Micaela ROSSI (éd.), Néologie, terminologie et variation – Neología, terminología y variación – Neologia, terminologia e variazione, Lausanne, Peter Lang (« Linguistic Insights. Studies in Language and Communication », 310), 2024, pp. 418.
La contribution de Micaela ROSSI « La nature polyédrique du processus néologique » (pp. 23-33) ouvre le volume et introduit la sélection des résultats du colloque CINEO 2022 qui a eu lieu à Gênes, caractérisé par une ouverture interdisciplinaire et internationale sur l’analyse du discours appliquée à la néologie. Les contributions du volume se penchent sur des approches formelles et sont centrées sur les évolutions sémantiques et pragmatiques des phénomènes néologiques.
La première section est consacrée à la Néologie et réception – Neología y recepción – Neologia e ricezione et se focalise sur les études néologiques de la perspective des récepteurs.
Riccardo GUALDO (« Il movimento lessicale – Neologia e contesto culturale », pp. 37-59) propose une réflexion qui se situe dans la lignée italienne d’études sur la néologie en perspective diachronique considérant l’histoire des mouvements lexicaux, des évolutions de néologismes et des néonymes dans les variétés de genres discursifs, dans les différentes communautés langagières, à savoir de la langue commune et à la langue spécialisée.
Joaquín GARCÍA PALACIOS et Goedele DE STERCK (« Internacionalismos, préstamos y copias : una constelación compleja », pp. 61-82) explorent la notion d’internationalisme sur la base d’une analyse de corpus à travers Sketch Engine dans six langues différentes (anglais, allemand, néerlandais pour les langues germaniques, espagnol, français, portugais pour les langues romanes), et dans le contexte de la cybersécurité.
Gloria GUERRERO RAMOS et Yfan LI (« Aproximación al estudio del léxico español actual procedente de la lengua china », pp. 83-105) abordent la question de l’introduction d’emprunts du chinois à l’espagnol, focalisant leur intérêt sur les processus à la base des relations conceptuelles et lexicales entre les langues concernées, ainsi que sur les facteurs qui influencent l’aptitude à l’emprunt.
La contribution de Rosa ESTOPÀ (« Neología de receptor: estudio progresivo de la terminología que se vehicula a través de los libros de texto de la enseñanza obligatoria », pp.107-122) porte sur la perception néologique qui varie en fonction du public cible et sur la nécessité d’une plus grande intégration des terminologies dans les répertoires lexicographiques, en ce qui concerne la correspondance entre la terminologie introduite tôt dans les manuels scolaires (5-6 ans) et les dictionnaires de référence (y compris les dictionnaires pour enfants).
Giovanni TALLARICO, John HUMBLEY, Christine JACQUET-PFAU, Alicja KACPRZAK, Radka MUDROCHOVÁ et Emmanuel CARTIER (« Pour un dictionnaire de la néologie », pp. 123-140) proposent un projet de répertoire lexicographique et la description de la macrostructure et de la microstructure envisagées. Dans le cas du dictionnaire de la néologie, les usagers potentiels sont, d’une part un large public de chercheurs et d’étudiants, car la néologie est au contact avec d’autres branches de la linguistique comme la sociolinguistique et la psycholinguistique, et d’autre part les terminologues et experts de différents domaines de spécialité, puisque la néologie se trouve à l’interface avec de nombreuses sciences et disciplines, génératrices de mots nouveaux. Le but est de favoriser la compréhension de différentes approches de la néologie, même quand elles ne sont pas tout à fait compatibles. Le principe est retenu d’une base de données en ligne que les contributeurs alimenteraient progressivement et qui pourrait être accessible au public après validation. Cette ouverture permettrait l’interactivité sous la forme d’une modalité d’accès et la suggestion des termes à traiter.
Judit FREIXA, Elisenda BERNAL, Rosa ESTOPÀ, Elisabet LLOPART, Mercè LORENTE et Ivan SOLIVELLAS (« El análisis automático de la diccionariabilidad de los neologismos : GARBELL para el catalán », pp. 141-152) présentent le projet GARBELL, à savoir un dispositif de collecte et d’analyse néologique qui applique un algorithme aux néologismes en fonction de différents niveaux de critères linguistiques et sociolinguistiques afin de déterminer leur dictionnariabilité, à savoir la probabilité d’être inclus dans les répertoires lexicolographiques.
