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Buissonnement, ricochet et dissémination. Romantiser Mai 68 selon Jean-Christophe Bailly

Laurent DEMANZE



Résumé

Avec Un arbre en mai, Jean-Christophe Bailly coupe court à la veine de commémoration des journées de mai 68, qui ont saisi l’année culturelle 2018. Dans un texte vif, entre scène autobiographique et essai divagant, l’auteur sollicite surtout des rémanences du romantisme allemand pour décadrer les événements parisiens. C’est là, non pas une manière d’actualiser l’événement, mais de jeter un regard anachronique dessus, comme autant d’échappées et de dérives mentales.

Abstract

With Un arbre en mai, Jean-Christophe Bailly cuts short the vein of commemoration of the days of May 68, which seized the cultural year 2018. In a lively text, between autobiographical scene and wandering essay, the author mainly solicits remnants of German romanticism to unframe Parisian events. This is not a way to update the event, but to take an anachronistic look at it, like so many breakaways and mental drifts

Comment raconter les événements de Mai 68 à l’ère des commémorations, c’est à cette difficulté que s’affronte Jean-Christophe Bailly dans un petit récit intitulé Un arbre en mai, paru quelques mois avant la fièvre commémorative qui s’est emparé du champ culturel. Ce bref récit paru en janvier 2018 fut en fait écrit en 2004 dans le sillage de Tuiles détachées, dans la collection « Traits et portraits » au Mercure de France : c’était là non pas seulement un autoportrait, mais une récapitulation critique, qui délaisse les contraintes de la forme narrative pour inventer un glissement continu de dérives ou une succession de rushes en anamorphoses : « c’est comme une sorte de ralenti discontinu ou comme un fondu-enchaîné parfois flou, un paysage de turbulences et de surimpressions ou encore, et plus exactement si l’on doit garder la métaphore du cinéma, ce sont des rushes qui défilent, sans montage, mais comme portés par des courants. » (BAILLY 2004 : quatrième) C’est la même poétique du glissement et de la dérive qui est au cœur d’Un arbre en mai, mais il me semble qu’au modèle cinématographique s’ajoute une référence constante mais discrète au romantisme allemand1.

Jean-Christophe Bailly découvre en effet pendant ses premières années le romantisme allemand, celui de Büchner, de Novalis ou d’Hoffmann. Et s’il a déjà fait paraître quelques textes pour donner des gages à son père réticent à le voir se tourner vers la littérature, la publication à vingt-sept ans de La Légende dispersée marque de manière décisive son parcours. Cette anthologie du romantisme fut pour ainsi dire son premier livre, et reste le premier texte mentionné dans les pages avec la mention « Du même auteur ». Les livres à venir ont prolongé cette impulsion initiale et essaimé une tonalité inaugurale qui dès 1976 se faisait jour : exigence du politique et urgence de la littérature, constitution d’une communauté éphémère et revendication d’une hétérogénéité des formes et des savoirs. Il ne faut sans doute pas donner trop de prix aux empreintes premières, mais il y a là quelque chose comme la poursuite d’une provenance pour reprendre un terme qui lui est cher, et bien des thèmes, des livres ou des amitiés se sont noués dans ce premier écheveau de textes qu’une longue préface accompagne.

Cette anthologie a durablement marqué le devenir éditorial de Jean-Christophe Bailly. L’envoi quelques années auparavant d’une traduction du Lenz de Büchner à Christian Bourgois fut l’occasion d’une rencontre avec l’éditeur qui publia l’anthologie. C’est chez cet éditeur que Jean-Christophe Bailly dirigera avec Philippe Lacoue-Labarthe et Michel Deutsch la collection Détroits. C’est chez cet éditeur encore qu’il publia de 1981 à 1989 la revue Aléa, où il tenta de créer un espace de publication affranchi des contraintes génériques, « un pôle organisant des sortes de connexions, une zone d’accélération du collectif2 », pour reprendre ses mots, qu’il place résolument dans le prolongement de Novalis3. Je voudrais en quelque sorte traquer les rémanences du romantisme allemand dans ce bref récit et pointer quelques résurgences discrètes d’une rencontre singulière, à la manière de la rencontre dont aucune bribe ne nous est parvenue en 1842 à Kreuznach entre le jeune Karl Marx et Bettina Brentano. Comme l’écrit Jean-Christophe Bailly dans La Légende dispersée, « le romantisme allemand et le combat social, pour une fois, se rencontrent. » (BAILLY 2014 : 239)

