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Avant-propos

Bertrand Marquer

Il est certains que lunatiques et criminels sont des articles fabriqués tout aussi bien que les machines à vapeur et les presses à indiennes ; seulement les procédés de la fabrication organique sont trop compliqués pour que nous puissions les suivre. Il n’y a point d’accidents ni d’anomalies dans l’univers ; tout arrive par une loi et tout atteste une causalité ; l’affaire de la science est précisément de découvrir les causes et la loi de leur action.

En prenant pour ligne directrice les théories lombrosiennes, ses origines, sa réception et son héritage, c’est cette fabrication que le colloque qui s’est tenu à l’Université de Gênes les 24 et 25 septembre 2004 avait pour but d’interroger, mais non réellement dans le sens où l’entend l’aliéniste Maudsley1 en 1874. Ou, plus exactement, dans le sens que laisse entendre malgré elle son analogie : de même que les « machines à vapeur » sont une fabrication humaine, de même les types du « criminel » et du « lunatique » que la science de la fin du dix-neuvième s’efforce de forger semblent être autant le produit du regard positiviste d’un savant (trop) humain que le résultat de lois naturelles enfin révélées par ses soins. Les « procédés de fabrication » qui retiendront l’attention ici sont donc avant tout ceux qui relèvent de l’invention humaine, et non d’un « Grand Horloger » invoqué en guise de paravent par ses émules positivistes lilliputiens.

Une des incarnations les plus célèbres – et les plus controversées – de ce savant fabricateur est sans doute Cesare Lombroso, médecin et anthropologue italien, devenu en 1862 professeur de maladies mentales à l'université de Pavie, puis directeur de l'asile d'aliénés de Pesaro, avant d’être nommé professeur de médecine légale et de psychiatrie à l'université de Turin. Grâce à des œuvres comme L’Homme criminel et L’Homme de génie, ses recherches sur l'aliénation mentale et la criminalité ont rapidement acquis une notoriété internationale excédant largement le domaine scientifique.

C’est que, dans ce siècle positiviste nourrissant le « fantasme d’une lisibilité totale des corps »2 , Lombroso peut être considéré comme une des incarnations les plus frappantes de ce « médecin-magistrat » dont parle Michel Foucault : en accordant une place prépondérante à la morphologie dans la définition de l’identité, la science telle que la conçoit Lombroso a en effet vocation à s’exporter dans le domaine judiciaire, en proposant des moyens d’identifier – et de neutraliser – les « classes dangereuses ». Celles-ci étaient pour le savant italien les héritières de l’homme primitif à qui les découvertes récentes de la paléontologie avaient permis de donner un visage. Lombroso contribue alors à en faire une figure toujours actuelle, rapidement adoptée par ses contemporains pour qui la dégénérescence, et le retour en arrière qu’elle implique, semblent le sombre avenir de l’Homme. Le danger atavique guette la société "fin de siècle", comme en témoigne cette vision horrifiée de cet admirateur français du savant italien :

Dans les bas-fonds de nos sociétés vit encore toute une triste catégorie d’individus qui, par leur physique dégradé et leurs mœurs exécrables, ne diffèrent pas beaucoup de nos ancêtres sauvages de la préhistoire. Ces êtres misérables qui peuplent les prisons et les bagnes ne rappellent, en effet, que trop souvent le type de la brute primitive, l’être rétif, féroce, sans remords, vivant dans l’imprévoyance et l’abjection, tout aux préoccupations de la "vie nutritive"3

Autrement dit, parce qu’elles cristallisent un certain nombre de mythes d’époque et vérifie par là-même une doxa politique, les théories lombrosiennes constituent un miroir particulièrement riche des angoisses et fantasmes de leurs contemporains, et proposent, par leur syncrétisme, une grille de lecture à la fois très ample et très complexe de cette idéologie scientifique ayant permis, au dix-neuvième siècle, le glissement d’une hygiène des corps à une hygiène morale. Avec le recul permis à la fois par le succès et les années, le savant italien reconnaissait d’ailleurs que l’anthropologie (son anthropologie) n’avait « fait que donner un corps un peu plus organique à ces conclusions qui, pour ainsi dire, flottaient dans l’air, encore indistinctes »4 . Reste alors à démonter les rouages de ce corps social "flottant", né de cette « époque de l’indice et de la dénonciation, de la preuve et du contrôle »5 .

