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LE JEU DU « JE »

Tout à coup, en me retournant, je m’aperçus que j’étais seul.

( J. Verne, Voyage au centre de la terre)

La recherche du « je » dans le sens de la présence autobiographique explicitement déclarée de la part de l’auteur trouve son matériau dans le dernier ouvrage de Nadaud, Les Années mortes, livre qui se présente comme une autobiographie dans le péritexte de la quatrième de couverture. Une autobiographie partielle, d’ailleurs, puisqu’il s’agit d’une reconstruction, dans la mémoire, de l’adolescence de l’écrivain et, plus précisément encore, des années de cours dans le collège où il fut placé jusqu’à la fin de sa scolarité. L’épigraphe tirée de Proust exprime très bien le mécanisme de la reconstruction et, pourrions-nous dire si ce n’était trop nous avancer, ses limites. Un autre texte qui, encore une fois de l’aveu de son auteur (Arch.), participerait d’une intention autobiographique, serait Une aventure sentimentale, livre difficile à classer dans un genre bien défini, sinon comme un pastiche de l’écriture romanesque épistolaire du XVIIe siècle. Ainsi que nous allons le voir dans l’enquête plus approfondie qui va suivre, les deux ouvrages ont comme thème central le rapport de Nadaud avec sa vocation d’écrivain.

Néanmoins, d’autres manifestations du « je » sont décelables dans l’ensemble de l’œuvre romanesque de notre auteur, qui tissent tout un réseau de références pouvant être reconduites aux expériences de sa vie, ainsi qu’à des constantes concernant le comportement de certains de ses personnages. Ceci nous autorise à voir dans la circulation de cet élément thématique – dans une perspective de lecture ultérieure – un « jeu » mené par notre auteur d’un texte à l’autre : il sera peut-être difficile à établir en quel mesure il constitue un choix volontaire ou bien une récurrence occasionnelle, ou alors s’il découle d’une empreinte obsessionnelle.

Désert Physique est le premier roman qui s’alimente de l’expérience vécue par l’auteur (cf. Arch). Mais d’autres personnages dans ses romans ont des comportements qui rappellent ceux que l’auteur a lui-même avoués dans ses essais ou dans des entrevues, comme, par exemple, son individualisme par rapport aux rites des groupes. Comme intellectuel, aussi bien que comme romancier, Nadaud se comporte en solitaire, comme ce Gilles Virandes, l’attaché culturel dans Auguste fulminant, puni pour s’être trop mêlé de choses qui ne le regardaient pas, ou encore, peut-être exilé comme le journaliste-enquêteur.

Il n’est pas non plus hasardeux de déceler les hantises de l’intellectuel dans celles d’un Julius Marcellus, poussé par une force incontrôlable à chercher « à atteindre l’origine même, pour m’y reposer, ou m’y effondrer  (De l’inconvénient d’être né »), comme il est dit dans l’épigraphe de Cioran mis en exergue dans L’Envers du temps.

Le « jeu » du « je » est évident dans les réflexions de Galba sur la littérature (Ivi, pp. 92-93), sur la poétique de l’écriture (Ivi, passim et pp. 112, 124) dans chaque meditatio de La Mémoire d’Érostrate, au fur et à mesure qu’avance la description du voyage. De même – on vient de le voir dans le paragraphe précédent –, ce jeu apparaît le sens du Livre des Malédictions, centré sur le statut de l’écrivain, sur ses techniques créatives et, surtout, sur l’éthique de l’écriture.

Le jeu se fait plus serré, bien sûr, dans les textes délibérément autobiographiques.

Par ordre de date, la lecture d’Une aventure sentimentale plonge le lecteur aux temps où l’épistolier-narrateur arrive, jeune homme, à Paris, durant la Fronde. La transposition de l’atmosphère historique au climat de soixante-huit, quand l’auteur arrive, lui aussi jeune étudiant, à Paris, est facile à établir. Nous savons, de l’aveu même de l’auteur (Arch.), que la gestation de cette « autobiographie fictive » a duré presque dix ans et qu’au début l’auteur l’avait située dans l’époque de mai 68. Ce n’est que plus tard qu’il a préféré substituer aux barricades de ces années-là celles de la Fronde. La structure de l’ouvrage tient dans la longue épître adressée à une « beauté » parisienne, qui, de toute évidence, s’était plainte de la tiédeur des attentions que le jeune « galant » lui adressait.