Ce léger décalage anachronique est un moyen pour déjouer la traîne commémorative qui s’empare aujourd’hui de Mai 68, ce qui est particulièrement marquant dans notre société qui a fait de la mémoire et de la commémoration un moment essentiel de la vie culturelle, comme l’ont bien montré Pierre Nora et à sa suite François Hartog, avec le risque de monumentaliser ou de figer l’événement historique sur le mode de la célébration identitaire ou du consensus médiatique. Il est d’autant plus important que la dynamique de Mai 68 se construit par son effervescence et sa puissance de contestation contre toute monumentalisation ou contre les formes convenues du récit historique.

Il me semble que la stratégie de Jean-Christophe Bailly est précisément de couper court à la commémoration. Couper court, je l’entends à plus d’un sens, car il s’agit tout d’abord de prendre de court ce long moment commémoratif que nous vivons et auquel nous participons, en choisissant de publier ce petit texte de manière prématurée, comme l’écrivain le note en guise de post-face :

[…] il faut ajouter, comme justification à la publication de ces pages, le désir de parer tant bien que mal à la déferlante de livres et de témoignages que ne manquera pas d’entraîner cet anniversaire, dans un pays qui est si friand en commémorations. Cette fièvre de retours, sans doute ne puis-je ici que la précéder, mais en ayant tenté, et ce sera ma présomption –ou mon excuse– de l’avoir quand même esquivée. (BAILLY 2018 : 72)

Le livre de Jean-Christophe Bailly prend donc position avec lucidité dans le champ éditorial, avec la vive conscience de ne pas échapper à cette logique commémorative, à cette « fièvre de retours », mais de trouver des issues qui permettent de la subvertir.

Couper court, c’est donc aussi proposer une forme brève qui rompe avec le temps long des commémorations et sa traîne éditoriale : déambulation pensive, à décrire davantage comme un poème en prose, fait de digressions et d’échos. Cette forme abandonne la logique narrative et causaliste, au fondement du récit historiographique et du roman, pour s’élaborer en échos et tuilages, en essaimage de thèmes et d’analogies. Il tente d’échapper à ce qu’il appelle à la suite de Giacometti la « forme-tuyau » du récit : dans Le Rêve, le Sphinx et la Mort, comme le rappelle Jean-Christophe Bailly à la fois dans Un arbre en Mai et dans son autoportrait Tuiles détachées, le sculpteur souligne la difficulté à saisir l’ondoyance du rêve dans le cadre contraint de la forme narrative. Travaillant formellement contre la commémoration, Jean-Christophe Bailly écrit depuis le nœud contradictoire « entre la nature touffue des événements et la contrainte du récit » (BAILLY 2018 : 70) :

... puisqu’il s’agit d’une masse, et de flux, et de contenus non bordés, et parce qu’aussi cette masse est pleine de blancs provisoires, d’évanouissements, de confusions, notre tendance, dans le mouvement du souvenir volontaire, consiste toujours à fractionner et à sélectionner les écoulements. C’est un peu comme si nous inventions des tuyaux et des filtres pour faire venir l’eau de la citerne, une eau qui, de toute façon, suinte la nuit dans nos rêves et s’infiltre le jour dans nos pensées. Le récit est la forme-tuyau par excellence, et nous y sommes d’autant plus accoutumés que la littérature, dans l’ensemble, malgré ses efforts pour rejoindre la masse ou faire résonner la citerne, se contente le plus souvent de créer des variations de récit : elle invente des linéarités là où il n’y avait rien de tel, elle tranche dans la masse des connexions pour n’en retenir que quelques-unes. (BAILLY 2018b : 27-28)

Multiplier les embranchements, les rush syncopés, les effets de tuilage et d’échos, c’est tenter à même le récit d’inventer des formes alternatives au récit. C’est en somme tacher de capter des logiques romantiques du rêve et une puissance de dissémination pointée par Novalis notamment dans Grains de pollen. Il reprend à son compte l'attention du romantisme allemand aux dynamiques de diffraction et de contagion (BAILLY 2018 : 35), pour élaborer une poétique du ricochet ou du rebond mémoriel qui capte dans ces relances analogiques le mouvement même d'une période […] tourbillonnaire » (BAILLY 2018 : 23)4.

