Cristina BRANCAGLION, Michel Tremblay peintre de l’oralité féminine. Perspectives linguistiques sur deux œuvres contemporaines

di | 4 Febbraio 2026

Cristina BRANCAGLION, Michel Tremblay peintre de l’oralité féminine. Perspectives linguistiques sur deux œuvres contemporaines, I libri di Emil, Città di Castello, 2025, pp. 168.

L’ouvrage de Cristina Brancaglion, Michel Tremblay peintre de l’oralité féminine. Perspectives linguistiques sur deux œuvres contemporaines, propose une lecture à la fois linguistique et littéraire de la prose récente de Michel Tremblay, en prenant pour fil directeur la construction des voix féminines et, surtout, les procédés par lesquels l’écrivain fait entendre la diversité du français parlé au Québec. D’emblée, comme le souligne l’autrice, l’entreprise n’est pas une simple célébration d’un style : elle vise à montrer comment le langage sert à définir les personnages, à les situer selon leurs appartenances sociales et à rendre perceptibles leurs états émotifs. Ce point de départ, clairement programmatique, ancre l’étude dans un horizon scientifique précis : comprendre l’oralité littéraire comme un dispositif de variation, non comme un décor. L’introduction installe avec efficacité la double échelle du livre : ampleur du corpus tremblayen et focalisation sur un segment circonscrit. L’autrice rappelle la fortune et la centralité de cet univers fictionnel — elle évoque notamment l’hommage scénique montréalais de 2022, véritable “colossale épopée de douze heures” (p. 7) — afin de mieux justifier le choix d’un terrain plus resserré, mais heuristiquement rentable. Selon l’autrice, la production de Tremblay se laisse lire comme une vaste mémoire sociale, traversée par des cycles et des retours, mais c’est précisément parce que cette œuvre est déjà largement commentée qu’il devient pertinent d’éclairer des zones moins stabilisées : Brancaglion annonce ainsi son intérêt pour une « production narrative plus récente, encore peu étudiée » (p. 12). Elle retient deux textes en prose — Conversations avec un enfant curieux (2016) et Victoire ! (2020) — parce qu’ils autorisent une observation fine des variétés de français par l’entremise de plusieurs figures féminines inscrites dans des contextes générationnels et socioculturels différenciés. Cette décision méthodologique est d’autant plus convaincante qu’elle ne procède pas par argument d’autorité, mais par hypothèse de travail : la pluralité des voix féminines devient un observatoire de la variation. Dans cette même entrée en matière, l’autrice inscrit l’ouvrage dans un sillage intellectuel explicite. Elle rappelle que l’étude des représentations de l’oral a mobilisé les linguistes sur divers supports, mais que la littérature demeure un laboratoire privilégié, notamment parce qu’elle a historiquement précédé la grammaire dans la prise en compte de la langue populaire, au sens de Gadet. Brancaglion articule ce rappel à une bibliographie structurante (Gadet, Blanche-Benveniste et Jeanjean, Léon, Mahrer, Rouayrenc), ce qui place d’emblée sa démarche sous le signe d’une continuité critique : elle ne réinvente pas l’objet, elle déplace des outils vers un corpus et une problématique spécifiques, tout en assumant la part d’adaptation requise. 
Le premier chapitre suit une progression historique et culturelle : il reconstitue l’émergence de Tremblay comme écrivain de l’oralité en rappelant les précédents de la littérature québécoise, les débats sur la légitimité de la variété locale, et la longue tension entre norme exogène et usages endogènes. L’autrice montre, avec une précision utile, comment les procédés de représentation (graphies non standard, élisions, « trucages » orthographiques, mise à distance typographique) ont été mobilisés bien avant l’ère tremblayenne, mais souvent confinés à des effets pittoresques ou comiques. Cette contextualisation rend d’autant plus lisible le basculement associé au joual. L’autrice rappelle que la représentation des Belles-sœurs en 1968 « fait scandale » et produit une « onde de choc » (p. 27), parce que l’enjeu dépasse le simple registre : il s’agit d’un théâtre social, réaliste, où la langue populaire n’est plus un accessoire mais une matière dramatique centrale. Dans ce cadre, selon l’autrice, l’intérêt de Tremblay tient aussi à sa conscience de la fabrication littéraire : l’oralité n’est pas un enregistrement, mais une construction qui vise des effets esthétiques, identitaires et politiques. Le livre insiste ici — et c’est l’un de ses points forts — sur l’ambivalence du mot « joual » et sur la nécessité de ne pas confondre variété linguistique et stylisation : l’autrice rappelle, à la suite de Tourgeon (1973), que l’idée d’une langue joual strictement délimitée est « chimérique » (p. 30), ce qui oblige à penser en termes de continuum, de fréquences, d’indices.

