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René Godenne – Liège

Les Cent Nouvelles Nouvelles de Mme de Gomez

De la reconnaissance d’un genre

Dans une histoire de la nouvelle française, le nom de Mme de Gomez (1684-1770) n’a laissé aucune trace – il est vrai que son œuvre abondante1, inscrite dans la tradition de la nouvelle historico-galante  de la seconde moitié du XVIIe siècle, vient après celles de Mmes de Lafayette, d’Aulnoy, de Villedieu, de Mlle Bernard, qui en ont proposé quelques-uns des meilleurs archétypes et qui par là monopolisent les commentaires les plus nourris des exégètes du genre romanesque de l’époque classique. Tenue pour un épigone parmi tant d’autres, Mme de Gomez est pourtant l’auteur d’un recueil qui doit retenir l’attention de l’historien de la nouvelle car son titre est celui du premier recueil en date de nouvelles (1456-1467) : Les Cent Nouvelles Nouvelles.2

Qu’un auteur du XVIIIe siècle ait eu l’idée de reprendre un titre aussi ancien m’apparaît des plus significatifs puisque c’ est là le signe incontestable d’une reconnaissance : celle de l’existence d’un genre narratif spécifique désigné par un terme propre, genre qui a donc bien une histoire depuis plusieurs siècles.3 Et c’est  dans ce sens qu’iront les commentaires au XVIIIe siècle avec ce jugement de…Sade : « …Les Journées amusantes, ainsi que Les Cent Nouvelles feront toujours, malgré bien des défauts, le fond de la bibliothèque de tous les amateurs du genre. » ( Idée sur les romans, préface aux Crimes de l’amour, nouvelles héroïques et tragiques, 1799)4 et encore au début du XIXe siècle : « La reine de Navarre avoit donné en France le modèle du conte, ce fut Madame de Gomez qui donna celui de la nouvelle. Son excellent ouvrage, un peu long peut-être (19 vol. in-12) est encore aujourd’hui entre les mains de tous les gens de goût. » (E. F. Bazot, Essai sur les nouvelles, préface aux Nouvelles parisiennes ou les mœurs modernes, 1814), « Quand on fut rassasié de ce nouveau genre [le roman au XVIIe siècle], on vit mesdames de La Fayette, Villedieu et Gomès (sic) en développer un autre qui se rapprocha beaucoup des nouvelles espagnoles, et dans lequel on mêla de fictions à des traits, à des noms historiques ? » (V. Lombard de Langres, Le Décaméron françois, nouvelles historiques et contes moraux, 1828).5

Avant d’être envisagées en soi, Les Cent Nouvelles Nouvelles offrent donc l’occasion rêvée,  de mesurer, à un moment donné de l’histoire de la nouvelle, l’évolution d’un genre depuis sa création, puisque une comparaison avec ces cent « autres » nouvelles nouvelles permet de saisir les transformation qu’il a subies – comme Les Cent-et-Une Nouvelles des Cent-et-Un, témoigneront de ce que le genre est devenu un siècle plus tard.

