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CONCLUSIONS

- Enchanté mon garçon ! enchanté ! Nous sommes arrivés !

- Au terme de notre expédition ?

- Non mais au bout de cette mer qui n’en finissait plus.

Nous allons maintenant reprendre la voie de la terre

et nous enfoncer véritablement dans les entrailles du globe.

( J. Verne, Voyage au centre de la terre)

Nous n’avancerons pas ici de conclusions, sinon comme un résumé des hypothèses de lecture que nous venons de suggérer. Des jugements conclusifs sur une production aussi vaste et, en outre, encore en voie d’être enrichie par d’autres ouvrages seraient pour le moins hasardeux.

Notre opinion, partagée du reste par la plupart de ceux qui se sont approchés de son écriture romanesque, est que le roman d’Alain Nadaud entre dans un genre réflexif : une œuvre philosophique doublée d’érudition, une œuvre qui regarde d’un œil critique – et met en discussion – les assertions sur les réalités communément acceptées.

La fiction qui, chez Nadaud, sert de support à la diffusion des idées, n’est pas un exercice formel, même si, sur le plan des stratégies d’écriture, elle se sert d’une virtuosité créatrice remarquable. La recréation de structures par l’emploi de genres désormais installés dans l’histoire du roman – tels que le polar ou roman d’espionnage –, par l’exhumation du roman épistolaire ou du journal de bord documentaire, par le soutien de la vraisemblance à travers le document, et jusqu’à la tentation de l’autobiographie, font de cette écriture un ensemble kaléidoscopique qui est déjà un signe à lui tout seul. Et nous pensons qu’il faut constamment tenir compte de cet aspect structural de l’œuvre de Nadaud, en même temps qu’on s’apprête à pénétrer le sens profond de son écriture.

L’imagination que le romancier couche sur la page est toujours le fruit d’une interprétation de faits historiques, documentaires, ou encore géographiques. Le bagage documentaire, bien que souvent manipulé ou inventé de toutes pièces, garde pourtant les traces des témoignages historiques ou livresques en général, que le lecteur peut se plaire à déceler selon ses connaissances personnelles. Mais il peut aussi les ignorer. Tel est l’art avec lequel l’écrivain sait mêler le vrai et le faux dans sa création romanesque. La réalité totale ne peut pas être appréhendée, aujourd’hui tout comme hier : c’est une des réflexions à laquelle l’œuvre nous convie. À peine peut-on en connaître une petite partie en interprétant les documents et en tenant compte de l’approximation qu’ils véhiculent : le peu de fiabilité de l’image aussi bien que du témoignage rendent suspecte toute assertion sur l’univocité du réel. C’est donc au poète, à l’écrivain que revient la tâche de reconstruire une réalité acceptable par un effort de l’imagination.

Toutefois, l’écrivain n’est pas investi de pouvoirs lui venant d’un engagement d’ordre supérieur ; nulle idéologie, nulle philosophie n’étaie son écriture, sinon un questionnement intérieur perpétuel, pour ne pas dire obsessionnel, auquel seule une forte règle éthique sert de frein : la conscience de produire une œuvre qui puisse contraster avec le seul objectif qui semble régir le modèle de vie contemporaine, celui du profit immédiat, qu’il soit économique ou hédoniste – ce qui souvent revient au même si ce dernier est mal interprété. Là où nulle idéologie n’est plus acceptable s’installe le malaise, la sensation de courir tout seul, ainsi que la « gloire » de le faire. La recherche, la quête, devient la poussée intérieure, à laquelle souvent les réponses font défaut. L’œuvre romanesque de Nadaud, c’est aussi cela et réfléchit dans ce sens sur le malaise intellectuel de notre époque : un néo-romantisme claudicant auquel nul soutien n’a été jusqu’à présent trouvé, et qui, chez d’autres romanciers, se plaît de pleurer sur ses propres misères ou cherche de piètres remèdes en se réfugiant dans l’ironie et les prises de distance ludiques.

Nadaud explore et trouve du moins un ancrage possible : la quête de la raison qui le pousse à écrire. Il y arrivera par des voies multiples : ses romans de la quête intérieure et son dernier ouvrage autobiographique , ainsi que son essai, Architexture. Mais ne croyons pas avoir encore lu son dernier mot. Le « jeu » du « je » pourrait nous réserver des surprises, d’autant plus qu’il n’a pas été suffisamment exploré, pas même dans les réflexions de notre essai publiées ici.

Le monde n’est intelligible qu’à travers le signe, nous dit-on depuis quelque temps. Le signe, dans Désert Physique et dans Le Livre des Malédictions est le langage écrit : il marque la séparation de l’humanité d’une société matriarcale, basée sur une communication confiée à l’image ; de même, pour l’enfant des Années Mortes, la découverte de ses facultés d’écrivain en herbe le sépare de l’attachement à sa mère. Dans le retour au souvenir, c’est à partir du moment où il se refuse de confectionner l’« image », l’étrenne pour la fête des mères, que le jeune Alain s’approprie de son propre langage. Les épreuves qu’il aura à subir, l’effort qu’il devra soutenir pour être à la hauteur du privilège qui lui a été donné se transposent dans l’aventure de plusieurs de ses personnages, dans un jeu crypté qui affleure ça et là dans les histoires narrées.

