Adriana ORLANDI, Le paradoxe de l’adjectif, Louvain-la-Neuve, De Boeck Supérieur («Champs linguistiques. Recherches»), 2020, pp. 279.

di | 1 Luglio 2021

Bien que l’état actuel des connaissances linguistiques sur l’adjectif soit aujourd’hui très avancé, un certain nombre de questions restent problématiques. En particulier, ce qui attire l’attention d’A. ORLANDI est ce qui a été défini comme le « nœud gordien » de la catégorie adjectivale, c’est-à-dire sa position syntaxique prototypique et, plus précisément, le « bloc prédicatif » des adjectifs : par cette expression, on entend l’impossibilité pour certains d’entre eux d’être en position d’attribut, alors qu’ils peuvent être en position d’épithète.

Alors que la plupart des chercheurs sont enclins à expliquer cette asymétrie sur une base sémantique, ORLANDI propose une explication syntaxique, basée sur certains concepts clé de la Grammaire Philosophique de Michele Prandi. L’hypothèse théorique de base est que les adjectifs sont des entités linguistiques intrinsèquement relationnelles, dont le sens est construit sur la base de la relation qu’ils ont avec le nom. Cette hypothèse justifie l’utilisation de la notion d’emploi adjectival : au lieu de parler d’« adjectifs qualificatifs », il serait donc plus correct de parler d’ « emplois qualificatifs ». Cette terminologie permet de décrire plus facilement la distribution des adjectifs qui ne sont pas des qualificatifs, mais qui sont utilisés dans un sens qualificatif (par exemple « une allure présidentielle »).

Il convient de préciser que la notion d’emploi proposée par ORLANDI est légèrement différente de celle proposée par d’autres spécialistes. En particulier, elle englobe la notion utilisée par Gaston Gross, qui en donne une définition plus étroite, mais surtout, elle se démarque complètement des analyses pragmatiques, basées sur l’utilisation contextuelle de l’adjectif. Toujours selon le modèle de Prandi, l’analyse se concentre sur les connexions conflictuelles – c’est-à-dire celles où il y a un décalage interprétatif entre le nom et l’adjectif, car il s’agit de configurations syntaxiques qui permettent de séparer la forme du contenu. Ces connexions étant illustrées par certaines figures de rhétorique, ce choix a ainsi orienté la constitution du corpus, qui est de nature résolument littéraire, et coïncide plus précisément avec le roman Madame Gervaisais des frères Goncourt (1869).

Ces conflits d’usage sont divisés en différents types : une première subdivision est faite entre le conflit « traversé » et le conflit « détourné ». Le conflit « traversé » est de type direct et s’identifie aux figures rhétoriques de la métaphore et de l’oxymore, tandis que le conflit « détourné » est de type indirect et se divise à son tour en usages « oblique » et « dilaté ». Les emplois obliques sont typiquement illustrés par la figure rhétorique de l’hypallage, tandis que les emplois dilatés sont identifiés par l’analogie et la métonymie. L’accumulation de plusieurs emplois conflictuels est possible, et crée des passages d’une densité sémantique considérable.

L’analyse se concentre d’abord sur la position épithète, pour se tourner ensuite vers la position attribut, en montrant qu’il y a une sorte de blocage des emplois obliques et dilatés dans cette position. En d’autres termes, alors que la position épithète tolère tous les usages conflictuels, la position attribut n’admet pratiquement que les usages conflictuels métaphoriques directs, ainsi que certains usages dilatés dits « classifiants ». Ce blocage est expliqué comme la conséquence du fait qu’il existe des régimes de codage différents, selon la position que le mot occupe dans la phrase : alors que le nom suit un codage ponctuel, le verbe suit un codage relationnel. L’adjectif peut changer de régime de codage : lorsqu’il est en position d’épithète, il est associé à un nom et suit un codage ponctuel, tandis que lorsqu’il est en position d’attribut, il est associé à un verbe et suit un codage relationnel. La structure prédicative étant caractérisée par un codage relationnel, tous les adjectifs qui n’ont pas pour fonction d’attribuer une propriété à un référent sont exclus de cette position : autrement dit, seuls les emplois qualificatifs peuvent être en position d’attribut. Le cas de l’adjectif « blanc » est analysé comme un prototype illustratif de ces différentes possibilités.

Selon ORLANDI, le fait que ce modèle théorique ait été développé sur des usages conflictuels de l’adjectif ne signifie pas qu’il ne s’applique qu’à ceux-ci : bien au contraire. En effet, ce modèle est appliqué par la suite aux usages « cohérents » (i.e. non conflictuels) et en particulier aux fonctions non qualificatives de l’adjectif. Celles-ci se divisent en trois groupes principaux : la fonction classifiante, la fonction identifiante et la fonction de modalisation.

Le « bloc prédicatif » s’explique alors par la fonction différente du nom et de la structure prédicative introduite par une copule : alors que le nom ne fait qu’exprimer une relation sémantique qui le relie à une propriété donnée, la structure prédicative crée ou construit une relation sémantique nouvelle. C’est pourquoi la structure prédicative montre une certaine résistance envers les emplois non-qualificatifs de l’adjectif.

L’ouvrage se termine par une réflexion sur ce que l’autrice appelle l’instabilité typologique de l’adjectif, c’est-à-dire le fait qu’il n’existe pas de consensus entre les spécialistes sur l’universalité de la catégorie adjectivale dans toutes les langues : selon certains typologues, en effet, l’adjectif est remplacé dans certaines langues tantôt par le nom, tantôt par le verbe. L’ambivalence de la structure adjectivale, mise en évidence par l’analyse du bloc prédicatif, explique naturellement ce phénomène.

[SARA VECCHIATO]

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