Une nouvelle sentimentale et morale

Alors que la nouvelle-fabliau des XVe et XVIe siècles, selon la formule que j’ai forgée, rapporte – je schématise – des aventures divertissantes, volontiers scabreuses, mettant en scène des maris cocus, des femmes  infidèles, des moines paillards, des seigneurs dévergondés, bref des histoires graveleuses de sexe contées avec truculence sinon trivialité, Les Cent Nouvelles Nouvelles de Mme de Gomez, à la suite d’un Segrais (Les Nouvelles françoises, 1656) et ses successeurs, narrent des histoires sentimentales, de cachet sérieux, voire dramatiques, à l’issue heureuse (L’Heureux échange, L’Heureuse réconciliation, L’Heureuse témérité) où les mots-clés dans les titres sont « amour » (L’Amour plus fort que la nature, La Mort vaincue par l’amour, L’Amour héroïque), « amant » (L’Amant garde-malade, Les Amans cloîtrez, L’Amant homicide, L’Amant malheureux, L’Amant rival et confident de lui-même) : « Quoique la ville d’Athènes ait été le théâtre des grandes actions, l’école de l’éloquence et la république des hommes illustres, elle n’aura pas été moins sujette aux lois de l’amour. » (L’Heureuse témérité, II, p.78), « L’inimitié qui règne depuis tant de siècles entre les Persans et les Turcs, n’a pas empêché l’amour de s’emparer souvent du cœur de ces deux nations, et de les faire brûler l’une pour l’autre. » (Le Malheur de l’un fait quelquefois le bonheur de l’autre, IV, p.344) Qu’elles se passent en France, en Espagne (huit fois), en Italie (trois), en Angleterre (deux) ou  ailleurs : au Japon (« Les Japonais sont Idolâtres, fiers, braves et tiennent assez des Chinois pour la finesse de l’esprit. », III, p.208), à Java, au Ghana, en Cochinchine, à Ceylan, en Perse…, peu ou fort éloignées dans le temps : la Grèce antique (trois fois), Rome, le siècle des Barbares…, Les Cent Nouvelles Nouvelles témoignent des mille et une manifestations de l’esprit galant : « Cependant, malgré tant d’agitations la Cour de ce Prince étoit magnifique et galante. » (III, p.3), « Le Prince avoit une cour magnifique ; et la galanterie qui régnoit alors la rendoit encore plus éclatante. » (VI, p.208)  Où les personnages, issus des meilleures sociétés6, sont présentés comme des modèles de perfection : «Les grâces étoient répandues sur toute sa personne ; ses traits réguliers, sa taille haute, noble, aisée, sa phisionomie spirituelle, et certains charmes inexprimables dont ses moindres actions étoient accompagnées, le rendoient l’homme le plus aimable du monde. » (II, p.5)   Et ces histoires, peu gagnées par le romanesque débridé des nouvelles de l’époque  (Le Généreux corsaire, Les Amans cloîtrez, L’Heureux esclave, L’Enfant trouvé), sont destinées le plus souvent  - c’est la marque des textes – à illustrer un propos moral (avec des titres parlants : Le Triomphe de la vertu, La Fidélité conjugale, La Constance couronnée, avec des proverbes comme titres : Bon sang ne peut mentir, A quelque chose le malheur est bon,  Suite du proverbe A quelque chose le malheur est bon, Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée) : « … ces pères malheureux eurent tout le temps de pleurer ensemble d’avoir sacrifié à leurs passions qui leur donnoient  un si bel exemple de les réprimer. » (II, 239), « [Il faut convenir] que le premier bonheur de la vie étoit d’avoir un véritable amour, et le second de posséder une femme fidelle. » (III, p.67), « L’avidité des richesses est un des plus grands défauts de l’homme, l’opulence est une fausse divinité à laquelle il sacrifie sans cesse son corps, ses jours, sa liberté. » (V, p.1)  Propos inspiré par une morale chrétienne : « …elle avoit reçu cette nouvelle avec une fermeté chrétienne […] Il se retira dans ses terres en philosophe chrétien. » (I, pp.188, 187), « …les scélérats n’échappent jamais à la vengeance céleste. » (IV, p.343), « Nous avons vu par l’Histoire de Bella Vallé, combien il est dangereux de mettre toutes ses félicités dans la possession des choses d’ici-bas. » (VIII, p.360)

Qu’on ne compte que trois histoires plaisantes atteste tout ce qui sépare les deux recueils : on oblige un voleur à se purger afin de rendre un collier qu’il a …avalé (Le Voleur amoureux), une jeune dame joue un méchant tour à une prude (La Fausse prude), un vieillard interdit à sa nièce d’épouser un homme qu’il croit « galérien » alors qu’il est « capitaine des galères « (Le Gentilhomme picard).

En raison de cette particularité d’offrir, contrairement aux recueils du temps, plusieurs types de nouvelles du point de vue de la forme, Les Cent Nouvelles Nouvelles se révèlent être des plus éclairantes  quant aux transformations qu’a subies le genre depuis la nouvelle-fabliau, un type de récit bref de quelques pages.

Ou le récit, comme il est de coutume, se déroule  sur une nouvelle : 43 fois – avec une moyenne de pages de trente (dans l’édition consultée).

Ou le récit s’étend sur deux nouvelles, la seconde étant qualifiée de « suite » (Le Prince Tartare, 13e nouvelle, Suite du Prince Tartare, 14e nouvelle) : 14 fois - avec une moyenne de pages de soixante-dix.

Ou le récit s’étend sur trois nouvelles : 10 fois - avec une moyenne  de pages de cent, jusqu’à atteindre les cent trente.  Avec trois possibilités. Commencée en I, l’histoire s’interrompt en II pour la relation des aventures anciennes d’un personnage principal, relation qui occupera toute la nouvelle pour revenir en III à la suite et à la fin de l’histoire (Le Calabrois, 25e nouvelle, Histoire de Charles Brachy, 26e nouvelle, Suite du Calabrois, 27e nouvelle). L’histoire commencée en I s’interrompt de même manière en II pour la relation des aventures cette fois d’un personnage secondaire (L’Illustre voyageur, 61e nouvelle, relation entamée ici en I, Suite de l’Histoire de Fulnie et de Sydamack, 62e nouvelle, Suite de L’Illustre voyageur, 63e nouvelle). L’histoire racontée en continu en I et II se gonfle avant son terme de la relation des aventures d’un personnage secondaire (Les Illustres ennemis, 64° nouvelle, Suite des Illustres ennemis, 65e nouvelle, Histoire de Don Alvar  Pardo, 66e nouvelle).

