Jana ALTMANOVA et al. (éds.), La traduction au sein des institutions. Normes, adaptations, écarts culturels

di | 10 Febbraio 2026

Jana ALTMANOVA, Maria CENTRELLA, Jana ALTMANOVA, Maria CENTRELLA, Manuel Célio CONCEIÇÃO, Sara N. PINTO (éds.), La traduction au sein des institutions. Normes, adaptations, écarts culturels, Fribourg, Lambert-Lucas, 2025 (191 p.)

Le volume La traduction au sein des institutions. Normes, adaptations, écarts culturels approfondit la question de la traduction dans la communication institutionnelle, notamment dans les contextes multilingues. Il recueille des études présentées lors des Journées Scientifiques du Réseau Lexicologie, Terminologie, Traduction (LTT), La traduction au service des institutions : outils, expérimentations et innovations pour le multilinguisme (Université de Naples L’Orientale, 4-5 novembre 2021). Les articles peuvent être classés dans trois axes de recherche, présentés dans l’Introduction (par Jana ALTMANOVA, Maria CENTRELLA, Manuel Célio Conceição et Sarah Nora PINTO).

Le premier axe, portant sur les problématiques de la traduction juridique en contexte institutionnel et sur les outils disponibles pour les traducteurs, regroupe cinq contributions.

Bérengère DENIZEAU, dans son article Outils, collaboration et bonnes pratiques pour le traducteur au sein des organisations internationales (pp. 25-33), examine l’approche fonctionnaliste de la traduction au sein de deux organisations internationales : l’ONU et l’UE. En ce qui concerne l’ONU, l’autrice présente le Manuel de traduction française (2019) et certains outils lexicographiques, tels que le Lexique général : anglais-français (p. 28), le Tesorix (p. 28), les bases de données terminologiques AGROVOC (p. 28), UNTERM (p. 29) et Criminological Thesaurus (p. 29). Le besoin de traduction est encore plus évident au sein de l’UE, où le multilinguisme constitue l’un des principes fondateurs. L’UE offre ainsi des services dédiés, comme ceux proposés par le Centre de traduction des organes de l’UE (CDT) fondé en 1994 (p. 30), des outils spécifiques, tels que la base de données IATE (p. 31), le portail EUR-Lex (p. 31) et des parcours de formation dans le réseau European Master’s in Translation (p. 32). L’objectif de l’autrice est atteint : présenter aux traducteurs un cadre détaillé sur les différentes finalités de traduction et préconisations auprès de l’ONU et de l’UE.

Dans Normes et normativité dans les guides et manuels de traduction institutionnelle (pp. 35-48), Freddie PLASSARD étudie quatre guides de style ou de rédaction/traduction – le Guide de style de l’OCDE (2015), le Manuel de traduction française de l’ONU (2019), Bon savoir de l’ONU (2019) et le Code de rédaction interinstitutionnel de l’Office des publications Union européenne (2011) – pour en tracer les caractéristiques principales, le champ d’application de la normalisation et la façon dont la normativité se manifeste. L’autrice définit la normativité dans la pratique de la traduction comme « l’existence objective de règles consignées dans des outils […] qui font figure de modèle à observer ou respecter » (p. 38) et elle l’analyse à plusieurs niveaux : formel, linguistique et rédactionnel/traductionnel. La comparaison de ces quatre guides permettra d’évaluer leur statut et leur fonction de normalisation en tant qu’outil au service des traducteurs des réalités institutionnelles. 

L’article de Federica VEZZANI, Giorgio Maria DI NUNZIO et Rodolfo MASLIAS, Pour une gestion harmonisée de la terminologie multilingue dans le contexte européen (pp. 49-63), présente un projet né de la collaboration entre l’Unité de Coordination de la Terminologie (TermCoord) du Parlement européen et les Départements d’Études Linguistiques et Littéraires et de Génie de l’Information de l’Université de Padoue, dans le cadre de l’initiative « Terminologie sans frontières » (pp. 53-55). L’objectif principal est l’organisation, l’harmonisation et la gestion du flux de travail terminologique multilingue dans le contexte de l’UE. Les auteurs proposent l’adoption de l’application web FAIRterm pour le stockage et la gestion de données terminologiques multilingues : l’application, dans le respect des principes FAIR (pp. 55-56), est librement accessible en ligne et elle permet un travail terminologique individuel aussi bien que collaboratif. Les auteurs décrivent ainsi les modalités d’emploi et les avantages d’employer cette application.

L’article Approche diachronique de l’équivalence terminologique dans la traduction des actes de mariage (pp. 79-94) de Beatriz CURTI-CONTESSOTO et de Ieda Maria ALVES examine les difficultés que les traducteurs peuvent rencontrer lors de l’évolution des terminologies dans le temps. Elles explorent la terminologie du droit civil, notamment le mariage, le divorce, la séparation et les régimes matrimoniaux, en France et au Brésil où le mariage civil a été institué respectivement en 1791 et en 1890. Elles s’interrogent ainsi sur l’équivalence terminologique selon une approche diachronique dans quatre corpus : deux corpus en français et deux corpus en portugais, pour chaque langue, le premier corpus est de législation, alors que le deuxième se compose d’une bibliographie spécialisée en droit et en histoire tout en incluant dictionnaires juridiques, glossaires et bases terminologiques. Pour les termes sélectionnés (ex. : mariage civil/ casamento civil), les autrices se sont interrogées sur leur évolution, en identifiant les changements sémantiques et dénominatifs principaux. L’analyse témoigne de l’importance des informations diachroniques pour les traducteurs, notamment pour les traducteurs assermentés.   

