Mathilde FONTANET, Nicolas FROELIGER, Christian BALLIU (dir.), Traduction technique et technique de la traduction, Équivalences, n° 50 (1-2), 2023, 286 pp.
Ce numéro d’Équivalences, revue universitaire belge de traduction fondée en 1971, présente ici son dix-neuvième volume thématique, consacré à un des grands domaines de la traduction professionnelle contemporaine : comme le disent les trois éditeurs en ouverture, la technique est partout, et, partant, les textes techniques promis à la traduction sont omniprésents dans nos vies. Et par « technique » s’entendra plus volontiers dans le volume un type de texte (de nature informative et surtout procédurale), qu’un domaine ontologique d’activités (production de machines et outils, pour faire simple). Aussi la nature technique des textes peut-elle aussi bien traverser les secteurs de l’économie, de la médecine, du droit, dès lors que ceux-ci s’emploient à expliquer comment faire plutôt qu’à autoriser ou interdire, argumenter, analyser, contester, émouvoir ou promouvoir.
Le volume tient à s’engager dans le « plein champ » de la pratique, et règle son objectif sur la relation, tantôt réelle tantôt souhaitée, qui caractérise aujourd’hui ou devrait allier formation et pratique de la traduction. Deux questions symétriques orientent réflexions et enquêtes : est-ce que nos formations universitaires actuelles préparent bien à la profession telle qu’elle évolue de plus en plus rapidement ? Est-ce que les professionnels actifs aujourd’hui accordent leur foulée à l’avancée vertigineuse de la technologie telle qu’elle conquiert toujours plus nos formations ? Le panorama est varié.
Le volume s’articule en quatre sections thématiques : 1) des éclairages théoriques, 2) des applications localisées, 3) le lien entre formation et vie professionnelle, et enfin 4) des projets.
La vocation du volume trouve son « la » dans l’analyse sémantique diachronique du terme « traductique », qui conjugue les concepts de traduction et de technicité informatique, selon deux perspectives successives et complémentaires : l’une qui la voudrait synonyme de traductologie, appliquée à la réflexion théorique de la traduction en général, et plus spécifiquement littéraire, et l’autre qui l’oriente complémentairement vers l’ensemble des supports informatiques peu à peu développés et affinés dans ces dernières décades. Mais l’auteur appelle de ses vœux une rencontre amicale entre les deux tendances, n’excluant pas que les supports informatiques puissent également servir efficacement la traduction littéraire (Aurélien Talbot, « La traduction en débat : émergence et usages d’un néologisme » (19-41). La question posée par Nicolas Froeliger, « A-t-on besoin d’une culture générale pour traduire en langue de spécialité » (43-69), diagnostique d’entrée de jeu un changement de paradigme dans la notion même de culture, qui se présente toujours plus, non comme un stock d’informations capitalisées et sédimentées, mais plutôt comme un flux tributaire d’une compétence essentielle : non plus savoir (tout court), mais savoir accéder au savoir, en sachant également faire la part du grain, de l’ivraie et de l’oubli. Plus qu’un savoir, il s’agit à la fois d’un comportement (éthique), d’un devoir (déontologie) et d’un positionnement (politique). A-t-on besoin de culture générale pour traduire ? Certes oui, encore et toujours, mais ce qui a décidément changé, ce sont ses voies d’accès.
La deuxième section aborde résolument le « plein champ », avec quelques « applications localisées ». La technicité terminologique pose un défi consistant et croissant aux langues minoritaires, en particulier par l’écart qu’elle creuse entre la spécialisation des concepts et de leur terminologie et la demande en communication compréhensible de la part des destinataires. Aly Sambou développe l’exemple de la communication médecin/patient au Sénégal (« Traduction technolectale en langues sénégalaises : comment se négocie la technicité du discours médical en jóola et wolof » (73-89) : l’étude de la terminologie médicale dans des entretiens médecins/patients sénégalais parlant jóola ou wolof fait émerger le grand besoin de vulgarisation qui marque les prestations de service au grand public, et avec lui, une réelle urgence d’outiller ces langues en terminologie de vulgarisation. Cette tâche semble appeler de ses vœux un engagement créateur et médiateur de la part des professionnels de la traduction. Muguras & Lucian Constantinescu s’attachent à la traduction en roumain de De Architectura de Vitruve, entreprise par l’architecte G.M. Cantacuzino. La double compétence de l’architecte contemporain entre « Cultures technique et [culture] générale dans la traduction de l’architecture » en fait un « cas » d’étude (91-112) qui plaide en faveur du patrimoine de connaissance humaniste dans l’exercice d’une traduction par ailleurs également technique.