Fils d’un hobereau de province nanti de peu de fortune, capitaine de soudards au service des seigneurs et d’une mère qui s’occupait de choses futiles pendant que « la demeure familiale menaçait ruines » (U.A.S., p. 35), le nouveau « page disgracié » est placé chez son parent, le comte de Blaye afin de tenir compagnie à son fils. Il grandit donc dans la demeure hospitalière du comte, éduqué sous la férule de l’abbé de Saint-Igny, précepteur des deux enfants. Et c’est là qu’un jour d’automne sa vocation fait son apparition sous l’aspect d’une ombre dont l’enfant ne perçoit que la sensualité.

Avec sa mantille de dentelle, le parfum de son corps, le poids de sa gorge dans mon dos et la forêt de cheveux qui s’est abattue sur moi quand elle a commencé de se pencher sur mon épaule… (Ivi, p. 21)

À la mort de son petit ami, l’adolescent est mis au séminaire et mène l’existence des jeunes gentilshommes privés de fortune. Les jours passés chez les Oratoriens et la vie que l’enfant doit y mener sont une annonce de ce que le petit Alain vit dans le collèges où ses parents l’inscrivent et qu’il revit dans Les Années mortes. Mêmes routines journalières, mêmes dangers à éviter, même endurcissement d’un caractère qu’il doit se forger pour se protéger des vexations ; les temps ne sont pas encore propices à l’épanouissement de son talent d’écrivain :

…j’avais bien d’autres urgences auxquelles faire face : préserver mon honneur des cabales, manger à ma faim, garder intactes mes ambitions […] Déjà avais-je fort à faire pour ne pas céder aux puissances du ressentiment […] ( Ivi, p. 37)

Néanmoins le jeune page a la fortune d’en sortir et de parfaire ses études. La suite des événements l’amène à Paris d’abord, où il prend part aux troubles de la Fronde, sans trop comprendre les vrais enjeux de la révolte, mais en y soutenant l’esprit libertaire. Blessé au bras dans une émeute, il convient de ne pas se donner à une « cause » dont il commence à voir les mécanismes troubles. Il vend ses livres pour partir en Orient, aux Indes d’abord et puis, en mission, au confluent du Tigre et de l’Euphrate : « fleuves légendaires […] lesquels passent pour avoir jadis baigné le Paradis … » ( Ivi, p. 116). Peut-être ira-t-il jusqu’à Constantinople. Pendant tout ce temps, une seule passion l’anime, celle qu’il a vouée à l’être qui lui est apparu depuis son enfance, à celle qui l’a envoûté, à celle avec laquelle il fait parfois passionnément l’amour, à celle qui le cherche et le fuit selon son caprice, à celle dont il ne peut se passer, à celle qui a eu tant d’amants, mais qui lui est quand même resté fidèle. Finalement il rentre en France, où, dans une situation précaire, il réussit à grand peine à vivre avec son amante, malgré les difficultés matérielles à cause des discussions avec des « libraires » et avec les « grands », chez qui il doit faire longuement antichambre. Néanmoins, les amours avec l’être élu – en qui le lecteur n’a eu aucune difficulté à voir, dès le début, la métaphore filée de l’écriture, devenue aussi, entre-temps « comme le personnage principal dans la plupart de (ses) romans » (Ivi, p.165) – sont difficiles à cause aussi du peu d’intérêt que les temps d’alors portent à la littérature.

La dernière épître à la comtesse se sert du stratagème de la « pointe finale », mais la clôture est loin d’être le badinage précieux auquel on pouvait s’attendre ;  il revêt l’essence dramatique du rapport de tout écrivain – de tout artiste – avec ses facultés créatrices : l’angoisse de leur tarissement. Sous les oripeaux  d’une métaphore baroque, transposée aux temps qui étaient propices à ce trope, le drame de l’écriture devient, pour l’auteur, le drame de la vie et de la mort.

Cette autofiction qu’est Une aventure sentimentale est strictement liée dans le temps de l’écriture aux Années mortes. Les deux livres ont été écrits presque en même temps, puisque la gestation du premier dure environ dix ans, donc de 1989 à 1999, et le deuxième a été commencé en 1990 et achevé en 19961. C’est dire comment ces deux autobiographies hantent Nadaud dès le début de sa carrière d’écrivain.

