de l’emploi de du coup sur une dizaine d’années en montrant une majeure productivité de la locution adverbiale.

Silvia Adler, « L’imprécis construit par les slogans publicitaires en plus : procédé dévalorisant ou valorisant ? », p. 343-354.

La contribution, fondée sur des publications précédentes de l’auteur (p. 343), ouvre la voie à une réflexion sur l’imprécis au sein des slogans publicitaires français employant plus. Pour ce faire, l’auteur fait référence à Slogansdepub, une base de données ayant un répertoire de 3800 slogans publicitaires, en traçant une série de catégories (p. 345) : 1) plus comme intensifieur verbal (p.ex. Offrez plus, offrez Carte d’Or) ; 2) plus comme adjectif (p.ex. Toujours plus haut, toujours plus fort !) ; 3) plus que + nom / infinitif (p.ex. Bien plus qu’une banque ; Bien plus que traverser la Manche) ; 4) plus comme adverbe (p.ex. Allons plus loin) et 5) d’autres emplois (p.ex. Plus c’est Fanta, moins c’est sérieux). L’analyse montre que l’imprécis constitue une très bonne stratégie de persuasion car le destinataire devient un partenaire actif dans le décodage du message publicitaire.

Bernard Combettes, « La formation des locutions conjonctives : le cas de sans (ce) que et de avec ce que », p. 355-366.

Combettes dresse l’état des lieux des connaissances sur les locutions conjonctives sans (ce) que et avec ce que en proposant un parcours diachronique du latin au français contemporain duquel il ressort que la locution sans que est présente en français contemporain tandis que la locution avec ce que se maintient jusqu’au moyen français. Les raisons de cette différence d’évolution sont multiples : la locution avec ce que a une valeur discursive d’addition fréquente ne pouvant pas s’intégrer aux formes en que ; cette locution présente un sémantisme restreint ; cette locution a un rôle parataxique qui ne rentre pas dans des rapports de subordination ou dépendance, comme c’est le cas pour la locution sans (ce) que et pour les conjonctions temporelles comme lorsque ou d’alors que.

Claire Badiou-Monferran, « Nouvelle histoire de cependant et cependant que à l’aune du concept de “rémanence” », p. 367-381.

Cette contribution porte sur l’histoire du couple cependant / cependant que en abordant l’étude sur l’évolution des conjonctions temporelles (Bat-Zeev Shyldkrot, 1987, 1989), l’approche sémantique des conjonctions en diachronie (Bat-Zeev Shyldkrot et Bertin, 2008) et la théorie sur l’expression de la concession (Soutet, 1990, 1992). L’auteur tente d’intégrer ces approches au concept de « rémanence » (Badiou-Monferran, 2020), c’est-à-dire le « phénomène persistant après la disparition de sa cause » (p. 372-373) permettant de mettre en évidence la dimension contextuelle dans le changement linguistique. Ce qui émerge est la contamination du sémantisme de cependant et son évolution d’un emploi temporel à un emploi concessif : d’une part, l’emploi en concurrence avec mais a permis de lui donner un sens concessif ; d’autre part, l’emploi adversatif s’explique par des traits sémantiques liés aux contextes temporels d’origine.

La notion de « rémanence » peut aussi être utile pour comprendre l’évolution de cependant que, forme privée de son sens comparatif, reprise « dans la foulée de la polygénèse d’alors que » (p. 376) et remplacée par tandis que en français moderne.

Ruth Burstein, « The uses of Ken (Yes) in Hebrew from biblical to modern Hebrew », p. 383-397.

Se situant au sein des recherches sur la grammaticalisation (Hopper et Traugott, 2003; Bat-Zeev Shyldkrot, 2017-2018), la recherche présentée ici explore les fonctions de ken (oui) de l’hébreu biblique à l’hébreu moderne. La grammaticalisation est un procédé qui présente quatre étapes intermédiaires : désémantisation, extension, décatégorisation, érosion. Ken est donc le résultat d’un procédé de grammaticalisation : en hébreu biblique, ken est un nom ayant le sens de vérité ; en hébreu mishnique, talmudique et médiéval ken signifie ainsi (comme déictique intertextuel) et en hébreu moderne, ken devient un marqueur discursif ayant plusieurs sens (p.ex. réponse affirmative, accord, ouverture de conversation, étonnement et ainsi de suite).

Tania Gluzman, « Les adjectifs unique, seul et simple, inclassables ou grammaticalisés ? », p. 399-422.