Nadine VINCENT (« Des néologismes qui dérangent. Analyse de débats médiatiques sur le militantisme de lexicographes du Robert », pp. 153-169) s’intéresse au rôle des lexicographes comme acteurs sociaux, focalisant l’attention sur les décisions de Marie-Hélène Drivaud, directrice éditoriale aux dictionnaires Le Robert pendant la période étudiée, à son influence personnelle et aux débats qu’a soulevé l’ajout des mots féminicide (Le Petit Robert 2015), transphobie (Le Petit Robert 2020) et iel (Dico en ligne, 2021 ; Le Petit Robert 2023) à la nomenclature des dictionnaires qu’elle a supervisés. Pour les cas proposés, ce n’est pas toujours le choix des néologismes eux-mêmes qui a suscité le débat, mais plutôt l’argumentaire qui a accompagné leur entrée dans le dictionnaire. Ainsi, Drivaud aurait accepté féminicide et iel en s’appuyant sur des justifications jugées sociales ou militantes (comme la nécessité d’identifier et de nommer un délit concernant les femmes ; ou le besoin de permettre à une minorité de se désigner), alors que ces mots n’auraient pas encore intégré l’usage selon les paramètres habituels de fréquence et de dispersion.
La deuxième section est intitulée Néologie scientifique et néologie sociale – Neología científica y neología social – Neologia scientifica e neologia sociale et s’intéresse à l’impact des événements sociaux sur les phénomènes de création linguistique.
Anna LADILOVA, Katharina MÜLLER et Simone GOMES (« Palavras covidianas : inovação lexical nas línguas românicas », pp. 173-188) se consacrent à l’étude de la création néologique pendant la pandémie dans quatre variétés linguistiques (portugais brésilien, espagnol européen, italien, français de France) dans des corpus forgés ad hoc issus principalement de la presse.
Yvonne KIEGEL-KEICHER (« Neología en el lenguaje común : la terminología de la pandemia de Covid-19 », pp. 189-206) examine un échantillon de néologismes médicaux générés par la pandémie de Covid-19 dans un corpus de sites de vulgarisation et d’articles de presse généraliste.
La contribution d’Ona DOMENECH-BAGARIA et Albert MORALES MORENO (« Anàlisi multilingüe de recursos terminològics i de neologismes sobre la COVID-19 : primers resultats », pp. 207-231) se penche sur la terminologie de la pandémie à travers l’analyse de trois bases de données gratuites en ligne (IATE, TERMDAT, TERMCAT).
Biagio URSI et Beatrice DAL BO (« Les nouveaux mots du Covid-19 dans le discours en interaction. Étude des néologismes de la pandémie dans les conférences de presse des Premiers ministres en France et en Italie », pp. 233-251) s’intéressent aux néologismes de la pandémie dans les conférences de presse des Premiers ministres qui ont eu lieu en France et en Italie pendant la mise en place et l’évolution des mesures sanitaires sur les territoires nationaux. En particulier, cette contribution analyse des discours institutionnels sur le Covid-19. Le corpus est constitué de plusieurs vidéos enregistrées lors des conférences de presse des Premiers ministres français et italien en 2020 qui disponibles sur YouTube, via les chaînes des gouvernements respectifs : #Gouvernement et #PalazzoChigi. À partir des analyses proposées, il est possible de relever des mentions explicites et des explications des représentants institutionnels (gouvernements, membre du Comité Scientifique) en ce qui concerne les gestes barrières. Les auteurs ont repéré aussi une stratégie discursive d’évitement de l’utilisation de termes spécifiques, tels que lockdown ou reconfinement, afin de ne pas alarmer la population générale.
Mercè LORENTE, M. Amor MONTANÉ, Jorge M. PORRAS-GARZÓN et Yingfeng XU (« La neologia de substitució lèxica : el cas de la reproducció assistida », pp. 253-264) présentent l’évolution du vocabulaire de la procréation assistée. Grâce à l’étude de l’évolution des notions et de termes liés à l’espace discursif sur la procréation médicalement assistée, les auteurs réfléchissent sur les raisons pour lesquelles certains lexèmes disparaissent de l’usage, en relation à la typologie du domaine concerné et des discours qui lui sont corrélés.