Les Années mortes est plus directement autobiographique – disions-nous – en tenant compte de sa structure, divisée en huit chapitres, chacun précédé d’un Inventaire numéroté de un à huit, aussi bien que de sa narration. L’inventaire est celui de huit objets ayant appartenu, en toute probabilité, à l’auteur dans son enfance. Ce sont des objets usagés, consommés par l’emploi, tels la valise, en « une sorte de matière plastifiée », un porte-plume  et un cartable, des vêtements d’enfant, une « boite en fer », un porte-monnaie… L’épigraphe tirée de Proust que nous avons citée dans les paragraphes précédents

Moins subtil que la « madeleine » de la mémoire, l’objet se charge pourtant, lui aussi, de réveiller le passé intime, enseveli sous les sédiments des années, dont le narrateur va s’emparer pour le « délivrer » ; étrange hasard que l’emploi d’un mot dont l’étymologie – liberare –  le fait rentrer de biais dans le champs sémantique de l’écriture : le « livre » d’une biographie qui libère, et qui à travers sa création rend le poids du souvenir plus léger. Le mot fort qu’est emparer n’a pas été employé par nous de façon accidentelle ; le texte biographique en question n’est pas un journal ou des « mémoires » au sens traditionnel et moins encore une fiction pareille à celles que Bruno Blanckeman classe dans les catégories de la « fiction de soi »2. C’est, à notre avis, une vraie écriture autobiographique3  ayant l’écart que chaque souvenir a avec son passé, écart qui constitue la nature même de chaque œuvre littéraire et la fait entrer d’emblée dans le domaine de la littérature.

Revenons à la structure du texte qui nous donne des pistes de lecture précieuses. Les huit chapitres se réfèrent à autant de jours – premier jour, deuxième jour, et ainsi de suite – comme s’il s’agissait d’une période de temps d’un dimanche à l’autre, les dimanches étant les jours de fête. Le dernier chapitre est le jour de la fête définitive, celui de la délivrance, quand l’adolescent ayant fini son examen de brevet, est finalement libre de quitter le lieu de sa captivité, le collège et ses règles coercitives et suffocantes.  Pendant la répétition des jours, qui reviennent d’année en année passée au collège, le narrateur passe de l’enfance à l’adolescence, et – ce qui est le thème du livre – il découvre sa vocation d’écrivain. Ainsi les objets inventoriés au début de chaque chapitre, non seulement servent à évoquer le souvenir, mais représentent les objets-guide, le bagage journalier du petit garçon, qui doit s’en servir et en prendre soin : la valise où sont rangés les effets à emporter au collège, la blouse grise, la boîte en fer pour garder les provisions et les douceurs, la paire de chaussons et le porte-monnaie, le costume bleu marine des jours importants. Ils peuvent aussi devenir des objets-fétiche : le porte-plume, le cartable en cuir, les “ récipients”  où sont gardés les instruments physiques de l’écriture. Ces objets deviennent aussi les déclencheurs de la narration. Car, chez Nadeau, ce n’est pas seulement de dire les choses, mais c’est aussi, et beaucoup, la façon de les dire qui fait sens,  et, souvent encore, de les laisser deviner au lecteur!

La narration, en elle-même, nous pousse à relire une histoire assez commune à l’époque, la souffrance d’un enfant séparé de son foyer, les vexations et les misères d’une vie de collège, les réactions de défense qui se développent, les pensums, les lignes à recopier, exercice absurde, mais finalement salutaire à la naissance de la vocation. Le final, le huitième jour, s’ouvre vers la liberté, vers des jours qui, sans qu’il le sache encore, vont bouleverser sa vie et celle de jeunes étudiants de son âge :

…on était à la veille de mai 68, et j’allais bientôt avoir vingt ans. (L.A.M., p. 246)

Un détail, quoique de première importance, vient rendre cette autobiographie singulière : la découverte d’un frère aîné, mort en bas âge, qui avait porté son prénom, Alain. Pourtant le thème du « double » est marginal, à notre avis, par rapport à d’autres indices qui nous aideront à lire le jeu du « je » dans le reste de l’œuvre.