Enfin couper court à la commémoration, c’est élaborer un récit coupé, une narration interrompue, qui achoppe sur une logique de l’esquive ou de l’échappée, de l’ouverture ou de l’inachèvement. Le récit coupé, n’est pas éloigné de la logique romantique du fragment et de l'inachèvement : inventer une forme discontinue, c'est chercher une expérience de totalisation mais ouverte à des connexions pour rendre l’événement à son irrésolution, à son indétermination, pour suspendre le sens de l’événement et la qualification de ses acteurs, qui ne sont, est-il écrit à la dernière ligne, « ni des pestiférés ni des héros » (BAILLY 2018 : 69). Je reviendrai plus loin sur cette scène qui permet l’échappée ou la possibilité d’un retrait.

Il faut prendre le temps de quelques fils biographiques, à nouer et dénouer, pour saisir ce qui se joue dans le petit livre de Jean-Christophe Bailly et dire à quelle expérience s’adossent les gestes que je voudrais décrire ici. Par désir de devenir écrivain, Jean-Christophe Bailly se tourne vers les lettres au lieu de se diriger vers Centrale ou Ponts et Chaussées pour reprendre l’affaire paternelle. Il entre en septembre 1966 au lycée Henri IV : là règne « l’idéologie de la performance scolaire » (BAILLY 2015 : 27), avec un emploi du temps si contraint que cela coupe court aux désirs d’errances du jeune homme. Après une ou deux semaines de cette expérience, il quitte la classe préparatoire pour rejoindre son ami Alexis Baatsch à Nanterre. Commence alors un mouvement de politisation, mais non sans dissidence, ni pas de côté. Il s’inscrit au Comité Vietnam national, constitué dans le sillage des trotskistes, pour protester contre l’intervention américaine, à la différence des Comités Vietnam de base, pilotés par les maoïstes. Le Comité Vietnam national était soutenu par des intellectuels comme Laurent Schwartz, Vladimir Jankélévitch ou Pierre Vidal-Naquet et défendait un internationalisme sans centre. S’il garde ses distances avec l’autre groupe, c’est qu’il y voit une réduction de la pensée politique à la reconduction d'une doctrine figée : « la réduction de tout à un seul livre empli de vérités » (BAILLY 2015 : 28).

Mais Jean Christophe Bailly cultive le décalage envers le militantisme politique : un décalage temporel d’abord puisqu’il n’y voit pas l’expression d’une forme de vie, mais une étape ou un moment de formation (« Je me souviens très bien de cette époque, et que j’avais dit – ça avait beaucoup choqué certains de mes camarades– que je n’étais dans l’organisation que pour un temps, que c’était comme le service militaire en plus intelligent » [BAILLY 2015 : 29]) ; un décalage de paradigme, puisque Jean-Christophe Bailly reste nourri des grandes utopies du XIXᵉ siècle (« et que de toute façon, j’étais fouriériste » [BAILLY 2015 : 29]). Il s’inscrit dans le sillage de la JCR, puis de la Ligue communiste qui voit le jour après sa dissolution par décret gouvernemental en juin 1968, parce qu’elle est sortie renforcée des journées de Mai. C’était, comme l’on sait, une faction trotskiste de plein pied avec les événements de Mai : elle a été partie prenante du mouvement du 22 mars et fut particulièrement active pendant les barricades.

Réactualiser la légende au présent

Le trajet de remémoration de Jean-Christophe Bailly souligne ainsi l’effervescence de ces journées, leur dynamisme, mais il montre comment cette ébullition du présent s’adosse en fait à un arrière-plan légendaire. On sait à quel point les gestes révolutionnaires puisent souvent dans un vaste répertoire pour réactualiser des modèles et des figures : Olivier Rolin dans Tigre en papier avait fortement souligné cette grammaire narrative des révolutionnaires, qui sont autant de prismes et de modèles pour prendre appui sur le passé afin d’entrer dans le présent. Pierre Nora semblablement mettait en évidence la grammaire narrative qui portait les acteurs de Mai, tressant l’urgence du présent et la légende passée : « la jeunesse des écoles, qui rappelait 1848, les barricades de la Commune, les cortèges du Front populaire, le souvenir encore vibrant de la Résistance ; celle des soviets de Petrograd et de la prise du pouvoir léniniste ; celles du tiers monde, de la Chine à Cuba » (NORA 1997 : 4869). Un arbre en mai constitue à son tour un vaste répertoire de silhouettes et de postures dès les premières pages en évoquant le Tres de mayo de Goya, le « temps des cerises » de la Commune ou le poème « Mai » d’Apollinaire.