Le deuxième chapitre, plus technique, établit l’armature analytique. Brancaglion reprend le dispositif de Rouayrenc et, comme elle l’affirme, le rend opératoire pour le français québécois en intégrant la dimension géographique et les registres de variation interne. Elle distingue trois strates et précise l’orientation de chacune : l’ « oralité normée » relève d’une oralité « souvent le plus correct » (p. 53), l’« oralité courante » correspond aux « faits langagiers propres au français parlé » (p. 54), tandis que l’« oralité marquée » concentre les indices plus stigmatisés ou plus saillants. L’apport heuristique réside moins dans la tripartition elle-même — connue dans la littérature — que dans sa reconfiguration pour le Québec, appuyée sur des synthèses et sur des ressources lexicographiques récentes. L’autrice ne simplifie pas la question : elle rappelle que la frontière entre familier et socialement dévalué se joue volontiers surtout sur le nombre d’occurrences de certaines variantes, ce qui évite de transformer la variation en taxinomie figée. On apprécie également la transparence épistémique : Brancaglion explicite les aménagements apportés au modèle initial et justifie leur nécessité au regard des données.
Les chapitres d’analyse (3 et 4) appliquent ce cadre en suivant une logique de lecture qui épouse la progression de l’ouvrage : d’abord les figures féminines associées à la langue de prestige, ensuite celles qui incarnent un parler québécois plus familier ou plus marqué. Dans le troisième chapitre, l’autrice s’intéresse aux personnages dont la position sociale ou institutionnelle favorise l’accès à un français moins localement indexé. Elle relie cette observation à l’histoire culturelle de l’éducation au Québec et rappelle, par exemple, des éléments de contexte tels que la reprise en main confessionnelle : « l’Église reprend petit à petit sa mainmise sur l’éducation ». Mais l’intérêt de la démonstration tient au fait que la langue de prestige n’est pas traitée comme une simple conformité : l’autrice met en évidence des moments de fluctuation, où la pression affective, la scène d’interaction ou la mémoire du milieu d’origine réintroduisent des marqueurs locaux. Autrement dit, selon l’autrice, la variation ne se superpose pas mécaniquement aux catégories sociales ; elle se reconfigure dans l’énonciation, par « alignements » et « décrochages » qui sont précisément ce que la littérature rend observable.
Le quatrième chapitre, plus ample, explore la diversité des parlers québécois à travers la parole de plusieurs générations. Comme le souligne l’autrice, ce dispositif générationnel permet de mesurer « l’ampleur » des variations, de la familiarité quotidienne jusqu’aux nuances plus stigmatisées. La démarche est systématique : prononciation, morphosyntaxe, lexique, avec un effort constant pour relier marqueurs formels et effets de caractérisation. L’autrice privilégie une description fonctionnelle : certains traits servent l’ancrage temporel (fin du XIXᵉ siècle, années 1950), d’autres signalent l’espace social (rural/urbain) ou la situation interactionnelle. L’un des mérites du chapitre est de montrer comment, chez Tremblay, l’oralité n’est pas seulement « mise en scène », mais aussi thématisée : le texte fait parfois place à des commentaires métalinguistiques qui rendent la variation visible aux personnages eux-mêmes. À cet égard, l’exemple de « pis », relevé et commenté à l’intérieur du roman, est révélateur : « Victoire ! Tu viens de lâcher tes deux premiers ‘pis’ ! » (p. 144). L’autrice y voit, de manière convaincante, un indice de bascule identitaire : la variante familière n’est pas un accident, elle devient un événement énonciatif, socialement interprété. La conclusion récapitule les acquis sans emphase excessive. Brancaglion insiste sur l’idée que Tremblay « utilise pleinement les ressources disponibles pour montrer la diversité des usages de la langue » (p. 153), ce qui reformule, sur un mode synthétique, la thèse maîtresse du livre : l’oralité féminine est le vecteur privilégié d’une pluralité de français québécois littérarisés. Elle précise aussi que cette pluralité n’est pas uniforme : certaines zones (par exemple, les formes les plus opaques ou les anglicismes) apparaissent selon des logiques de concentration et d’époque, ce qui renforce l’hypothèse d’une stylisation sélective plutôt que d’une copie exhaustive. L’autrice souligne enfin que la variation d’un même personnage peut être représentée de manière variable, et que cette variabilité, loin de fragiliser l’analyse, en constitue l’objet : elle permet d’articuler histoire, contexte, ethos et trajectoires. En définitive, le volume se distingue par sa solidité méthodologique, la clarté de son dispositif et l’intelligence de ses articulations entre linguistique et littérature. Son principal atout scientifique est de proposer un modèle transférable — fondé sur des catégories explicitement définies — tout en l’éprouvant sur un corpus précis, soigneusement justifié. Sur le plan heuristique, l’ouvrage évite deux écueils fréquents : réduire l’oralité à un folklore graphique, ou dissoudre l’analyse dans une généralité sociologique. Ici, selon l’autrice, la variation est à la fois un fait de langue et une stratégie de représentation, et la prose tremblayenne devient un terrain privilégié pour observer comment le français québécois, dans ses registres, ses indices et ses valeurs, se transforme en forme littéraire. Si l’on devait formuler une réserve, elle tiendrait moins à la démonstration qu’à la densité : certains passages très riches en phénomènes pourraient gagner, pour un lectorat non spécialiste, à être encore davantage ralentis par des explicitations graduées. Mais c’est aussi le signe d’un livre qui assume pleinement sa vocation de recherche : rendre la complexité lisible sans l’appauvrir, et faire de l’oralité féminine non un thème, mais un outil d’intelligibilité.

[Francesco ATTRUIA]