La troisième section se penche sur le « Lien entre formation et vie professionnelle ». Tout d’abord, de la formation à la profession surgit un gué problématique : les concours d’embauche. Philippe Anckaert observe un décollement notoire (en Belgique) entre, d’une part, les grandes attentes annoncées par les appels d’offre avec leurs descriptions de fonctions et de compétences et, d’autre part, les moyens pour les tester, mal adaptés ou simplement absents des épreuves, en particulier en ce qui concerne « La compétence technique : la malaimée des concours et examens de traduction ? (115-142). En effet, se pose de plus en plus cruciale la question de l’adéquation des formations aux besoins du marché et, partant, des modalités de son évaluation. Nicolas Froeliger tente d’en faire un état de l’art au moyen de trois types d’enquête : un sondage auprès des traducteurs français de la société professionnelle STF, la perception du métier dans les institutions qui y recourent, et l’indicateur d’apprentissage des étudiants du réseau EMT au début et au terme du master (« Traduction technique et technicité de la traduction : organiser le dialogue entre monde professionnel et formations »,143-164). Il appelle de ses vœux un effort d’adéquation entre formation et entretien d’embauche, et souligne l’absolue nécessité de promouvoir une formation continue.
Au vu de l’évolution fulgurante du paysage technique qui emporte la traduction dans son torrent, Mathilde Fontanet se demande s’il serait opportun de refondre complètement contenus et méthodes de « L’enseignement de la traduction technique à l’heure de la post-édition » (165-196), pour réorienter nettement la formation en faveur de la post-édition. Elle utilise, d’une part, une enquête professionnelle de proximité, et d’autre part, un travail massif de post-édition professionnelle. Mais tant ses informants que son étude de cas l’amènent à considérer qu’au contraire, la formation actuelle reste entièrement valable, et que la post-édition, si et seulement si elle est soutenue par de bonnes compétences classiques de traduction, ne demande pas plus qu’une fin de cours qui en expose les conditions, les règles et les principaux pièges. Les exemples fournis éclairent bien les directions, les enjeux, les méthodes et les limites de la post-édition.
La dernière section, « Projets », propose des excursions vers un proche avenir. Cristian Valdez s’oriente « Vers une approche discursive de la traduction automatique neuronale espagnol-français de textes techniques » (199-233) : un corpus de textes techniques sur les cybermonnaies soumis à la traduction neuronale (Deepl) de l’espagnol vers le français fait l’objet de trois interrogations : l’intégrité des informations, la cohérence terminologique et la cohérence et cohésion textuelle interne. Au moyen du logiciel Glozz, le chercheur annote et commente les divers dysfonctionnements des moteurs de TAN. Il en conclut que l’attention demandée par la post-édition rend ce travail souvent aussi couteux du point de vue cognitif que la biotraduction.
Dans « Technique ou non technique, telle est la question. Représentations de la traduction médicale et de ses difficultés » (235-261), Tatiana Musinova veut confronter trois représentations différentes de la traduction médicale : celle du marché professionnel, celle forgée par la traductologie, et celle que perçoivent les étudiants en formation. Le résultat de l’analyse mène à envisager (ce qui est désormais une évidence, [n.d.a]) que la terminologie doit s’assortir d’une forte composante phraséologique et discursive.
Enfin, Enrico Monti rapporte une recherche action dans le cadre de formation Master (« Former à la traduction scientifique et technique : le cas d’un projet réel de fin de Master » 263-286). Le projet réel pousse une case plus loin la traditionnelle « simulation » et assure aux étudiants la motivation forte d’une prestation professionnelle. Cette modalité d’enseignement est de plus en plus pratiquée au niveau des master en raison de son fort pouvoir d’engagement et des nombreuses compétences qu’elle met en œuvre.
Cet aperçu de certaines pratiques dans des EMT vient conforter et renforcer des pratiques déjà répandues ailleurs depuis plusieurs années, suivant des initiatives tantôt individuelles, tantôt concertées au sein des masters. Il est naturel que la considération des pratiques professionnelles et de leur évolution engendre des parcours convergents dans les conceptions des formations.
[Geneviève Henrot Sostero]