Mais cette panoplie du révolutionnaire, Jean-Christophe Bailly s’attache à la brouiller et la pluraliser, en y introduisant d’autres références, notamment du côté du surréalisme : c’est Max Ernst ou c’est André Breton rencontrant Trotski. Ce faisant, il déplace « toute la panoplie des attitudes et des imageries » (BAILLY 2018 : 21). Il s’agit de solliciter des traditions alternatives : non pas Freud mais Fourier, non pas la jouissance sans entrave mais le romantisme allemand, non pas la libération du désir mais l’amor de lonh de Jaufré Rudel, poète du XIIe siècle ou la lyrique allemande. La sollicitation des références chez Jean-Christophe Bailly ne vise pas à la même stratégie : elle est pour les révolutionnaires ou les acteurs de Mai 68 une panoplie d’outils et de modèles pour investir le temps présent par le détour de références antérieures, c’est pour l’auteur du Dépaysement au contraire une possibilité de déport, de soustraction ou de détachement, qui ménage un léger écart ou un déphasage dans les urgences politiques. C’est ainsi qu’il faut comprendre les brèves évocations de son lyrisme romantique ou de Hoffmann ou la mention d’un poème en prose écrit pendant ces journées « La Ruée vers l’or ». Il y a là un geste d’hybridation ou pour prendre un terme de Bailly de bigarrure ou de bariolé anachronique :

Armé de références à peine sorties de mon apprentissage, je mêlais les oriflammes des batailles de Paolo Uccello aux drapeaux rouges des manifestations, je considérais les pavés comme des « ready-mades aidés », je voyais dans tout ce qui s’entreprenait l’esquisse d’une vision sociétaire, les prémices d’un nouveau phalanstère dont Miró ou Max Ernst auraient peint les plafonds. (BAILLY 2018 : 55-56)

À travers ces références plurielles au romantisme et au surréalisme, il rappelle une pensée de l’écrivain comme corps conducteur pour tenir à distance les scénographies de l’autorité : on sait combien Mai 68 s’élabore dans une telle contestation de l’auctorialité individuelle, en prônant des écritures collectives, sans signature distincte, comme l’a récemment rappelé Jean-François Hamel dans Nous sommes tous la pègre. Tel était déjà le cas des Fragments du romantisme allemand, parfois dits de l’Athenaum, qui sont des textes collectifs, sans auteur désigné pour mettre en question l’auctorialité et promouvoir une communauté de parole. Mais Jean-Christophe Bailly puise dans ce « fond de pure rêverie » (BAILLY 2018 : 56) un contrepoint ou une possibilité d’esquive au sein de l’action révolutionnaire. Ces deux lignes constituent dans le livre un équilibre entre efficacité pratique et dérive mentale, réalisme des tâches quotidiennes et contre-chant nostalgique.

Le livre qui est aussi un autoportrait intellectuel dit ce tiraillement entre l’action révolutionnaire et la rêverie poétique, « [m]ots d’ordre d’un côté, images de l’autre » (BAILLY 2018 : 57) : mais cet antagonisme ne recouvre pas exactement l’opposition entre concret et idéal, il désigne plutôt deux modes de recouvrement du réel, l’un par un discours de plus en plus tendu vers le théorique, l’autre par le chant surréaliste. Le mouvement du livre ne dessine donc pas la recherche d’une tierce voie, mais un déport ou un mouvement d’esquive pour échapper à l’alternative. Cette esquive est portée par une dynamique de désapprentissage, par abandons successifs et corrections de trajectoire, ce qui amène à quitter dans le même temps l’organisation politique à laquelle il appartenait et les derniers clubs du surréalisme qu’il fréquentait. Un impératif dans cette dynamique, celui de retrouver le concret, de se débarrasser des savoir-faire, de traverser les écrans qui s’interposent :

Apprendre cette simplicité, c’était désapprendre, c’était quitter tout un magasin d’articles imaginaires et, d’une certaine façon, comme on eût dit en peinture, revenir au motif. (BAILLY 2018 : 57)