Comme tant d’autres à l’époque, Mme de Gomez finit par composer ce que j’ai appelé des « nouvelles-petits romans », un type de récit de plus en plus étendu, donc long (le dernier texte du recueil, de deuxième type, fait 165 pages), parce qu’elle reprend, en réduction, les procédés des grands romans du XVIIe siècle (accumulation de récits secondaires, multiplication de récits intercalés au lien plus ou moins lâche avec l’intrigue de base). Et le choix d’une telle conception s’exprime au mieux dans ce fait que 32 nouvelles « courtes » sur  43 se trouvent dans les cinq premiers volumes.

Les Cent Nouvelles Nouvelles ne comportent donc pas cent textes, mais seulement soixante-dix sept !

Dans ce sens, le choix opéré par les deux anthologistes de la nouvelle du XVIIIe siècle ne rend pas vraiment compte de ce qu’est la nouvelle chez Mme de Gomez ; il fausserait même plutôt l’état du genre à un moment donné de son histoire.

Par contre, Jacqueline Hellegouarch et Henri Coulet ont eu raison de dire que l’auteur sait conter agréablement, qu’elle ne surcharge pas, par rapport à tant d’autres, les sujets, qu’elle intéresse par l’analyse de sentiments.  Mais il  faut constater qu’elle n’a en rien innové, racontant pour la énième fois les aventures de couples en proie à toutes les difficultés possibles (une recherche des sources serait la bienvenue). Dans leur compte rendu du recueil, les rédacteurs de la Bibliothèque universelle des romans (décembre 1776) se sont montrés sévères à son sujet : «…on peut se contenter de ne lire que les deux dernières pages  [de  la troisième partie du Calabrois] .», « [Le Bonheur imprévu [30e] nouvelle] est une des mieux contées, mais le fond n’est qu’un mal-entendu, sur lequel roulent tant d’histoires  romanesques. »,  « Des amans prêts à se marier sont séparées en Europe, et se retrouvent en Afrique. Tel est le cadre que Mme de Gomez a trop souvent adopté . » (pp.97, 98, 101), à tel point qu’ils avaient songé à faire… un condensé du recueil : « Nous en faisons faire une édition en trois volumes, qui paroîtra dans les premiers mois de l’année prochaine. » (tout sera récrit, abrégé, même refait !)

Les Cent Nouvelles Nouvelles du XVe siècle sont un point de départ, celui du genre, qui fixe une fois pour toutes un des critères de base : la brièveté, ce critère auquel les nouvellistes de la fin du XVIIIe siècle reviendront. Les Cent Nouvelles Nouvelles de Mme de Gomez sont un point d’arrivée, qui marque la fin d’une conception qui n’a eu qu’un temps.


Pour citer cet article :

René Godenne, " Les Cent Nouvelles Nouvelles de Mme de Gomez. De la reconnaissance d’un genre ", Publif@rum, 2, 2005 , URL : http://www.publifarum.farum.it/n/02/godenne.php

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1 Anecdotes ou Histoire secrette de la maison ottomane  (1722), Les Journées amusantes (1722-1731), Histoire de la conqueste de Grenade (1723), Anecdotes persanes (1727), Crémentine, reine de Sanga, histoire indienne (1727), La Nouvelle mer des histoires (1733) et  La Jeune Alcidiane, suite du Polexandre  (1641) de Gomberville.  
2 Paris, Veuve Guillaume, 1732-1739, 19 vol. Autres éditions : Paris, de Maudouyt, 1733-1739, 18 vol. ; Paris, S. Jorry, 8 vol. , 400p., 433p., 480p., 416p., 478p., 467p., 420p., 480p. (édition consultée).
3 Le chiffre de cent a toujours  été une sorte de « challenge » pour les nouvellistes. C’est au XIXe siècle : Les Cent-et-Une Nouvelles Nouvelles des Cent-et-Un (1833), Bibliothèque méridionale. Les  Cent-et-Un de la province (1835). C’est au XXe siècle : Cent nouvelles d’elles (1997) de Th. Séchan et ce texte de lancement d’une revue : « En 1492 paraissait un recueil intitulé Cent Nouvelles Nouvelles . Cinq siècles après nous tentons un pari similaire. Avec ce premier numéro, nous voici déjà à plus de dix nouvelles. Alors, pourquoi pas atteindre les cent, voire les mille ? »  (premier numéro de « Nouvelles Nouvelles », hiver 1985-1986)   
4 Œuvres complètes, Paris, Pauvert, 1961, III, p.23.
5 Paris, Déterville, I, pp.30-31, Paris, Selligue et Béchet, II, p161.
6 Les seules dignes d’intérêt : « Le peuple [japonais] est cruel et grossier, mais les personnes de distinction sont gracieuses et civiles. » (ibidem), « [à Ceylan] le peuple n’est pas curieux de ses vêtements ; mais ceux des personnes de condition sont magnifiques. » (IV, pp.80-81) !!!