Cristina VARGA (« La clasificación de los neologismos terminológicos de la red social TikTok en rumano », pp. 265-288) propose l’analyse des mécanismes de formation et de diffusion des néologismes du réseau social TikTok en roumain. L’auteure considère les dynamiques interlinguistiques, les rapports de force entre les langues à l’œuvre dans le processus de néologie lié à la diffusion de nouveaux supports et nouvelles pratiques à l’intérieur d’une communauté comme celle des jeunes usagers des réseaux sociaux.
Les rapports entre néologie, terminologies et traduction représentent le noyau fondamental de la troisième section Néologie terminologique et traduction – Neología terminológica y traducción – Neologia terminologica e traduzione.
Gloria GUERRERO RAMOS (« Neologismos en el Anónimo de El Escorial y en Nebrija », pp. 291-305) analyse les techniques d’inclusion de présentation de néologismes dans deux dictionnaires espagnols du XVe siècle, combinant les outils de l’analyse métalexicographique avec les dispositifs théoriques de la néologie.
José Antonio MORENO VILLANUEVA (« El Vocabulaire électrotechnique international (1938) y su versión española (1950) : la labor de José Antonio de Artigas », pp. 307-328) retrace l’histoire de la traduction espagnole du premier dictionnaire électrotechnique international. Les réflexions proposées par l’auteur s’avèrent précieuses car elles contribuent à expliquer quels scénarios politiques et historiques peuvent parfois se cacher derrière les choix terminologiques d’une période et d’un contexte donné.
Michela TONTI (« Le domaine de l’égalité femmes-hommes entre néologie terminologique et créativité de la langue », pp. 329-351) se penche sur le domaine de l’égalité femmes-hommes choisi par le fait qu’il s’agit d’un domaine qui a moins intéressé les linguistes que les sociologues, philosophes et psychologues. En particulier, l’auteure se concentre sur le domaine des questions sociales et de la non-discrimination à l’aune de l’égalité femmes-hommes sans prendre en compte la législation relative aux droits humains et à l’égalité femmes-hommes. Le corpus constitué est issu de deux sites institutionnels français : celui du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCE) et celui du Ministère chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes, de la diversité et de l’égalité des chances. Dans les conclusions, Tonti propose des réflexions sur la fréquence relative des néonymes, à savoir le rapport entre le nombre des néologismes repérés dans le corpus et le nombre total des occurrences de toutes les unités linguistiques issues de l’extraction automatique qui s’atteste à 0,3 %. Toutefois, la fréquence absolue est plus importante car elle est attestée à 1 %, correspondant au rapport entre les 43 termes-néologismes et les 5 576 candidats-termes de l’extraction.
Beatriz CURTI-CONTESSOTO et Leda Maria ALVES (« Os regimes de bens no Direito brasileiro do século XIX ao XXI : processos de neologia e necrologia terminológicas em foco », pp. 353-368) analysent l’évolution de la terminologie juridique relative aux concepts de communion/séparation des biens en droit brésilien entre 1890 et 2013. L’analyse terminologique proposée se penche sur la variation terminologique en diachronie considérant les concepts de néologisme et nécrologie dans l’histoire de la pensée juridique au Brésil au cours des deux derniers siècles.
Le volume se termine par la contribution de Maria Margherita MATTIODA intitulée « La terminologie de la mode durable : quels défis pour la traduction des anglicismes Fast Fashion et Slow fashion ? », (pp. 369-393). L’auteure explore le domaine émergent de la mode durable et sa terminologie qui est en train de se construire et de se répandre dans différents types de discours (institutionnel, commercial, médiatique) en France et en Italie. Les bases de données terminologiques considérées pour les analyses sont FranceTerme, le Grand Dictionnaire Terminologique et TERMIUM Plus© et IATE. Les anglicismes fast fashion et slow fashion sont les mots-clés recherchés afin de détecter les équivalents. Les traducteurs automatiques tels que Google Traducteur et DeepL proposent des calques ou des emprunts à l’anglais. L’auteure ouvre des pistes pour des développements futurs sur l’approche quantitative de corpus parallèles afin d’apporter de nouvelles perspectives et de cerner les spécificités de la terminologie liée à la mode durable.
Dans l’ensemble, le volume contribue à la réflexion sur les méthodologies axées sur l’analyse des données discursives, ainsi que pour l’importance dominante du contexte à l’intérieur du domaine néologique. Les contributions proposées encouragent l’ouverture de nouvelles pistes pour les études en néologies dans les langues romanes, dépassant non seulement les frontières linguistiques et épistémiques, mais aussi les paradigmes dominants.
[Gloria ZANELLA]