Revenir au motif, c’est aussi retrouver une matière sensible, aller chercher des gestes matériels qui rendent aux événements leur dimension concrète : le bref récit s’attache ainsi à ressaisir les élans politiques dans un vaste mouvement naturel, dans une puissante germination des consciences et de la société. Il réinscrit la contestation dans « la fragilité du vivant » (BAILLY 2018 : 11-12) et « l'éruption quasi biologique » (BAILLY 2018 : 16). La métaphore inaugurale de l’arbre de mai que l’on plante, si elle convoque l’imagerie des arbres plantés pendant la Révolution française, s’ouvre plus largement à une naturalisation du mouvement social, avec ses floraisons et disséminations, et renvoie à un vitalisme anti-systématique : cet élan de germination capte la capacité de divergence et d’invention de la nature elle-même, comme le fit le romantisme allemand, qui « échappe au piège de la forme et de la systématisation et s’efforce de maintenir sans cesse – dans les signes mêmes– le rapport avec le monde frémissant de la nature, avec l’instabilité des passions et des mouvements qui gouvernent l’existence des hommes. » (BAILLY 2014 : 28)

Saisir un basculement matériel

Dans Un arbre en mai, Jean-Christophe Bailly propose la saisie d’un monde matériel, non pas sur le mode d’une mythologie pour décrypter les signes d’une époque, mais une ouverture à la profondeur sensible, aux objets et sensations où se dépose la mémoire. Il s’agit de rappeler à la mémoire ce « pays étrangement engoncé et provincial » (BAILLY 2018 : 29), en décalage avec la marche accélérée du monde.

Derrière ces réflexions, ce qui revient, c’est une masse, ce sont des images, des odeurs, c’est la matière d’un temps où l’homme n’avait pas encore (à un an près seulement, il est vrai) marché sur la Lune, où les ordinateurs étaient encore de lourds placards cantonnés sur les lieux de la recherche scientifique et en tout cas totalement absents de la vie quotidienne, un temps aussi où les voyages en avion, sans être rares, pouvaient encore faire rêver ceux, innombrables, qui n’en faisaient pas. (BAILLY 2018 : 30)

Il s’agit de congédier le volontarisme de la mémoire pour laisser revenir la mémoire involontaire et sensible d’une époque : Jean-Christophe Bailly refuse la continuité chronologique et la vérification documentaire, pour laisser libre cours au mouvement méandreux et divagant du ressouvenir, ses empiétements et ses débordements, ses archipels désordonnés ou ses fils à tirer jusqu'à la rupture. La multiplication des adverbes temporels, les encore et les déjà plus, permet de décadrer la représentation du monde, d’en rappeler des rémanences et des ajustements, sur le mode comparatif. Une anamorphose mémorielle se met en place qui se condense sur les objets matériels : le réseau capillaire des michelines et des autorails, l’âge de la 2 CV et durant les journées de Mai 68 les cars de police à peine différents de ceux de 36, avec des garde-boue et un pare-brise sans protection. Cette première ouverture vers l’épaisseur d’un temps fonctionne comme une impulsion à égrener un panorama sensible sur le mode de l’inventaire. Le Je me souviens de Georges Perec cité quelques pages plus haut en est un évident modèle dans le souci de retranscrire moins une mémoire biographique qu’une épaisseur générationnelle, une expérience commune en partage. Au-delà de cette ouverture générationnelle, Jean-Christophe Bailly s’abandonne à l’ivresse de la liste que l’on connaît bien depuis les travaux d’Umberto Eco : Cinq colonnes à la Une, la lourdeur des porte-monnaie quand les cartes de crédit et les distributeurs de billets n’existaient pas, les indicatifs téléphoniques BAGatelle 1860 ou FLAndres 0657, les publicités Jean Mineur. Contre la commémoration, il sollicite les pouvoirs de la remémoration sans nostalgie, qui permet de faire revenir une sensibilité d’époque, de reparcourir l’expérience d’alors, pour mieux donner à saisir un écart ou une rupture avec cet univers contre quoi ou à partir de quoi se sont construites les journées de Mai : « Évoquant ce quartier comme, auparavant, les régimes d’objets qui réglaient la vie quotidienne, ce que je cherche à faire sentir, c’est l’énorme éloignement de cette époque. » (BAILLY 2018 : 36)

Cette restitution sensible d’un univers matériel est saisie depuis un basculement : en somme cette rupture de civilisation que Pierre Bergounioux ou Jean-Loup Trassard auscultent depuis les changements matériels de la province, Jean-Christophe Bailly le mène ici en considérant les journées de Mai comme le point de bascule.

