{"id":750,"date":"2023-02-14T19:29:16","date_gmt":"2023-02-14T18:29:16","guid":{"rendered":"http:\/\/www.farum.it\/lectures\/?p=750"},"modified":"2023-02-27T08:38:58","modified_gmt":"2023-02-27T07:38:58","slug":"catherine-kerbrat-orecchioni-nous-et-les-autres-animaux","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.farum.it\/lectures\/2023\/02\/14\/catherine-kerbrat-orecchioni-nous-et-les-autres-animaux\/","title":{"rendered":"Catherine KERBRAT-ORECCHIONI, Nous et les autres animaux"},"content":{"rendered":"\n<p>Catherine Kerbrat-Orecchioni, <em>Nous et les autres animaux<\/em>, Limoges, Lambert-Lucas, 2021, pp. 620.<\/p>\n\n\n\n<p>En France, la question animale est devenue un objet d\u2019enqu\u00eate scientifique \u00e0 part enti\u00e8re seulement au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es\u00a0: au-del\u00e0 des sciences du vivant, ce sont d\u00e9sormais les sciences humaines \u00e0 faire pencher la balance en faveur des <em>animal studies<\/em>, acclimat\u00e9s au panorama culturel et scientifique fran\u00e7ais. Catherine Kerbrat-Orecchioni a relev\u00e9 ce d\u00e9fi, en proposant dans ce gros volume les bases d\u2019une \u00ab\u00a0zoolinguistique entendue au sens large\u00a0\u00bb (p. 13). La chercheuse est bien consciente du double \u00e9cueil qui pourrait miner son entreprise\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, la mosa\u00efque des savoirs qu\u2019il faut ma\u00eetriser afin d\u2019encadrer d\u2019une mani\u00e8re solide la question animale n\u2019est pas du tout simple \u00e0 manier\u00a0; de l\u2019autre, la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une prise de position \u00e9thique ou politique sur la question animale, ce positionnement venant se greffer sur la d\u00e9marche scientifique. En s\u2019appuyant sur une \u00e9norme bibliographie transdisciplinaire sur le sujet, l\u2019auteure se donne alors comme objectif de combler le retard des disciplines linguistiques quant \u00e0 l\u2019irruption de la question animale. Dans son \u00ab\u00a0Avant-propos\u00a0\u00bb (pp. 9-20), Kerbrat-Orecchioni plaide en faveur de sa d\u00e9marche zoolinguistique \u00e0 partir du \u00ab\u00a0postulat originel\u00a0\u00bb qu\u2019elle va d\u2019abord encadrer \u00e0 partir de l\u2019\u00e9thologie et de la philosophie\u00a0: l\u2019existence d\u2019un ab\u00eeme infranchissable entre l\u2019esp\u00e8ce humaine et les autres esp\u00e8ces animales. C\u2019est contre les aprioris issus de cette \u00ab\u00a0grande barri\u00e8re\u00a0\u00bb ontologique, comme la dirait Jean Giono, que la chercheuse construit son argumentation\u00a0: ces pr\u00e9jug\u00e9s sont au fondement du \u00ab\u00a0sp\u00e9cisme\u00a0\u00bb, tout en \u00e9tant \u00ab\u00a0profond\u00e9ment enracin\u00e9s dans l\u2019inconscient collectif, fossilis\u00e9s dans la langue, et infiniment d\u00e9clin\u00e9s dans les discours en tous genres\u00a0\u00bb (p. 18). Le volume, dont le titre est un clin-d\u2019\u0153il \u00e0 l\u2019essai de Todorov (<em>Nous et les autres<\/em>), est divis\u00e9 en trois parties\u00a0: \u00ab\u00a0Regards crois\u00e9s sur la question animale\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0Approches lexicale, argumentative et discursive\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0De l\u2019\u00e9thique \u00e0 la pratique\u00a0\u00bb. La scansion des chapitres qui composent chaque partie est particuli\u00e8rement bien calibr\u00e9e\u00a0: trois chapitres pour chacune des parties, pour un total de neuf chapitres.