L’article examine le fonctionnement sémantique et syntaxique des adjectifs de restriction seul, simple et unique en montrant le procédé de grammaticalisation. Pour ce faire, l’auteur fait référence à plusieurs outils, notamment le corpus Frantext et des dictionnaires en ligne (p.ex. Le Grand Robert de la langue française, TLFi et context.reverso.net). Il ressort que ces adjectifs ont parfois des sens différents en postposition et en antéposition ; d’autres fois, ils subissent la généralisation jusqu’à arriver au blanchiment sémantique. De surcroît, les données montrent que ces adjectifs sont passés par plusieurs stades de la grammaticalisation : comme unités grammaticalisées, ils ont rempli la fonction adverbiale restrictive ; comme marqueurs discursifs de restriction, ils se sont assimilés aux locutions causales à valeur prépositionnelle (p.ex. par seul/simple/unique fait de).

Thomas Verjans et Julie Glikman, « Un ou une espèce de changement ? », p. 423-434.

Cette contribution vise à examiner le changement linguistique en cours concernant la séquence « un espèce de », considérée par les auteurs comme un signe du renouvellement de la grammaire et comme « un déterminant indéfini complexe visant à exprimer l’approximation » (p. 423). Grâce à plusieurs exemples tirés de dictionnaires et de corpus (p.ex. TLFi, Frantext, Eslo, CFPP2000, GGHF), les auteurs se concentrent ici sur l’histoire de la constitution de la locution déterminative « une espèce de » en s’interrogeant sur les premières attestations de l’accord du déterminant initial avec le nom espèce et avec le N2. Sur la base des études de Schapira (2014), les auteurs montrent que espèce de présente une double interprétation : sous-catégorisatrice (le nom associé à un complément du nom – forme non figée) et approximative (le déterminant indéfini complexe – forme grammaticalisée). À cet égard, la séquence semble être considérée comme un déterminant à partir de l’époque classique même si les premières attestations de l’accord du déterminant initial avec le N2 apparaissent, de manière non systématique, à partir du XVIIe siècle. Aujourd’hui, l’accord avec le N2 est très récurrent à l’oral et, selon les auteurs, cela représente l’aboutissement de la grammaticalisation. Leur conclusion porte sur le fait que la grammaticalisation de la séquence montrera un degré supplémentaire à partir du moment où l’accord du déterminant initial avec le N2 deviendra la norme.

Céline Vaguer, « “Qui veut voyager loin ménage sa monture.” Hippique et équestre : des synonymes exactes ? », p. 435-457.

L’article porte sur l’analyse pluridimensionnelle, c’est-à-dire étymologique, morphologique, distributionnelle et sémantique, de deux adjectifs, équestre et hippique, en français. L’auteur, à l’aide de plusieurs dictionnaires et corpus (p.ex. Robert méthodique, TLFi, Frantext, Wortschatz), trace un parcours diachronique sur l’évolution des emplois de deux adjectifs et sur leur signification. Même si les deux adjectifs montrent une identité de sens (Conenna et Kleiber, 2012) car ils se réfèrent à « ce qui est relatif au cheval » (p. 456), il faut souligner que chaque adjectif, par des emplois différents, montre une variation d’ordre lexical. En fait, équestre représente la relation monteur-monture, l’art équestre, l’art graphique, les activités récréative ou militaire, le plaisir et la nature. En revanche, l’adjectif hippique est lié à des emplois concernant la monture, le sport, l’industrie du jeu, le concours, les sensations fortes et l’hippodrome.

Yuji Kawaguchi, «Quelques problèmes dans l’utilisation des atlas linguistiques pour analyser l’évolution du français », p. 459-476. L’ouvrage se termine par l’article rédigé par Yuji Kawaguchi qui fait le point sur l’évolution du français pendant les enquêtes dialectologiques. Plus spécifiquement, l’auteur prend en compte la carte du mot jument, le suffixe –ette et la carte du mot noisette, au sein de deux atlas linguistiques, l’Atlas linguistique de la France (ALF) et l’Atlas linguistique et ethnographique de la Champagne et de la Brie (ALCB). Sa réflexion a le mérite de mettre en évidence les discordances entre les deux atlas. En premier lieu, la difficulté de l’ALF à décrire les variantes locales de jument et de noisette. En deuxième lieu, le manque de précision de l’ALF sur les variations phonologiques ou morphologiques (p.ex. –atte, -ette, -ettes). En troisième lieu, la différence des principes d’investigation adoptés par les atlas : ALF respecte les données des informateurs ; ALCB, différemment, influence les informateurs. Pour conclure, l’auteur nous prévient sur la fiabilité des données concernant l’évolution linguistique de la période prise en considération.

[Mariangela ALBANO]