[…] tout se passa comme si les événements de mai 68 avaient mis un terme à toute possibilité de repli sur un giron quel qu’il soit. Ce que l’on appelle couramment la mondialisation commence il me semble alors, non à exister, mais à prendre le dessus. Je ne pense pas tant ici à ses aspects économiques, qui sont évidents, massifs, dangereux, mais à quelque chose d’autre, qui touche aux modes de vie et à la façon même dont chacun perçoit sa place (fût-elle mobile) dans l’ensemble de réseaux et de prises qui constituent son univers. De façon incertaine et involontaire mais aussi intuitive et consentante, nous avons glissé peu à peu hors du totem national, une sorte de citoyenneté tout autre est venue, qui n’est je crois ni subie ni proclamée. Les voyages, le cinéma, la littérature, les modes alimentaires, mais aussi l’importance croissante des migrations et jusqu’à cette masse harassante d’informations venant de tous les points de la planète, tout compte ici et tout s’entremêle, et tout serait à analyser.
Or le monde dans lequel je suis né n’était pas ainsi. Sans doute, en pleine guerre froide et en plein repli du colonialisme, était-il déjà lui aussi « mondialisé », mais malgré tout, il y avait encore en lui, sinon un ciment ou un commun dénominateur, du moins quelque chose comme une cohérence, quelque chose qui résistait au collage et à la dissémination. Cette unité tenait sans doute pour une grande part au maintien d’une référence paysanne aujourd’hui pratiquement disparue. (BAILLY 2018b : 46-47)

Pour reprendre un autre terme du lexique de l’auteur, les événements de mai ont été un moment majeur dans un processus de dépaysement : le repli ou le giron national ont laissé place à un phénomène accru de mondialisation et de dissémination, selon le mot des romantiques allemands que Jean-Christophe Bailly utilise bien volontiers. En somme, l’expérience de 68 fut celle de l’invention d’un monde, ou plutôt de l’expérience du monde, dans une citoyenneté élargie. Le paradoxe néanmoins, c’est que ces journées marquées par le sentiment d’un « nous » et d’un mouvement commun sont aussi le moment d’une dislocation d’un « commun dénominateur » ou d’une « cohérence », avec le recul de la référence paysanne : « vient le paradoxe d’une description faisant la part à quelque chose d’heureux, mais qui n’est là pourtant que pour expliciter la violence avec laquelle, pétris de ce monde, nous avons voulu rompre avec lui. » (BAILLY 2018 : 36). Un autre monde s’ouvre, ou plutôt une citoyenneté mondialisée s’invente là, cherchant à travers la force de la dissémination une possibilité renouvelée d’invention d’un « nous ». Restituer un monde commun depuis sa perte et son basculement, c’est donc ce à quoi s’attache l’inventaire matériel que brosse Jean-Christophe Bailly.

Transcrire des communautés précaires

Le récit est parcouru par une interrogation autour de la communauté, par un effort pour qualifier ou identifier le nous qui se révolte durant ces journées de Mai : « Nous : mais quel était ce nous ? Une génération ? Une génération qu’on a voulu dire perdue et qui ne l’aura pas été ? Je ne sais pas, j’en fus, comme on dit, et rien n’était plus simple. » (BAILLY 2018 : 9) Le livre est donc tiraillé entre une ouverture vers une teneur collective, générationnelle, notamment par la saisie d’une expérience matérielle commune, et une expérience singulière, en léger retrait envers les formes d’implication collective ou les mots d’ordre d’alors : le je est un prisme singulier par lequel le lecteur accède, mais par diffraction et évocation décalée, à une expérience commune. L'expérience de Mai est un mouvement d'essaimage polycentrique à rapprocher du mouvement romantique avec ses nombreux centres de ralliement Iéna, Heidelberg, Berlin, Dresde, Francfort, sans structure close, « comme si les individus eux aussi étaient des grains de pollen, des fragments d'une entité qui doit rester invisible pour que les ondes puissent continuer à se propager des uns aux autres, non pas sous la surface des événements mais ailleurs dans l'indiscernable des parcours » (BAILLY 2014 : 30).