Mais si Cesare Lombroso constitue un maillon essentiel dans l’histoire des mentalités, c’est autant par le succès immédiat de ses théories que par la mécompréhension et la caricature dont elles ont immédiatement été l’objet. Relayé par la presse, malmené par des traductions successives, transformé ou métamorphosé par la littérature, le discours lombrosien excède largement ses œuvres "officielles", et doit également prendre en compte les "textes-satellites" qui ont assuré son succès, sa diffusion et son renouvellement. Une telle optique permet de croiser les domaines scientifique, politique et artistique au sein de cette entreprise générale de lecture des corps, dont Lombroso se fait tout à la fois l’écho et le fer de lance.

Au-delà du rôle de Lombroso dans la fondation de la criminologie et de la polémique que ses conceptions anthropologiques ont suscitée, les communications réunies dans ces Actes tentent donc de restituer la complexité du discours lombrosien, compris comme la somme – voire le mélange – de ses textes et de ceux à qui il a donné naissance, en s’efforçant d’interroger l’ensemble des discours “fin de siècle”, ainsi que leur articulation entre eux, et avec leurs héritiers du siècle suivant.

La réception très mitigée du discours lombrosien en Italie et en France témoigne en effet d’emblée de sa forte composante idéologique. L’argumentation sur laquelle reposent les théories du savant italien relève avant tout de la persuasion, voire du credo : celui que le génie est bien une forme de déviance – croyance héritière de cette malédiction sacrée prenant jadis la forme d’une furor poétique – ou, à l’inverse, que ces théories sont l’émanation d’un pouvoir normalisateur soucieux de contrôler la production artistique en y appliquant, qui plus est paradoxalement, des critères dévoyés. Mais ces convictions se compliquent bien souvent d’enjeux idéologiques beaucoup plus vastes (la défense du libre-arbitre et d’une psychologie héritière du catholicisme), à coloration parfois nationaliste (comme la "trahison" de la France par l’Italie lors de la signature de la Triplice)6 . Cette réception très mitigée ne pouvait donner qu’un héritage lui-même très controversé. L’apport idéologique de Lombroso s’y confirme, ainsi que sa contribution à une forme de police intellectuelle dont le spectre semble toujours hanter les sciences humaines. Mais cette annexion idéologique de Lombroso est en partie le fruit d’une méconnaissance de l’œuvre, souvent au travers de traductions partielles, ou partiales, comme ce fut le cas aux Etats-Unis7 . L’exemple du vecteur littéraire du discours lombrosien est à ce titre intéressant : qu’il témoigne d’une connaissance précise ou non de l’œuvre du savant italien, le discours littéraire croise le discours scientifique pour mieux se l’approprier. La "traduction" est, dans ce cas, une transposition qui, même si elle semble fidèle à l’esprit du texte lombrosien (comme chez Zola), a pour résultat (si ce n’est pour but, comme chez Mirbeau) d’échapper au pouvoir normalisateur de la théorie scientifique8 . Cette réutilisation dans un but esthétique des théories lombrosiennes semble facilitée par le fait que, au-delà de "faire débat", celles-ci reposent sur une vision des corps dépassant la simple observation scientifique, et laissant apparaître une certaine fascination pour l’objet étudié9 . Dans un autre domaine illustrant un nouveau croisement discursif, cette dimension créative et créatrice des théories lombrosiennes se retrouve également dans ce dialogue que la science positiviste a noué avec le monde occulte, continent à conquérir et à investir par la création d’un langage "scientifique"10 , dont l’appareil photographique est devenu l’une des métaphores les plus ambiguës.

Plutôt que de pointer les "erreurs" d’un système historiquement daté, les communications réunies dans ces Actes ont donc choisi, à travers l’exemple emblématique de Cesare Lombroso, de privilégier les processus et les interactions permettant de donner vie à une idéologie scientifique, afin de faire ressortir cette porosité inhérente au discours scientifique. Afin, également, de ne pas l’oublier.