Médéric GASQUET-CYRUS, Christophe REY, Va voir dans le dico si j’y suis ! Ce que les dictionnaires racontent de nos sociétés, Ivry-sur-Seine, Les Éditions de l’Atelier, 2024, 255 p.
Les « linguistes, lexicologues, lexicographes, métalexicographes et même dicophiles » (p. 14) Méderic Gasquet‑Cyrus et Christophe Rey partent d’une idée simple mais déstabilisante, à laquelle lexicographes et metalexicographes ont dû se rendre : il n’existe pas un dictionnaire, mais une pluralité de dictionnaires (p. 20), chacun avec sa ligne éditoriale, son époque, son public implicite et ses biais idéologiques. De ce constat découle une thèse centrale de l’ouvrage : les dictionnaires ne sont pas des outils neutres, mais des constructions humaines prises dans des contextes sociaux, politiques et religieux précis, qui laissent affleurer les idéologies d’une époque.
Cette dimension idéologique constitue précisément ce que les auteurs entreprennent de mettre au jour, en montrant « cette mise en mots du monde par les lexicographes de langue française » (p. 13). À travers cette démarche, Gasquet‑Cyrus et Rey explorent la nature des dictionnaires, l’impact de ces ouvrages sur la société et les choix éditoriaux qui reflètent des idéologies et des contextes culturels, avec l’ambition d’apprendre au lecteur à ne plus les considérer comme des autorités absolues sur le « vrai sens » (p. 12) des mots, mais comme des textes qu’il faut lire, interroger, parfois contester, en se demandant toujours qui parle et pour qui.
Dans cette perspective critique, Va voir dans le dico si j’y suis ! Ce que les dictionnaires racontent de nos sociétés est un volume qui montre que les dictionnaires reflètent, parfois de manière très marquée, les préjugés, les conflits et les évolutions des sociétés qui les produisent. À mesure que progresse la lecture, on a vraiment l’impression de parcourir, à travers les définitions, une histoire politique et culturelle de la langue française, racontée avec rigueur mais aussi avec humour et une certaine malice.
Cette efficacité tient en grande partie à la méthode adoptée : le livre alterne analyses très précises de notices lexicographiques et anecdotes savoureuses, ce qui le rend à la fois accessible et exigeant. Comme on peut d’ailleurs le pressentir dès les titres des dix chapitres, le ton est volontairement vivant, parfois joueur, mais ne perd jamais de vue l’enjeu de fond : rappeler que chaque dictionnaire est un objet humain, daté, traversé par des idéologies, et que c’est précisément ce qui en fait un observatoire privilégié de nos sociétés.
Pour étayer cette démonstration, les auteurs s’appuient sur un vaste corpus d’analyse reposant sur un large ensemble de dictionnaires et de ressources lexicographiques, qui s’organise selon une logique à la foi historique et typologique. Il mobilise d’abord les grands dictionnaires historiques de la langue française, qui ont contribué à structurer durablement la tradition lexicographique. Il comprend ainsi les ouvrages fondateurs de l’époque moderne, tels que ceux de Furetière et de Richelet, les différentes éditions du Dictionnaire de l’ Académie française — depuis le XVIIᵉ siècle jusqu’à la 9ᵉ édition actuelle —, le Dictionnaire universel de Trévoux, ainsi que l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. À ces références s’ajoutent les grandes entreprises lexicographiques du XIXᵉ siècle, en particulier le Grand Dictionnaire universel du XIXᵉ siècle et le Dictionnaire complet de la langue française de Pierre Larousse, ainsi que le Littré, qui constitue un jalon majeur de la lexicographie savante.
Ce socle historique constitue la base à partir de laquelle s’opère le passage vers les usagers contemporains, et il est complété par les grands dictionnaires actuels de référence, largement diffusés et consultés aujourd’hui, tels que le Petit Larousse illustré — dans ses différentes refontes —, le Petit Robert, depuis son édition fondatrice de 1967 jusqu’aux millésimes 2024 et 2025, ainsi que le Dictionnaire de l’Académie française dans sa version en ligne.
Afin de ne pas limiter l’analyse aux seuls dictionnaires généraux, les auteurs prennent également en compte un ensemble de répertoires spécialisés ou régionaux, qui permettent d’élargir l’observation à des usages, des variétés et des domaines spécifiques de la langue : le Trésor de la langue française informatisé (TLFi), des dictionnaires régionaux comme le Dictionnaire du marseillais, des dictionnaires d’argot et de langue verte, ainsi que des dictionnaires spécialisés relevant de la médecine, du droit ou de la terminologie technique.