L’iconoclaste est donc l’écrivain lui-même, qui brise ses icônes pour accéder au seul symbole. Il est aussi un iconoclaste tant qu’il s’oppose aux idées reçues, qu’il sollicite de son lecteur une pensée critique, qu’il le convie à se confronter de façon critique avec le bagage d’images, de faux témoignages, d’idoles que l’histoire et les idéologies imposent depuis toujours au libre discernement de l’homme social.

On a vu comment certains de ses romans tournent autour de l'axe de l'homme occidental et de son rapport avec l’Histoire. Nadaud creuse profondément dans ce domaine en réfléchissant sur des problèmes concernant le patrimoine d'un passé qui pèse sur les questions que se pose aujourd'hui l'homme contemporain. En descendant dans les situations les plus particulières, il se trouve que c'est l'écrivain qui, plus que d’autres, sent peser sur lui le poids d'une culture millénaire, qui l'attire et l'effraie en même temps, de laquelle il se méfie mais dont il ne peut se passer et qu'il souhaiterait parfois pouvoir effacer. À moins qu'il ne réussisse à remonter à l'origine première de la parole ou mieux, à l'écriture "pure" du Verbe. Néanmoins - et nous le redisons sans parvenir encore à des conclusions définitives -, il faut constater que les personnages des romans qui s’engagent dans ce parcours trouvent tous une fin tragique : le sort le meilleur échoit au reporter qui finit par être exilé, les autres meurent assassinés ou sombrent dans la folie, antichambre de leur mort. Est-ce à dire que le "jeu" ultime entre l'Histoire et l'homme occidental, son rapport à la mémoire ne peuvent que le porter à la débâcle ? Cette constatation est effroyable mais elle n'est pas dépourvue de fondement. Nadaud, qui est récemment parti mener sa quête « aux portes des Enfers » pourrait peut-être en revenir avec une vision alternative et plus rassurante de notre futur.

Parler de la Méditerranée dans l'œuvre d'Alain Nadaud pourrait paraître tautologique par rapport à des romans qui sont presque tous situés dans les "terres du milieu". Si nous nous y sommes arrêtés, c’est parce que la mer Méditerranée, comme on l'a vu, n'a pas une place marginale dans ces pages et que, à bien y regarder, elle a aussi une âme à elle qui accompagne le sens profond de chaque texte et l'ensemble d'une bonne partie de l'œuvre. Ce sens est lié, tour à tour dans chaque roman, à la quête du personnage qui cherche une réponse à des interrogations diverses : la diffusion de la connaissance et les risques que cela comporte dans Archéologie du zéro, la nécessité de s'appuyer à une vérité transcendantale dans L'Envers du temps, la recherche d'une vérité intrinsèque dans l'image du divin dans L'Iconoclaste. De la recherche au niveau des sphères spirituelles, la quête redescend quelque peu au niveau des passions humaines, comme l'idée de la survivance après la mort grâce à l'œuvre, ou celle des rapports entre le pouvoir et l'intégrité de l'écrivain. Véhicules d'idées dans Archéologie du zéro, véhicules de la recherche de la vérité suprême dans L'Envers du temps, les flots de la Méditerranée peuvent aussi cacher des crimes, comme dans Auguste fulminant, ou les engloutir, comme dans L'Iconoclaste. Ou alors ils véhiculent la folie de l'homme qui se veut éternel, comme Érostrate.

Sous la plume de Nadaud, ces eaux des temps passés et les navires qui les sillonnent, ainsi que les villes qu'elles mouillent revivent dans la magie de l'imagination et dans l'art de la description. Tirés aussi de fresques anciennes, souvent reconstruits d'après d'hypothétiques peintures, les sites, les ports, les bateaux créent le scénario, l'adaptent, non pas à un "état d'âme du voyageur" romantique suranné, mais à un "état des idées" dont ils sont les sièges ou les vecteurs physiques. Pour justifier, s'il est nécessaire, la présence de la Méditerranée dans l'œuvre de Nadaud, il est évident que, dans une écriture vouée à la recherche philosophique qui lie le passé au présent – ou vice-versa –, la mer Méditerranée est le bassin naturel de l'histoire des idées occidentales. Les romans de Nadaud touchent, on l'a vu, à des thèmes qui font partie des questions que l'homme occidental se pose de nos jours plus qu'auparavant : depuis la question profonde de la recherche de la vérité, transcendante ou laïque, à des questions complémentaires qui en découlent. Nadaud, réinventeur du conte philosophique contemporain, ne pouvait se passer de ce support géographique pour conduire son enquête personnelle.

L’écriture qui se plaît à la description des sites méditerranéens, ainsi qu’à celle des terres plus éloignées d’elle, le Bahraïn où le désert du Horeb, nous porte à conclure sur un des aspects fascinants des romans de Nadaud. L’art de pousser le lecteur à vivre ou à revivre dans des lieux, ceux du passé ou ceux du présent, n’est pas une des moindres richesses de cette œuvre. Dans le panorama du roman contemporain, cet aspect de l’écriture favorise ceux des lecteurs qui ne se contentent pas d’une technique, parfois trop sommaire qui porte la fiction d’aujourd’hui à s’adapter aux exigences des genres médiatiques par l’emploi d’« images » minimales, comme si le « petit jardin » que nous devons nous contenter de cultiver ne pouvait forcément être que minimal.


Pour citer cet article :

Rosa Galli Pellegrini, " Conclusions", in Alain Nadaud: voyage au centre de l’écriture, l’écriture au centre du voyage, Publif@rum, Etudes, 2, 2005 , URL : http://www.publifarum.farum.it/s/02/conclusions.php

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