Défrichons d’abord le terrain de quelques éléments qui étoffent le personnage de cet adolescent. La figure paternelle, d’abord, qui n’en sort pas particulièrement flattée, père souvent absent, montrant un comportement de petit bourgeois soucieux des convenances, attaché à son argent, éminemment égoïste, heureux, dans le fond, de se débarrasser d’un enfant qui probablement le gêne. C’est du moins ce que l’autobiographe ressent. La mère, à peine évoquée, semble plutôt absente dans les démarches décisionnelles de la famille. Les analogies avec les parents du « page disgracié » de l’aventure sentimentale paraissent évidentes. Le reste des personnages, les maîtres plus ou mois sadiques ou vicieux, les compagnons aussi charognes que les enfants peuvent l’être, rentrent dans le moule des souvenirs de collège4. Ce qui rend important cet entourage, c’est

plutôt les réactions qu’il provoque chez l’adolescent : l’impression de misère et de solitude, ainsi que le sentiment de culpabilité joint à celui d’être une victime persécutée, dans un premier moment ; sensations vite suffoquées pourtant par le développement d’un comportement orgueilleux. Nulle larme, nul fléchissement devant les injustices, mais un durcissement progressif, jusqu’à la découverte - libératoire - du moyen de dépasser les adversités, d’être supérieur à ceux qui l’entourent dans ce petit monde plein des vexations quotidiennes.(Ce sentiment de culpabilité et de persécution est pourtant celui qui va reparaître souvent chez les personnages des romans que nous avons cités dans les pages de notre essai.)Finalement, le brevet obtenu, le jeune homme peut continuer ses études en liberté. Et c’est là que l’« aventure sentimentale » prend place, du point de vue chronologique, au moment où l’épistolier est finalement maître de lui-même.

Cette fiction qu’est Une aventure sentimentale - le livre est classé sous cette dénomination dans la page du titre - raconte encore une fois les étapes des années d’études, de la première rencontre de l’auteur avec sa vocation, l’attrait qu’exerça sur lui l’écriture dès son adolescence. L’écriture qui est personnifiée dans l’image de la femme séduisante, charmeuse et sensuelle, la rivale dans tous les sens, enfin, de la comtesse de Chausseray à qui l’épître du narrateur est adressée. Le « jeu » du narrateur se plaît, dans ce livre, à retracer aussi ses premiers voyages en terres lointaines et exotiques, où, comme nous le savons, vont germer certains des romans de l’auteur.

Si ces deux livres se veulent autobiographiques de l’aveu même de l’auteur, nous ne pouvons pas négliger pourtant la présence du « je » dans le reste de l’œuvre, par maintes traces laissées le long des histoire narrées, dont nous n’avons relevé que les traces les plus évidentes. On pourrait affirmer que toute l’œuvre de Nadaud se prévaut d’éléments concernant sa biographie : le rôle du personnage du chercheur, la quête de l’errant. D’autres éléments, plus cachés, peuvent être interprétés comme des indices qu’un lecteur indiscret ferait remonter à des comportements obsessionnels : le sentiment de la persécution, le délire de l’intuition qui porterait à la découverte, la récurrence du « mal-aimant ». Ce sont surtout ces derniers qui se prêtent au « jeu » auquel le lecteur est appelé à prendre part.          

Pourtant, comme chaque critique le sait, il ne faut jamais se fier complètement aux romanciers… Leurs « jeux » compliqués sont propres à renverser toutes sortes d’interprétations et à dérouter le lecteur le plus rusé !


Pour citer cet article :

Rosa Galli Pellegrini, "Le jeu du «je»", in Alain Nadaud: voyage au centre de l’écriture, l’écriture au centre du voyage, Publif@rum, Etudes, 2, 2005, URL : http://www.publifarum.farum.it/s/02/jeu.php

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1 Dans Architexture. Grasset achète les droits de ce dernier livre en 1996, mais il ne le publiera qu’en 2004.
2 Cf. B.BLANCKEMAN, Op. cit. pp. 111-143.
3 Donc, plus proche des catégories analysées dans les travaux de Philippe Lejeune.
4 Nous pensons à ces mêmes tableux dans une autre biographie d’une adoléscence au collège, Bénoît Misère de Léo Ferré.