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PRESENTATION

L’œuvre d’Alain Nadaud n’est pas très connue en Italie, sinon de la part d’un public d’universitaires, porté à la lecture du contemporain. Cela tient au fait que ses romans n’ont pas encore été traduits dans notre langue et que, malgré la parenté évidente de nos deux idiomes, le lecteur italien est de moins en moins francophone. Une explication à cette lacune de la part des maisons d’édition italiennes pourrait aussi être étayée par le fait que le romancier n’ait pas eu, à ce jour, dans son propre pays une diffusion populaire : seuls deux de ses romans ont été publiés dans des éditions de poche. Des raisons commerciales éditoriales peuvent donc être à l’origine de cette privation qui frappe le lecteur italien. Privation bien malheureuse, à notre avis, puisque l’œuvre narrative de Nadaud, en dehors de toutes préférences personnelles, mérite non seulement d’être lue, mais en outre se prête beaucoup aux goûts du lecteur italien moyen, habitué par sa propre tradition aux romans d’idées. Puisque telle est l’œuvre romanesque de Nadaud.

Le but de cet essai est de présenter les romans et les récits d’Alain Nadaud à ce public, qui serait intéressé par les tendances contemporaines de la fiction française après la grande saison du Nouveau Roman et de ses épigones, jusqu’aux années 80 environ. Si une transformation de la façon d’envisager le récit a eu lieu depuis cette époque, s’il est vrai qu’un retour à l’auteur et au sujet a radicalement éloigné la narration romanesque des voies qu’elle avait entreprises, aussi bien que des théories manifestes depuis les dernières avant-gardes, et s’il est vrai, enfin, que la chute des barrière étanches entre les genres ainsi qu’à l’intérieur des structures, a donné lieu à un panorama de « fictions singulières »1 qui s’épanouissent en pleine liberté. La narration de Nadaud rentre non seulement de plein pied et de façon originale dans le panorama de l’écriture de ces vingt-cinq dernières années, mais elle a aussi un rôle de précurseur par rapport aux tendances qui iront en s’affirmant dans les formes narratives dans le courant de ces années.

Auteur rigoureux sous l’aspect éthique de l’écriture, Nadaud s’est toujours refusé d’entrer dans la logique des coteries commerciales. Ses premiers essai romanesques, des nouvelles publiées dans des revues, qui seront par la suite recueillies dans La Tache aveugle, son Archéologie du Zéro sont un écho du questionnement constant qui est à la base de son parcours d’écrivain. Son activité critique et éditoriale, d’abord sollicitée par Philippe Sollers, la création de la revue « Quai Voltaire », site où des écrivains pouvaient réfléchir sur leurs ouvrages, la parution de Malaise dans la littérature sont autant de témoignages d’un engagement envers une pratique, l’écriture, que Nadaud ne conçoit pas comme détachée de la vie quotidienne. Les échos de cette démarche opiniâtre sont décelables aussi dans les réflexions qui se trouvent à l’intérieur de certains de ses ouvrages, soit au niveau d’une poétique de l’écriture, soit comme un manifeste existentiel. L’écrivain – dit-il dans plusieurs passages de ses romans – est un chercheur, comme l’archéologue ou le détective : il a comme but d’élucider les énigmes et il ne vit qu’en fonction de sa création scripturale.

Sans entrer déjà dans les détails de sa réflexion sur sa poétique d’écrivain, ni dans ceux de son premier « manifeste », Malaise dans la littérature, qui traite du livre en tant que « produit » littéraire dans une société marchande soumise au profit éditorial, nous nous limitons à citer ce que Nadaud lui-même a dit dans une entrevue en 19932. Derrière la prémisse soutenant qu’il manifestait son malaise personnel, il était contraint de constater que la littérature contemporaine n’accomplissait pas comme elle le devait quelques-unes de ses fonctions essentielles, portée comme elle était à privilégier, pour des impératifs commerciaux, la légèreté du divertissement. Ces fonctions étaient, à son avis, d’une part la

…mise en épreuve d’un être à travers son langage, destinée à trouver sa résolution dans une forme. C’est-à-dire cette façon que l’on a jusqu’aux limites de l’inavouable de questionner sa propre identité en passant à travers le « révélateur » de la fiction.

De l’autre, la prise en charge de la discussion autour d’un réel, qui ne satisfait pas l’individu, et par rapport auquel la littérature

…découvre sa propre insuffisance quand elle n’en est que le simple reflet, alors qu’elle a pour charge de le traverser et d’en subvertir les données.

Cette double mission rigoureuse attribuée à ceux qui se chargent d’écrire, n’a jamais cessé, jusqu’à présent, d’être constamment poursuivie dans le travail de Nadaud.

Innovatrice dans les histoires contées, expérimentant avec virtuosité des structures composites, jouant avec l’espace et le temps, la fiction romanesque de Nadaud n’en contient pas moins un sens profond, qui est décelable par l’emploi de nombreuses clés de lecture. De l’aveu de l’écrivain lui-même3, aucun de ses livres, tout en se suffisant à lui seul, n’avait jamais répondu aux questions qu’il se posait au moment de sa création. Seul l’ensemble des textes, en s’enchaînant les uns aux autres, semble aujourd’hui satisfaire à une nécessité – à un manque, peut-être – qui a dû régir l’origine de l’écriture de Nadaud. Œuvre en voie de construction (puisque l’auteur est encore pleinement actif dans sa production), elle gagnerait sûrement a être vue selon une perspective critique future qui engloberait aussi les nouvelles, les essais et encore les dizaines d’articles que l’on doit à l’écrivain. Nous pensons toutefois que le matériau romanesque tel qu’il se trouve déjà à l’heure actuelle est amplement représentatif d’un projet éditorial et du label d’un auteur. C’est pourquoi cet essai, qui se veut orienté vers la narration qui a déjà une certaine ampleur, se contentera d’enquêter dans une partie seulement de la production de Nadaud, les romans et les récits. Des nouvelles et du reste de l’œuvre il sera fait question, le cas échéant, dans le cours du discours critique.

Pour accompagner le lecteur qui s’approche pour la première fois de notre auteur, cet essai propose des résumés et des renseignements sur les structures qui se trouvent à l’intérieur des préambules, auxquels on peut accéder en cliquant sur les titres cités en bibliographie.

1 B. BLANCKEMAN, Les fictions singulières, Paris, Pretexte éd., 2002
2 Propos recueillis par Alex Besnainou, parus dans « Le Matricole des Anges », n.4, oct.-nov. 1993
3 cf. Architexture annexée.