Julien LONGHI, Claudia CAGNINELLI, Nora GATTIGLIA (ed.), “French” Discourse Analysis and Linguistic Studies: Current Research Trajectories in Italy / Analyse du discours “française” et études linguistiques : trajectoires de recherche actuelles en Italie, Lingue Culture Mediazioni / Languages Cultures Mediation (LCM Journal), vol. 12 n. 1, 2025, pp. 163.
Edité par Julien Longhi, Claudia Cagninelli et Nora Gattiglia, le douzième volume de la revue « Lingue Culture Mediazioni / Languages Cultures Mediation », paru en ligne en 2025, réunit sept articles, précédés d’une introduction de Julien Longhi, qui abordent différentes questions concernant l’analyse du discours « française » dans le cadre académique italien.
Dans l’introduction intitulée « L’analyse du discours française : dialogues interdisciplinaires et applications dans le contexte académique italien » (pp. 5-11), Julien Longhi souligne que ce dossier thématique est le résultat des réflexions issues d’une série de séminaires sur la réception de l’Analyse du Discours Française (ADF) en Italie et d’une journée d’études internationale organisée par l’association Do.Ri.F. et focalisée sur les enjeux et les perspectives des études actuelles. Longhi décrit la composition du numéro en synthétisant les contenus de chaque article et expose les évolutions méthodologiques de l’ADF.
Dans « Contaminations entre phénomènes pragmatico-énonciatifs dans le discours politique français : analyse des tracts du RN (2018-2024) » (pp. 13-35), Alida Maria Silletti examine 28 tracts du Rassemblement National (RN) et de ses leaders Marine Le Pen et Jordan Bardella, diffusés de juin 2018 à 2024. En se basant sur une méthodologie pragmatique-énonciative de l’ADF, notamment sur les travaux d’Authier-Revuz, Charaudeau et Maingueneau, elle trouve deux stratégies de discours rapporté : la « modalisation du dire en assertion seconde » et « l’allusion » (p. 15). Celles-ci sont renforcées par l’élément iconotextuel des tracts, qui ont un fort impact sur le public dans la transmission des idéologies extrêmes et populistes du RN.
Dans « L’onomastique à l’épreuve de l’analyse du discours » (pp. 37-51), Lorella Sini refuse l’idée du Nom propre (Np) comme signe dénué de sens. Au contraire, le Np possède un sens instructionnel (p. 39), qui donne une instruction d’interprétation dans le discours, et il est également un praxème, qui catégorise le réel en sous-tendant des pratiques socio-culturelles, voire historiques et politiques (p. 40). Elle aborde les effets d’énonciation du Np, ses manipulations ludiques, ainsi que sa charge mémorielle. À travers l’analyse de textes littéraires et « ordinaires », Sini montre que le Np opère comme un prisme interprétatif, révélant des significations inattendues et modifiant parfois la lecture contextuelle.
Dans « L’argumentation dans la langue et dans le discours : croisements théoriques entre phénomènes linguistiques et discursifs » (pp. 53-70), Silvia Modena explore deux approches théoriques de l’argumentation : l’argumentation dans la langue (Anscombre, Ducrot, Carel) et l’argumentation dans le discours (Amossy). La première se focalise sur les orientations sémantiques inhérentes aux énoncés sans tenir compte du contexte, alors que la seconde adopte une perspective qui intègre les genres discursifs, la dimension persuasive et l’interdiscours. À travers un corpus constitué par des extraits de discours prononcés en 2002 par Jean-Marie Le Pen, Modena analyse les deux approches en décrivant le fonctionnement de certains connecteurs argumentatifs (d’ailleurs, mais, puisque, même) afin d’identifier non seulement les principales divergences entre lesdites approches, mais aussi leurs fondements pragmatiques et leur mise en relation.
Dans l’article « Reframing History through Discourse: A French Discourse Analysis of Vox’s Political Language » (pp. 71-90), rédigé en anglais, Nicola Riccardi explique que la recherche historique a subi une profonde transformation méthodologique sous une perspective qui reconnaît le rôle du langage dans la formation des récits historiques. L’auteur fournit une panoramique sur l’historiographie et sa relation avec l’ADF en retraçant l’évolution des approches de l’Ecole des Annales (Bloch et Febvre) jusqu’aux penseurs poststructuralistes (Foucault et La Capra) et aux contributions du Centre de Lexicologie Politique de Saint-Cloud (Le Roy Ladurie et Robin). Par le biais d’une étude de cas, Riccardi analyse le langage politique de Santiago Abascal, leader du parti d’extrême droite espagnol Vox, sur Twitter de janvier 2019 à décembre 2022 et, à travers IRaMuTeQ et SketchEngine, le terme golpista est examiné afin de montrer comment le discours d’extrême droite réactive des termes historiques pour construire des oppositions binaires et mobiliser la mémoire collective. Dans ce contexte, l’ADF ne remplace pas la méthodologie historique, mais elle devient un moyen puissant pour analyser les récits politiques contemporains.
Dans « Pour une ‘analyse du discours traductologique’ : une première réflexion théorique et méthodologique » (pp. 91-114), Ilaria Cennamo et Yannick Hamon avancent des réflexions sur l’Analyse du Discours Traductologique (ADT), une approche qui se situe entre l’analyse du discours et les études en traduction. Les auteurs exposent les convergences entre la Théorie interprétative de la traduction et l’ADT, ainsi que ses domaines d’application. Ils présentent des exemples concrets de cette approche hybride dans l’analyse des métadiscours sur la traduction pour montrer comment l’ADT, par une perspective socio-terminologique et comparative, enrichit les échanges entre l’analyse du discours et la traductologie.
Dans « Choix et problèmes de traduction du livre Du discours comme champ au corpus comme terrain de Julien Longhi : l’analyse du discours française face à l’interdisciplinarité » (pp. 115-136), Chiara Preite discute de son expérience en tant que traductrice du livre de Julien Longhi. Cette traduction vise à diffuser les études en ADF hors de France et, pour cette raison, les stratégies traductives de Preite ont tenu compte du public visé et de la cohérence terminologique par rapport aux études déjà effectuées. D’abord, l’autrice présente les contenus du livre en soulignant son caractère interdisciplinaire et, ensuite, elle expose les choix de traduction vers l’italien en prenant en considération les spécificités de différents domaines tels que la sociologie, la sémantique, la linguistique de corpus, ainsi que certains aspects de la langue-culture cible.
Dans « Un bilan critique des spécificités (inter)disciplinaires de l’“analyse du discours française” en Italie » (pp. 137-159), Claudia Cagninelli et Nora Gattiglia réfléchissent sur les spécificités de l’ADF dans le contexte académique italien. Les autrices explorent comment cette approche se positionne en tant que champ de savoir à la fois polymorphe et distinct, avec ses propres enjeux et caractéristiques. En reprenant les précédentes contributions de ce numéro, elles discutent également des possibles trajectoires de recherche de l’ADF en Italie afin de mettre en évidence les éléments de continuité avec l’analyse du discours en France et les articulations interdisciplinaires.
L’ouvrage est clôturé par les présentations des auteurs et des autrices de chaque contribution.
[Lorenzo SERGI]