L’article de Valérie DELAVIGNE, Enseigner la terminologie juridique et financière. Questionnements et évolutions pédagogiques (pp. 95-111), offre une réflexion sur la formation des traducteurs juridiques et financiers dans le contexte de l’enseignement supérieur, développée à l’occasion de la refonte d’un cours de terminologie d’un Master 2 de l’Université Sorbonne Nouvelle. Partant de la notion de pédagogie universitaire, l’autrice décrit le passage d’une pédagogie traditionnelle de type « transmissif » vers une pédagogie universitaire centrée sur des « compétences à développer, adaptées aux besoins du monde actuel » (p. 98) pour présenter ensuite la nouvelle organisation du cours de terminologie faisant l’objet de l’expérimentation. La refonte vise au développement des compétences professionnelles grâce à la mise en place d’une « pédagogie par projet », ayant pour objectif une élaboration collective d’une ressource terminologique multilingue. Insérée dans un cadre simulant des conditions réelles de travail, la démarche adoptée se propose de développer chez les étudiants, en plus des compétences linguistiques et informatiques, des compétences transversales indispensables pour la gestion autonome d’un projet terminologique.  

Le deuxième axe, celui de la traduction spécialisée dans des contextes institutionnels « autres que strictement juridiques » (p. 10), a été exploré dans quatre contributions.

Dans La traduction institutionnelle des langues « minoritaires » : le cas du breton (pp. 65-77), Carolina IAZZETTA aborde la problématique de la politique linguistique bretonne sur trois axes – européen, national, régional – avec une attention spéciale pour l’Office public de la langue bretonne (OPLB) qui s’occupe de la traduction institutionnelle en Bretagne. Le corpus d’analyse est riche et représentatif de la communication institutionnelle : 300 toponymes bretons extraits de manière manuelle de la liste officielle des communes de Bretagne et 40 panneaux de signalisation routière bilingue français/breton. Dans son analyse, l’autrice souligne le rôle de la traduction en tant qu’outil incontournable pour la protection et le respect des droits linguistiques des langues dites « minoritaires » : leur avenir dépend d’une politique linguistique efficace au niveau international aussi bien que national.

Dans Les langues française, italienne et roumaine : trois comportements linguistiques et culturels divergents face à la traduction des termes anglais dans le domaine de l’informatique et de l’internet (pp. 113-125), Louis BEGIONI et Stefan GENCARAU examinent les causes linguistiques, culturelles et politiques du comportement différent des langues française, italienne et roumaine face aux emprunts à l’anglais, en s’appuyant notamment sur des exemples tirés du domaine de l’informatique et de l’internet. Tandis que le français tend à limiter l’emploi des anglicismes en les remplaçant par des néologismes proposés dans le cadre du dispositif relatif à l’enrichissement du français, la langue italienne semble très favorable aux emprunts anglo-américains, principalement grâce à une attitude positive face à la culture anglo-saxonne. Longtemps influencé notamment par la langue française, le roumain admet, après 1989, de nombreux anglicismes sans traduction, même si, progressivement, « le roumain commence à créer sa propre terminologie informatique » (p. 123). La question de la limitation ou de l’accueil des emprunts anglo-américains dans ces trois langues romanes est présentée aussi en considérant le point de vue diachronique, selon lequel dans le vocabulaire anglais de l’informatique, « les origines françaises et latines dominent » (p. 120).  

L’article de Lorenzo DEVILLA, Traduire le discours touristique : analyse comparative des sites touristiques institutionnels de Sardaigne et de Corse (pp. 127-144), se penche sur les choix traductifs adoptés par des institutions régionales sarde et corse pour la communication touristique multilingue. Partant des caractéristiques des portails touristiques dont l’objectif est « d’informer, d’attirer l’attention des touristes potentiels et, surtout, de les persuader à visiter une destination » (p. 130), l’auteur envisage les sites web touristiques institutionnels comme un genre spécifique du discours touristique, qui exige une prise en compte attentive des aspects pragmatiques de la traduction. En comparant les traductions en français du portail institutionnel sarde avec celles en italien du portail corse, l’auteur met en évidence des différences de l’approche traductive : tandis que le portail sarde privilégie une traduction littérale, inadaptée au support numérique et à la langue-culture des destinataires, le portail corse propose un message adapté et reformulé considérant les connaissances du public cible, sans pourtant opter pour une localisation complète, incluant, entre autres, le choix des images.