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re partie (pp. 21-195) s\u2019int\u00e9resse \u00e0 cette \u00ab&nbsp;c\u00e9sure&nbsp;\u00bb fondatrice entre l\u2019\u00eatre humain et l\u2019animal, que Kerbrat-Orecchioni aborde respectivement \u00e0 partir de la philosophie, de l\u2019\u00e9thologie, de la zoos\u00e9miotique et par un d\u00e9tour n\u00e9cessaire par la litt\u00e9rature. L\u2019auteure se concentre d\u2019abord sur les raisons philosophiques, historiques voire religieuses qui ont produit la <em>summa divisio <\/em>entre l\u2019homme et l\u2019animal. Elle pr\u00e9sente d\u2019abord la position de Descartes, le p\u00e8re de l\u2019hypoth\u00e8se discontinuiste ou mieux \u00ab&nbsp;rupturiste&nbsp;\u00bb&nbsp;: d\u00e9fini comme un automate d\u00e9pourvu de raison, l\u2019animal selon Descartes m\u00e9rite un traitement diff\u00e9rent parce qu\u2019il est radicalement diff\u00e9rent de l\u2019\u00eatre humain par sa nature. Peu importe que Descartes ait \u00e9mis cette hypoth\u00e8se sans la pr\u00e9coniser comme doctrine&nbsp;: c\u2019est du succ\u00e8s de son affirmation que le sp\u00e9cisme est n\u00e9. Kerbrat-Orecchioni s\u2019appuie notamment sur les travaux de la philosophe \u00c9lisabeth de Fontenay (<em>Le Silence des b\u00eates<\/em>, 1998) pour reconstruire le passage de la<em> diff\u00e9rence<\/em> \u00e0 la <em>sup\u00e9riorit\u00e9 <\/em>ontologique de l\u2019homme par rapport aux animaux. Dans le panorama fran\u00e7ais, la relative absence des b\u00eates dans le discours philosophique jusqu\u2019\u00e0 une \u00e9poque tr\u00e8s r\u00e9cente prouve la r\u00e9sistance de la th\u00e9orie rupturiste. Avec la publication de <em>L\u2019Animal que donc je suis <\/em>en 2006, Derrida a sans aucun doute marqu\u00e9 un tournant dans la r\u00e9flexion philosophique sur l\u2019animal&nbsp;; c\u2019est alors par un passage oblig\u00e9 par l\u2019\u00e9thologie et, en particulier, par certaines d\u00e9couvertes r\u00e9centes, que Kerbrat-Orecchioni commence habilement \u00e0 \u00e9roder les bases de la th\u00e9orie sp\u00e9ciste. La chercheuse retrace les difficult\u00e9s initiales rencontr\u00e9es par l\u2019\u00e9thologie (celle de Konrad Lorenz, pour ne citer que lui), \u00e0 savoir la d\u00e9fiance impos\u00e9e par le b\u00e9haviorisme, le courant dominant en psychologie \u00e0 partir de 1950. Par la suite, elle retrace les \u00e9tapes de l\u2019\u00e9thologie post-b\u00e9havioriste, avec notamment la priorit\u00e9 accord\u00e9e \u00e0 l\u2019observation de l\u2019animal en son milieu naturel \u2013 le principe d\u2019immersion se traduisant alors dans une \u00e9thologie de terrain \u2013 et la r\u00e9\u00e9valuation de l\u2019empathie comme instrument de travail afin d\u2019adopter le point de vue de l\u2019animal. Des m\u00e9thodologies mixtes sont donc \u00e0 l\u2019honneur&nbsp;: les \u00e9thologues, travaillant de concert avec les psychologues ou les chercheurs en