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L’ENVIRONNEMENT CULTUREL

Déconstruire et reconstruire

En un même ouvrage, on disposera d'une sorte de guide touristique, d'un traité de théologie, d'un dossier à caractère historique, d'un manuel d'esthétique, d'une monographie sur les icônes.

L'Iconoclaste est ainsi présenté sur la IIIe de couverture. Né en tant qu’extension d’une pensée ébauchée dans la nouvelle L’ Iconoclaste, parue dans le recueil Voyage au pays des bords du gouffre, ce livre est aussi fascinant que difficile à classer dans le genre du roman, même si l'indication spécifique à la page de titre et les suggestions de lecture invitent le lecteur à entrer dans le domaine de l'imaginaire, dans le « roman d’aventures ».

 Plus encore il s'agit d'un véritable roman d'aventures, dont l'image serait à la fois le personnage principal et l'enjeu. ( ibidem)

La phrase qui suit nous intéresse tout particulièrement encore, là où il est dit que : À mots couverts, ce livre se présente aussi comme l'écho lointain des débats, qui, sur un même sujet, ne cessent d'agiter notre temps ( ibidem).

Dans une conférence qu'il tint à Gênes en décembre 2001, Alain Nadaud réfléchissait sur ceux de ses ouvrages qui avaient gardé des traces de mai 68. L'Iconoclaste, après L'Archéologie du zéro, participait, selon son auteur, du climat culturel et artistique de ces années, fortement lié aux idéologies politiques, voué à la destruction de mythes et d'usages sociaux considérés, désormais, comme dépassés sinon comme nuisibles, voire dangereux, pour le futur de la collectivité humaine. Ces débats mettaient en cause le problème de la représentation du réel par le moyen de l’image, aussi bien dans l’usage et l’abus médiatique de l’image que de la représentation artistique de la réalité. La réflexion de Nadaud touchait aussi, en ce qui le concernait personnellement, à la crise qui bouleversait la littérature, et surtout le roman français, qui depuis les années soixante déjà avait été secouée par la déconstruction formelle du Nouveau Roman ainsi que par l'essor théorique des multiples sciences humaines – du structuralisme à la sociologie, à la psychanalyse, au marxisme, etc. – qui tendaient à envahir la fiction romanesque, jusqu'alors vivant dans ses propres limites, communément établies par les auteurs et les lecteurs.

Une réflexion préalable sur la valeur du signe avait déjà été amorcée dans Archéologie du zéro. Des clés parsèment le texte : si l'on se rattache à l'interprétation plus évidente, il s'agit d’y voir le rapport entre le signe et l'existence de Dieu. Ici le signe est le « nombre », le plus abstrait des signes ; dans L’Iconoclaste, Nadaud mettra en jeu le symbole versus la représentation, l’icône. Dans ses multiples combinaisons, le chiffre représente, selon les pythagoriciens, la divinité. Confrontée aux religions monothéistes qui dominèrent la méditerranée au Moyen-âge, cette croyance est vue d’un mauvais œil aussi bien par les chrétiens, moines obtus et fanatiques, que par les arabes qui démontent la croyance des pythagoriciens par l'introduction dans leur système mathématique du zéro, signe du nul, du rien, de l'absence : signe du vide. Le zéro, emblème du vide, porte en soi un grand pouvoir de contestation, selon Nadaud, « par sa capacité de corroder à l’intérieur les systèmes idéologiques totalitaires ». Dans le document n. 21, le chroniqueur arabe qui avait accompagné les troupes à la conquête d'Alexandrie en 641, fait le compte-rendu de la dispute entre les pythagoriciens et le mathématicien Abdul Ali Ashar qui leur dévoila l'existence du zéro, révélation qui ébranla leur certitudes et coûta la vie au savant qui avait osé démontrer qu'

 ...à vouloir prouver par les neuf premiers nombres l'existence de Dieu (il leur revenait) par conséquent, en y intégrant le zéro, d'y ajouter un attribut supplémentaire – l'absence –, et à (se) persuader du même coup de sa non-existence ( p. 214).

Nous pouvons profiter des réflexions que Nadaud a faites dans la conférence citée, pour remonter au climat des idées ainsi qu’au thème principal des études de cette époque : la discussion sur le sens du "signe", à partir de la relecture des catégories de Saussure diffusées dans les cours universitaires et de son extension à tous les domaines de la communication. La clé de lecture que l'entretien de Nadaud nous proposait ouvre donc des aperçus critiques qui ne peuvent que tourner à l'avantage d'une connaissance plus profonde de L’ Iconoclaste et elle ajoute des éléments d'intérêt supplémentaire à un ouvrage qui n'en manque certainement pas, même dans une lecture naïve. Une interprétation possible amène donc à considérer ce « roman » comme un écho des débats qui s'entrecroisèrent dans ces années-là, concernant la philosophie et la politique de l'art en général, touchant aussi bien à l'écriture littéraire qu'aux autres branches de la création artistique. Roman, donc, selon les vœux de l'auteur, produit littéraire dont la structure complexe n’est pas le moindre attrait ; mais, surtout un lieu de débats profonds dans la ligne d’une déconstruction et d’une reconstruction successive.

Une question préliminaire nous conduit à réfléchir sur le titre : qui est « l'iconoclaste » ? A la lecture du texte, et selon nos réminiscences de l'histoire byzantine de l'époque, il s'agirait plutôt d'iconoclastes au pluriel, vu le nombre d'empereurs et de prélats qui soutinrent la nécessité de détruire les images du culte pour s'en tenir seulement au symbole. L'analyse du sens profond du roman pourra peut-être nous secourir dans notre perplexité.

Une page de repères historiques, placée avant le début de la première promenade, donne la liste chronologique des événements qui se succédèrent entre 692-717, à l'orée de la première période iconoclaste, sous Léon l'Isaurien, et 842-856, les années de la restauration définitive du culte des icônes sous l'impératrice Théodora. Une première période iconoclaste prend place dans le laps de temps qui s'écoule entre ces deux dates avec un intermède icônophile, suit une deuxième période iconoclaste, jusqu’au retour, enfin, à l'orthodoxie. Là aussi, le lecteur se trouve à envisager le texte qui va suivre, dans une optique temporelle cyclique, de renversements et de reconstructions, de prises de positions théologiques et politiques qui se suivent et qui s'opposent l'une à l'autre (le texte instruira par la suite le lecteur sur les tenants et les aboutissants de l'histoire). L'opposition idéologique qui guide la main de l'iconoclastie ainsi que celle de la restauration, aussi violentes et cruelles l'une que l'autre, trouve son écho dans la phrase de Daumal mise en épigraphe:

Un couteau n'est ni vrai ni faux, mais celui qui l'empoigne par la lame est dans l'erreur.