Ce souci du commun se fait par trois stratégies distinctes : l’inflexion d’une perspective révolutionnaire vers un souci utopique ; la transcription des graphies urbaines de l’émeute ; l’interruption du récit révolutionnaire par le chant. D’abord, Jean-Christophe Bailly détache les événements de Mai d’un arrière-plan utopique : les journées révolutionnaires sont moins lues comme l’expression seule d’un militantisme issu du communisme et d’un élan syndical, que comme la résurgence également de pensées utopistes. C’est le phalanstère, Fourier ou encore la Commune : les journées de Mai sont donc moins saisies dans le mouvement de contestation d’un ordre établi que comme l’instauration d’une vie commune, d’un espace restreint où se règlent harmonieusement désirs et aspirations politiques. C’est, on le sait, une basse continue dans la pensée de Jean-Christophe Bailly qui valorise les utopies concrètes et les agencements locaux du désir : on songe évidemment dans Le Dépaysement aux évocations du phalanstère ou à celles des jardins ouvriers de Saint-Étienne. Ce souci d’une « communauté provisoire » (BAILLY 2018 : 16) et des utopies éphémères rejoint en quelque sorte « la nature du romantisme allemand qui ne se donna jamais de structure collective, qui resta un mouvement, une somme de parcours distincts. » (BAILLY 2014 : 30) Non pas une nouvelle architecture sociale mais des socialités disparates et transitoires, qui puissent accueillir « toutes ces fines capillarités du désir formant des réseaux éphémères, aussi prompts à s’éteindre qu’à se raviver » (BAILLY 2018 : 15).

Ensuite, Jean-Christophe Bailly s’attache à esquisser les trajectoires parisiennes et les parcours urbains de ces journées : il le fait avec le savoir historique et urbaniste qu’on lui connaît, non seulement pour ses réflexions sur La Phrase urbaine ou pour son invention d’une utopie dans Description d’Olonne, sans doute l’un de ses plus beaux livres. Le potentiel de résistance des rues est noté, opposant notamment le lacis de vieilles rues du Ve arrondissement à l’urbanisation haussmannienne, pensée aussi comme un dispositif de contrôle des émeutes urbaines. Surtout il s’agit de transcrire à même la ville cet « objet fractal » qu’est une émeute, non pas l’affrontement ordonné de deux camps mais « une infinité de petites péninsules mobiles, de gestes isolés », « des trous, des trêves inaperçues, des ratures, des sursauts, des poussées de groupe et des disséminations, des fuites et des chutes, des jets et des impacts. » (BAILLY 2018 : 61) Dans le sillage de Guerre et paix, où Tolstoï note la diffraction insaisissable des batailles, Jean-Christophe Bailly évoque en quelques lignes cette mécanique de propagation, ces assauts de conductibilité mais aussi ces courts-circuits et ces baisses de tension des heures de la nuit des barricades, le 10 mai 1968. Mais l’acteur immergé est incapable de saisir panoramiquement l’ensemble de ces mouvements hétérogènes, seul un impossible plan palimpseste et mobile, comme il en rêve pour La Description d’Olonne, pourrait capter quelque chose de ce qui a eu lieu :

S’il fallait dessiner les choses, il faudrait prendre un plan, et non seulement y barrer certaines rues et griffonner alentour, mais par des traits hagards ou errants, tracer le chemin d’estafettes ou suivre pas à pas chaque mouvement d’atome, chaque décrochement, chaque agrégation de corps, puis peupler cette masse de traits de petites touffes sonores qui la répartiraient autrement – impossible dessin en excès de traces et de flux, palimpseste mobile qu’aucun sujet n’a pu voir et d’où chaque témoin s’échappe avec son dessin déjà à demi effacé. (BAILLY 2018 : 62)

Enfin, le récit s’interrompt par une scène qui offre au bref récit de Jean-Christophe Bailly une possibilité d’ouverture et d’échappée : pris au piège, l’auteur avec une quinzaine de jeunes gens trouve refuge à la fin de la nuit des barricades dans un couvent. Les fuyards, dont quelques blessés légers, sont soustraits par les religieuses à l’action de la police, qui n’a pas osé s’y aventurer. Là, au matin, les femmes se mettent à chanter Ora pro nobis. L’auteur tient à distance deux tentations : la veine romanesque d’un épisode où se mêlent la menace nocturne, les fuyards blessés et la rescousse providentielle ; la séduction religieuse qui donnerait à l’épisode une profondeur spirituelle dans un récit de conversion, à quoi Jean-Christophe Bailly tourne le dos. Ce qu’il saisit dans cette communauté provisoire, ce n’est pas précisément l’adhérence à un univers de croyance, politique ou religieuse, mais une possibilité d’échappée ou une capacité d’esquive :

[…] ce qui s’imposait, ce n’était pas seulement la beauté d’un chant ou la justice d’une prière, c’était, comment dire cela, la soudaineté et la violence d’un droit de réserve, d’un droit de soustraction : aux élans d’une nuit dramatique, à la tension historique d’un pays qui se déchirait, les voix de ces femmes échappaient. (BAILLY 2018 : 67)