neurosciences, ont pu r\u00e9\u00e9valuer les aptitudes cognitives (intelligence pratique, m\u00e9moire, pr\u00e9sence des neurones-miroirs chez les grands singes), socio-relationnelles (importance de l\u2019empathie dans sa double forme, affective et cognitive, pour expliquer leurs comportements sociaux) et \u00e9motionnelles des b\u00eates. Ce qui est sp\u00e9cifique \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce humaine, c\u2019est sa capacit\u00e9 \u00e0 <em>nommer<\/em> les \u00e9motions. En s\u2019approchant de la question des \u00ab&nbsp;langages&nbsp;\u00bb animaux, Kerbrat-Orecchioni pr\u00e9sente la zoos\u00e9miotique en tant que science des signes animaux&nbsp;: elle souligne qu\u2019une r\u00e9vision \u00e0 la hausse des aptitudes communicatives des b\u00eates est une constante des r\u00e9sultats de cette discipline pourtant jeune. M\u00eame si l\u2019esp\u00e8ce humaine est la seule esp\u00e8ce linguistique, des rudiments des fonctions conative et expressive du langage existent bel et bien chez certaines esp\u00e8ces animales. Ensuite, elle se penche sur la communication animal\/humain, en insistant sur le fait que ces \u00e9changes qui ne sont pas nommables comme <em>conversations<\/em> r\u00e9alisent toutefois des <em>interactions <\/em>intersp\u00e9cifiques. Si la cognition animale est un acquis que traduit aussi le n\u00e9ologisme \u00ab&nbsp;sentience&nbsp;\u00bb, si l\u2019adaptabilit\u00e9 et l\u2019existence de personnalit\u00e9s individuelles chez les b\u00eates montrent qu\u2019un changement de paradigme est en cours, c\u2019est que la c\u00e9sure originelle est bouscul\u00e9e de tous c\u00f4tes. Le troisi\u00e8me et dernier chapitre de cette section pr\u00e9sente la d\u00e9finition de l\u2019<em>Umwelt <\/em>(J. von Uexk\u00fcll) qui a renouvel\u00e9 l\u2019approche \u00e9thologique, et les diverses strat\u00e9gies afin d\u2019acc\u00e9der au \u00ab&nbsp;milieu&nbsp;\u00bb propre \u00e0 une b\u00eate. En ce sens, la notion d\u2019empathie est pertinente, \u00e0 partir de la red\u00e9finition propos\u00e9e par Alain Berthoz et G\u00e9rard Jorland, qui l\u2019ont d\u00e9finie comme le passage d\u2019un r\u00e9f\u00e9rentiel \u00ab&nbsp;\u00e9gocentr\u00e9&nbsp;\u00bb \u00e0 un r\u00e9f\u00e9rentiel \u00ab&nbsp;allocentr\u00e9&nbsp;\u00bb. En s\u2019appuyant alors sur la th\u00e9orie du point de vue (PDV) d\u00e9velopp\u00e9e par le linguiste Alain Rabatel, tout comme sur les travaux de la stylisticienne Sophie Milcent-Lawson sur la \u00ab&nbsp;zoographie&nbsp;\u00bb (elle ne cite toutefois que dans une note les travaux d\u2019Anne Simon sur la zoopo\u00e9tique), Kerbrat-Orecchioni propose un floril\u00e8ge d\u2019exemples tir\u00e9s de la litt\u00e9rature (de Jack London \u00e0 Virginia Woolf, de Maurice Maeterlinck \u00e0 Thomas Mann)&nbsp;: par le biais de conditions \u00e9nonciatives vari\u00e9es, les inventions des \u00e9crivaines et d\u2019\u00e9crivains permettent d\u2019acc\u00e9der du moins partiellement au \u00ab&nbsp;monde propre&nbsp;\u00bb d\u2019une b\u00eate et surtout de \u00ab&nbsp;les restituer, c\u2019est-\u00e0-dire les <em>mettre en mots<\/em>&nbsp;\u00bb (p. 151). La chercheuse examine les diff\u00e9rentes typologies d\u2019inscription