L’étude de Lorinne Naelle TIANI et Sonia GEROLIMICH, intitulée Communication institutionnelle en matière de santé : comment adapter la terminologie aux usagers étrangers ? (pp. 145-161), approfondit les stratégies permettant d’adapter les textes traduits à un public étranger qui ne connaît ni la langue ni le système notionnel propre au système culturel du pays d’accueil. En se concentrant sur le domaine de la santé dans le contexte italien, particulièrement complexe à cause de son organisation confiée à des organismes régionaux, les autrices analysent les traductions en français proposées sur les sites web d’un échantillon des ASL (Autorités de Santé locales) et relèvent une série d’aspects critiques, parmi lesquels l’emploi des structures complexes dans la langue institutionnelle italienne de départ, des textes destinés aux étrangers disponibles, assez souvent, uniquement en italien et le manque d’informations essentielles. Pour le traitement des « termes culturels » (p. 151) désignant des réalités propres au système de santé italien et des termes très spécialisés, les autrices proposent différentes stratégies, comme le report du terme (sa non-traduction) accompagné d’une explication, l’emploi d’un équivalent dans la langue cible avec l’ajout d’une définition simplifiée, la substitution des termes techniques avec des termes plus accessibles et la suppression des termes opaques (notamment des termes juridiques) qui ne sont pas indispensables pour les destinataires du texte. En outre, elles mettent en évidence les possibilités offertes par l’espace numérique pour l’ajout d’informations extralinguistiques (l’emploi des hypertextes et des textes pop-up). Cette approche pragmatique à la traduction confirme selon les autrices également la nécessité de l’intervention humaine pour la post-édition des textes de nature institutionnelle issus de la traduction automatique.

Le troisième axe rassemble des contributions sur la traduction institutionnelle dans une dimension multilingue en approfondissant différents contextes culturels. 

L’article de Bachir Tamsir NIANE, intitulé La traduction et l’interprétation dans les organismes continentaux africains : enjeux, contraintes et perspectives (pp. 13-23), retrace l’évolution des pratiques de traduction en Afrique, une terre qui compte plus de 2000 langues vivantes. Tout d’abord, l’auteur décrit la figure du traducteur en Afrique dans le temps ; ensuite, il synthétise les défis du secteur, tels que la distribution de fonds limités pour la défense des langues africaines (p. 19), l’absence d’une « réflexion épistémologique sur la traductologie » (p. 19) et la « libéralisation du secteur et sa démocratisation » (p. 19), et les opportunités que les nouvelles technologies peuvent entraîner. Un exemple de réussite de la traduction organisationnelle est ainsi illustré : la plateforme numérique OBTranslate, dont l’objectif est la traduction de textes en plus de 2000 langues africaines pour favoriser un accès égalitaire à l’information et aux marchés mondiaux. Dans sa conclusion, l’auteur insiste sur le besoin de traduction en Afrique à plusieurs niveaux, culturel, scientifique, universitaire, des États, des instituts, des centres de recherches et des initiatives personnelles.    

La contribution de Évariste NTAKIRUTIMANA, Écarts traductionnels dans les textes religieux : cas du Pater noster et de l’Ave Maria (pp. 163-170), approfondit le domaine de la traduction religieuse en s’interrogeant sur les écarts en traduction entre les versions française, kinyarwanda et swahili de deux prières célèbres, Pater noster et Ave Maria. L’auteur met en évidence que les écarts relevés (ex. ifunguro, « repas, nourriture » en kinyarwanda pour pain en français) (p. 167) témoignent non seulement des différences des systèmes linguistico-culturels mais aussi des compétences des traducteurs, très souvent des missionnaires, qui ont procédé souvent par contextualisation, c’est-à-dire en adaptant ces prières à la culture des peuples concernés.

Comme le souligne le titre, La traduction juridique dans le processus colonial français entre adaptation et assimilation (pp. 171-186), la contribution de Carmen SAGGIOMO analyse les pratiques relatives à la traduction juridique dans les territoires colonisés avec un accent sur les colonies françaises, tout en mettant en évidence qu’il s’agit d’ « une question bien plus générale qui a concerné tous les phénomènes de la colonisation, française ou non » (p. 173). L’autrice souligne les difficultés du processus de traduction et d’interprétation dans ce contexte, dérivant, entre autres, de la nécessité de comparer systématiquement non seulement les langues locales et le français, mais aussi le droit des indigènes, transmis souvent uniquement à l’oral, et le droit français. À l’aide des trois exemples des traductions juridiques de l’Annam, du Sénégal et de l’Algérie, l’autrice met en évidence l’existence de traductions imprécises et erronées, qui avaient pour conséquence une manipulation linguistique du droit coutumier des indigènes, effectuée « selon la perspective et les intérêts de l’État français » (p. 183).

Enfin, Dans la Postface, intitulée La terminologie au service de la communication multilingue avec les citoyens dans le cadre de l’Union européenne (pp. 187-191), Emmanuel POCHET décrit la gestion du multilinguisme au sein des institutions de l’Union européenne et dans leur communication aux citoyens : l’emploi d’une terminologie claire, précise et cohérente, assurée, notamment, par la mise en jour constante de la base de données IATE (Interactive Terminology for Europe), s’avère être une condition indispensable pour une traduction efficace des textes législatifs.

[Silvia CALVI et Klara DANKOVA]