Dans le prolongement de cette ouverture, le dispositif est enfin enrichi par de nombreuses ressources numériques et corpus lexicographiques, qui offrent un accès élargi, dynamique et comparatif aux données linguistiques : la BDLP (Base de Données Lexicographiques Panfrancophone), le corpus DiCo (ressource est constituée et hébergée par le laboratoire CLEE de Toulouse), des bases et éditions en ligne telles que Gallica ou le Grand Corpus des dictionnaires, les versions numériques du Littré, du Larousse et du Robert, le TLFi, le Wiktionnaire, FranceTerme, le Dictionnaire des francophones, Usito, entre autres.
À partir de ce corpus riche et diversifié se déploie ensuite le parcours de l’ouvrage. Après avoir présenté leur projet, expliqué pourquoi et comment ils lisent les dictionnaires comme des récits sociaux, et interrogé le statut d’« autorité » de ces ouvrages dans l’Introduction, « Attends, on va vérifier dans le dictionnaire » (p. 7), les auteurs ouvrent le parcours par un premier chapitre, « Quésaco le dico ? » (p. 17), qui propose un panorama des différents types de dictionnaires (papier, numériques, spécialisés, collaboratifs), de leurs modes de fabrication et de leur place dans l’espace public contemporain.
Cette mise au point théorique et méthodologique constitue le socle à partir duquel se déploient les analyses thématiques. Le chapitre 2, « Sexes et genres » (p. 43), examine ainsi la manière dont les dictionnaires ont défini les femmes, les hommes, les sexualités et les identités de genre, en mettant en lumière à la fois la persistance et l’évolution des stéréotypes. Dans le prolongement direct de cette réflexion sur l’altérité, le chapitre 3, « Les uns et les autres » (p. 81), se concentre sur les définitions relatives aux « autres » — races, peuples et minorités — et met au jour les traces de racisme, de colonialisme et de xénophobie inscrites dans la tradition lexicographique.
L’analyse se déplace ensuite vers d’autres champs structurants de l’imaginaire social. Le chapitre 4, « Ma foi ! » (p. 109), déplace ensuite le regard vers le champ religieux : les auteurs y analysent les articles consacrés à Dieu, aux religions et aux croyances, tout en soulignant le poids historique du catholicisme dans les dictionnaires de langue française. Dans une logique de continuité, mais en changeant de registre, le chapitre 5, « Les dicos, c’est du sport ! » (p. 123), élargit l’enquête aux domaines du sport, du corps et des loisirs physiques, depuis les jeux antiques jusqu’aux pratiques contemporaines.
Le parcours se poursuit par une exploration de domaines plus intimes, avec le chapitre 6, « Sexicographie » (p. 139), l’ouvrage s’engage dans l’exploration du lexique de la sexualité — organes, pratiques, plaisirs et pathologisation — en accordant une attention particulière au tabou persistant du plaisir féminin. Cette attention portée au corps et aux pratiques trouve un écho, sous une autre forme, dans le chapitre 7, « Au menu des dicos » (p. 155), qui montre comment les dictionnaires disent et classent ce que l’on mange, à travers un parcours lexical de l’alimentation, des cuisines et des régimes.
À partir de ces pratiques quotidiennes, le chapitre 8, « Prolo, bobo, dico » (p. 175), invite ensuite à réfléchir aux catégories sociales — peuple, bourgeois, riches, « bobos » — et à la manière dont les dictionnaires contribuent à leur construction symbolique. Dans une perspective résolument tournée vers le présent, le chapitre 9, « Technologies et innovations » (p. 189), analyse l’enregistrement des innovations techniques et des néologismes (informatique, numérique, anglicismes, langue des jeunes), ainsi que les retards, résistances ou choix opérés par les grands dictionnaires.
Le parcours thématique s’achève sur une réflexion particulièrement révélatrice des normes sociales, avec le chapitre 10, « Sale ! (bonus : les gros mots) » (p. 217), consacré au traitement des insultes, des jurons et du vocabulaire dit « vulgaire », à leur marquage et à ce qu’ils révèlent des normes sociales. Enfin, dans leur conclusion (p. 235), les auteurs réaffirment que les dictionnaires racontent une histoire sans fin des mots et des sociétés, et invitent le lecteur à les lire avec distance critique plutôt qu’à les sacraliser.
En refermant l’ouvrage, on a envie, à son tour, d’ouvrir un dictionnaire non plus seulement pour “chercher un mot” mais pour se demander avec quels mots – et avec quels silences – notre propre monde y est raconté.
[Mariadomenica LO NOSTRO]