du point de vue animal au sein du discours litt\u00e9raire, avec des remarques tr\u00e8s int\u00e9ressantes sur le lexique, \u00ab&nbsp;fonci\u00e8rement <em>inad\u00e9quat <\/em>pour restituer le point de vue animal&nbsp;\u00bb (p. 163), en partant de la description externe pour arriver \u00e0 l\u2019animal-\u00e9nonciateur et \u00e0 l\u2019animal-locuteur. Elle d\u00e9taille ainsi les ressources des \u00e9crivains, partag\u00e9s entre l\u2019audace (Louis Pergaud, Colette) et l\u2019ironie (d\u2019un \u00c9ric Chevillard, entre autres), sans oublier les formes litt\u00e9raires de l\u2019engagement pour la cause animale. Cette section se termine sur un r\u00e9sum\u00e9 des travaux d\u2019\u00c9ric Baratay sur l\u2019histoire animale.<\/p>\n\n\n\n<p>La deuxi\u00e8me partie de l\u2019essai (\u00ab\u00a0Approches lexicale, argumentative et discursive\u00a0\u00bb, pp. 197-380) s\u2019ouvre sur une riche palette d\u2019exemples tir\u00e9s du lexique fran\u00e7ais. C\u2019est bien \u00ab\u00a0la tyrannie de la <em>doxa <\/em>telle qu\u2019elle est v\u00e9hicul\u00e9e par la langue\u00a0\u00bb (p. 234) qui est vis\u00e9e par Kerbrat-Orecchioni, qui montre comment le vocabulaire et les locutions fig\u00e9es ayant trait aux animaux montrent le plus souvent une approche d\u00e9favorisante des b\u00eates. C\u2019est que la c\u00e9sure originelle est depuis longtemps fossilis\u00e9e dans la langue, en contribuant ainsi \u00e0 la survie des pr\u00e9jug\u00e9s. La polys\u00e9mie du terme \u00ab\u00a0animal\u00a0\u00bb est alors investigu\u00e9e (les deux sens d\u2019 \u00ab\u00a0animal\u00a0\u00bb r\u00e9pertori\u00e9s par les dictionnaires signalant l\u2019inclusion ou l\u2019exclusion de l\u2019\u00eatre humain)\u00a0; de m\u00eame, elle expose tout le vocabulaire animalier renvoyant au soup\u00e7on d\u2019anthropomorphisation ou bien \u00e0 son contraire, l\u2019 \u00ab\u00a0anthropod\u00e9ni\u00a0\u00bb (peut-on parler du \u00ab\u00a0visage\u00a0\u00bb d\u2019une b\u00eate\u00a0?). Le risque d\u2019un \u00ab\u00a0sp\u00e9cisme terminologique\u00a0\u00bb est \u00e9vident si l\u2019on parcourt les connotations, souvent n\u00e9gatives, issues des noms d\u2019animaux (\u00ab\u00a0laid comme un pou\u00a0\u00bb)\u00a0: aux hommes bestialis\u00e9s correspondrait alors l\u2019autre tendance examin\u00e9e par Kerbrat-Orecchioni (\u00ab\u00a0les animaux chosifi\u00e9s\u00a0\u00bb du jargon de l\u2019\u00e9levage industriel, par exemple)\u00a0: c\u2019est que les mots d\u2019une langue sont rarement neutres, et \u00ab\u00a0non content[s] de refl\u00e9ter certaines repr\u00e9sentations collectives du monde, les impose[nt] insidieusement aux locuteurs\u00a0\u00bb (p. 247). La chercheuse consacre ensuite un chapitre aux principaux arguments utilis\u00e9s autour de la question animale, en se penchant aussi sur les valeurs qui soutiennent les argumentations d\u2019une part et de l\u2019autre de ce v\u00e9ritable champ de bataille. Elle a soin de relever et d\u2019analyser les principaux types d\u2019arguments utilis\u00e9s par les \u00ab\u00a0animalistes\u00a0\u00bb tout comme par les \u00ab\u00a0anti-animalistes\u00a0\u00bb\u00a0: l\u2019argumentation causale\u00a0; les configurations analogiques, gr\u00e2ce