Radka MUDROCHOVÁ, Les amalgames lexicaux en français contemporain. Analyses, contextes, emplois, préface de John Humbley. Prague, Université Charles, Éditions Karolinum, 2025, pp. 246.
Cette monographie propose une analyse approfondie et méthodologiquement rigoureuse du procédé de l’amalgamation lexicale en français contemporain. Ce procédé est à l’origine de mots comme adulescent, burkini, faumage ou glamping, souvent appelés aussi « mots-valises ».
La première partie, théorique, est divisée en trois chapitres (p. 24-96), alors que la deuxième (p. 98-193) propose une analyse détaillée des néologismes créés par amalgamation à partir d’un corpus web.
Le premier chapitre (« Amalgame : terminologie, définition, conception ») rend compte de la grande variabilité dénominative qui concerne l’amalgame, avec une attention particulière pour le français mais sans négliger des incursions dans d’autres langues européennes (anglais, tchèque, allemand). Par la suite, Radka Mudrochová dresse un inventaire des définitions de l’amalgame dans les dictionnaires généraux et dans des ouvrages spécialisés (grammaires, manuels, dictionnaires). Les relations de l’amalgame avec la composition, notamment extragrammaticale, sont abordées, avant de situer l’amalgamation au sein des différentes typologies de néologismes. Pour finir, c’est le tour de la dimension pragmatique : si les collocations de mot-valise en corpus signalent une relation étroite avec la néologie, les contextes d’usage privilégiés d’amalgame relèvent principalement de la publicité, du marketing et de la littérature.
Le chapitre 2 (« Études amalgamatives et typologies d’amalgames ») propose un vaste état de l’art des études sur les amalgames en français à partir des années 1980, avec une attention particulière aux typologies morphologiques et sémantiques. Au-delà des différences, parfois considérables, au niveau du métalangage, les linguistes s’accordent pour souligner l’importance des contraintes d’ordre phonologique et/ou graphique. L’Autrice illustre de façon analytique la littérature sur l’amalgame lexical, met en dialogue les différents auteurs et propose sa propre typologie, établie à partir de celle de Sablayrolles, moyennant quelques ajustements. Des références aux études dans d’autres langues, surtout en anglais, permettent de mettre en perspective les recherches francophones et d’avoir ainsi une vue d’ensemble sur le phénomène étudié.
Le chapitre 3 (« Proposition de typologie et méthodologie de recherche ») illustre les choix théoriques et méthodologiques qui sous-tendent l’analyse de corpus. Au niveau de la catégorisation, les différences par rapport aux typologies existantes sont clairement présentées, notamment au niveau de la substitution (envisagée comme cas de figure de la compocation) et des segments homophones pertinents (un seul phonème peut suffire pour qu’on puisse parler d’amalgamation). En ce qui concerne la méthodologie, l’Autrice explique la nécessité de constituer un corpus contemporain, vaste et rassemblant des usages attestés, basé sur le Wiktionnaire. Le protocole de recherche adopté repose sur la classification des unités lexicales en procédés, parties du discours, caractéristiques linguistiques, présence dans d’autres ressources (web et lexicographiques), existence éventuelle d’équivalents.
Le chapitre 4 (« Analyse linguistique des amalgames issus du Wiktionnaire ») constitue la véritable partie empirique du travail, qui se base sur un corpus composé de 286 lexies créées par amalgamation, dont 192 mots-valises proprement dits, 65 cas de compocation et 29 exemples de factorisation. L’analyse commence par la compocation, représentée à 95% par des substantifs et caractérisée par des combinaisons différentes au niveau de la troncation des éléments. Le traitement lexicographique du Wiktionnaire est amplement commenté d’un point de vue variationnel, alors que le recours à la plateforme Néoveille permet de montrer la diffusion des amalgames créés par compocation : seulement 11% des lexies ont une fréquence supérieure à 100 occurrences. Sont abordées également la question de la diffusion de ces lexies dans la francophonie, la présence dans les dictionnaires de langue générale et les recommandations d’usage – dans le cas des anglicismes.
La section suivante se concentre sur les mots-valises, qui constituent le cas le plus fréquent d’amalgamation (67% de l’échantillon analysé). Caractérisés par « un segment homophone », même minimal, se situant à la jointure centrale de deux lexèmes, les mots-valises répertoriés sont majoritairement des substantifs (77%) et connaissent une grande variété de réalisations au niveau de la troncation des éléments (par apocope, syncope et/ou aphérèse). Pour ce qui est de la question des phonèmes communs, dans 63% des cas l’homophonie ne s’appuie que sur un seul phonème commun, à la jointure des syllabes. L’analyse du Wiktionnaire montre une présence significative d’anglicismes (hacktiviste, motel, etc.), quelques québécismes et de nombreux cas de variation diastratique et diaphasique. Les néologismes sont nombreux, souvent d’usage assez rare, même si dans 60% des cas le Wiktionnaire n’attribue pas de datations aux mots-valises répertoriés. Une recherche dans la base de données Néoveille montre que 41% des mots-valises ont 0 occurrences alors que 12% des lexies sont des hapax (une seule occurrence). Ainsi que pour les compocations, seulement un pourcentage réduit (9%) de mots-valises a plus de cent occurrences. D’un point de vue diatopique, quelques lexies sont typiques de certaines aires de la francophonie, notamment du Québec, de l’Algérie et du Sénégal. Trente-cinq mots-valises sont enregistrés dans les dictionnaires de langue générale, souvent comme équivalents officiels d’anglicismes. Pour finir, une analyse des équivalents officiels adoptés dans la francophonie confirme la réussite de la politique linguistique au Québec, qui a contribué à la diffusion de lexies telles que clavarder, courriel, pourriel ou scénarimage.
Bien que plus marginal, le procédé de la factorisation est intéressant du point de vue de la variété des configurations morphologiques, au sein desquelles s’impose la syncope du premier lexème. Après avoir examiné la description lexicographique des lexies factorisées dans le Wiktionnaire, leur présence dans Néoveille et dans les dictionnaires généraux, il est question de la recommandation officielle permalien, qui dans la francophonie s’est affirmée sur l’anglicisme permalink.
Le dernier sous-chapitre est consacré au degré de néologicité des amalgames pris en examen. Même si elles sont qualifiées de « néologismes » par le Wiktionnaire, de nombreuses lexies ne sont pas datées, voire sont assez anciennes (1950 pour tapuscri(p)t, 1987 pour démocrature). La présence des amalgames dans Néoveille est plutôt réduite, mais on peut y retrouver des dérivés d’amalgames, tels bisounoursiste ou afropolitanisme.
La conclusion résume le parcours de recherche de l’Autrice, qui a su reconstituer la grande variété (et variabilité) terminologique caractérisant le domaine de l’amalgamation lexicale et adopter une catégorisation claire et cohérente pour les unités analysées. La marginalité de l’amalgame en tant que procédé de création lexicale doit être relativisée, si l’on pense que 19% des lexies analysées sont présentes dans au moins un des deux dictionnaires du corpus, à savoir Usito et Le Petit Robert.
En annexe est fournie la liste des 286 lexies analysées, ainsi que leur datation, les lexèmes de base et la définition d’après le Wiktionnaire.
On pourra saluer l’originalité de cet ouvrage, qui se penche sur un phénomène peu étudié avec cohérence, soin et rigueur dans l’analyse. L’ouvrage se distingue aussi par l’équilibre entre synthèse théorique et investigation empirique, rare dans ce genre de travaux. En définitive, cette monographie constitue une contribution de référence pour les chercheurs s’intéressant à la néologie et à la morphologie lexicale du français.
[Giovanni TALLARICO]