Ce décalage se fait à travers une double référence, celle explicite à Hoffmann, dont les récits se composent selon Jean-Christophe Bailly « toujours sur un fond de nuit agité par la peur » (BAILLY 2014 : 295) et celle implicite à la prescience du divin, qui parcourt l’œuvre d’Hölderlin, de Novalis ou encore de Nerval. Non pas pour recouvrir d’une spiritualité d’emprunt ces journées de Mai, mais retrouver une puissance d’irruption, une ouverture de rêverie, une suspension de l'histoire et une possibilité de chant.

Le petit livre de Jean-Christophe Bailly parvient-il à esquiver « la boulimie commémorative » (NORA 1997 : 4687) de notre époque selon la juste expression de Pierre Nora ? Il est difficile de répondre à cette question tant les stratégies pour y échapper sont bien souvent réintégrées à ce large moment commémoratif. C'est, on s'en souvient, ainsi que conclut le maître d’œuvre de la vaste entreprise des Lieux de mémoire : se rendre compte que malgré la « volonté d'écarter le risque de la célébration, de casser l'éloge inhérent au discours continu depuis les origines, d'objectiver le système de l'histoire nationale et d'en décomposer les éléments » (NORA 1997 : 4687), la veine commémorative a absorbé la tentative d'en décrire et d'en maîtriser le phénomène. À cet égard, le bref récit de Jean-Christophe Bailly oppose une double réponse, mais modeste : au lieu que le mouvement commémoratif s'adosse à une cristallisation des communautés et constitue des collectivités mémorielles, Un arbre en mai propose, par cette déambulation divagante dans la mémoire intime, une couleur singulière et une humeur très personnelle, en privilégiant le mouvement du remémoratif contre le commémoratif ; surtout alors que le temps du commémoratif est celui du présent, d'une tentative d'actualisation des événements passés pour répondre aux urgences ou aux interrogations d'aujourd'hui, le récit de Jean-Christophe Bailly propose un léger décalage anachronique. L'actualisation perd de son urgence, et il s'agit de trouver dans un geste d'inactualisation une force d'intempestif, une capacité de décadrage, qui est aussi un des traits essentiels du temps contemporain.

Bibliographie

BAILLY, J.-C., La Légende dispersée. Anthologie du romantisme allemand, Paris, Christian Bourgois, « Titres », 2014 [1976].
BAILLY, J.-C., Passer, définir, connecter, infinir, avec Ph. Roux, Paris, Argol, 2015.
BAILLY, J.-C., Un arbre en mai, Paris, Seuil, « Fiction &Cie », 2018.
BAILLY, J.-C., Tuiles détachées, Paris, Mercure de France, « Traits et portraits », 2018b [2004].
HAMEL, J.-H, Nous sommes tous la pègre, Paris, Éditions de Minuit, « Arguments », 2018.
NORA, P., « L'ère des commémorations », Les Lieux de mémoire, Paris, Gallimard, « Quarto », 1997 [1992].


Notes

↑ 1 Ainsi Jean-Christophe Bailly évoque contre certaines références politiques ou psychanalytiques, ces références : il se dit « influencé par la lecture des romantiques allemands » ou « marqué par la lyrique allemande ». (BAILLY 2018 : 44 et 45).

↑ 2 « L’étoilement des panoramiques, dossier et entretien avec Jean-Christophe Bailly », Matricule des anges, n°123, mai 2011, p. 20.

↑ 3 Il publia notamment au sein de cette revue le premier chapitre de La Communauté désœuvrée de Jean-Luc Nancy, qui incita Maurice Blanchot à lui répondre par un livre entier, La Communauté inavouable (Paris, Minuit, 1984).

↑ 4 « Ainsi va la pierre du souvenir, en ricochant, et je pourrais en suivre tous les rebonds. » (BAILLY 2018 : 33)

Pour citer cet article :

Laurent DEMANZE, Buissonnement, ricochet et dissémination. Romantiser Mai 68 selon Jean-Christophe Bailly, L’imaginaire de Mai 68 dans la littérature contemporaine, Publifarum, n. 34, pubblicato il 00/00/2020, consultato il 19/04/2024, url: http://www.farum.it/publifarum/ezine_articles.php?id=477

 

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Open Access Journal - ISSN électronique 1824-7482

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