auxquelles on peut d\u00e9battre autour d\u2019un terme comme \u00ab\u00a0zoocide\u00a0\u00bb qui n\u2019est pas sans \u00e9voquer l\u2019id\u00e9e de \u00ab\u00a0g\u00e9nocide\u00a0\u00bb. Par l\u2019analyse d\u2019une formule devenue courante (l\u2019 \u00ab\u00a0\u00e9ternel Treblinka\u00a0\u00bb de l\u2019\u00e9levage des b\u00eates), elle se penche sur la similitude, souvent \u00e9voqu\u00e9e, entre la souffrance impos\u00e9e aux animaux par l\u2019\u00e9levage industriel aussi bien que par le caract\u00e8re massif de leur tuerie et les camps nazis. De m\u00eame, l\u2019auteure montre la pertinence des arguments d\u2019autorit\u00e9 (le fait que des personnalit\u00e9s consid\u00e9r\u00e9es plus ou moins prestigieuses soutiennent une th\u00e8se animaliste ou bien son contraire). Elle se penche en particulier sur les configurations pol\u00e9miques que l\u2019on retrouve dans deux essais r\u00e9cents qu\u2019elle n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 d\u00e9finir comme pamphl\u00e9taires (celui de Paul Ari\u00e8s sur le v\u00e9ganisme et celui de Jean-Fran\u00e7ois Braunstein, auteur de l\u2019essai <em>La philosophie devenue folle<\/em>, int\u00e9ressant non seulement pour la question animale), qui ont en commun le fait de d\u00e9noncer, avec des modalit\u00e9s diff\u00e9rentes, ceux qui tentent de r\u00e9duire la c\u00e9sure originelle. Une \u00e9tude de cas est enfin pr\u00e9sent\u00e9e, concernant les st\u00e9r\u00e9otypes argumentatifs que l\u2019on trouve dans un <em>Manuel de conversation pour un d\u00e9bat sur le v\u00e9ganisme<\/em>,disponible sur un blog, avec une analyse des arguments pour ou contre le v\u00e9ganisme\u00a0: la sp\u00e9cialiste de l\u2019analyse du discours d\u00e9cortique la s\u00e9quence dans le d\u00e9tail. Cette section s\u2019ach\u00e8ve sur la pr\u00e9sentation de quatre positionnements diff\u00e9rents au sein du d\u00e9bat opposant les \u00ab\u00a0continuistes\u00a0\u00bb aux \u00ab\u00a0rupturistes\u00a0\u00bb\u00a0: c\u2019est alors une \u00ab\u00a0petite cartographie\u00a0\u00bb (p. 327) que Kerbrat-Orecchioni propose, de l\u2019anti-animalisme radical \u00e0 l\u2019animaliste antisp\u00e9ciste, en passant par deux niveaux interm\u00e9diaires (l\u2019anti-animaliste temp\u00e9r\u00e9 et l\u2019animaliste sp\u00e9ciste). Elle analyse quatre essais r\u00e9cents qui seraient repr\u00e9sentatifs de ces positionnements, par le biais d\u2019une enqu\u00eate lexicale et argumentative\u00a0: elle approfondit enfin le s\u00e9mantisme des termes r\u00e9currents s\u2019opposant dans ce d\u00e9bat, \u00e0 savoir \u00ab\u00a0humanisme\u00a0\u00bb <em>versus <\/em>\u00ab\u00a0animalisme\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0sp\u00e9cisme\u00a0\u00bb <em>versus<\/em> \u00ab\u00a0antisp\u00e9cisme\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;De l\u2019\u00e9thique \u00e0 la pratique&nbsp;\u00bb est le titre de la troisi\u00e8me partie de l\u2019essai (pp. 383-574)&nbsp;: celle-ci est consacr\u00e9e \u00e0 la question de l\u2019\u00e9thique animale, que Kerbrat-Orecchioni red\u00e9finit comme \u00ab&nbsp;path\u00e9thique&nbsp;\u00bb \u00e0 partir de l\u2019 \u00ab&nbsp;\u00e9mergence d\u2019une nouvelle sensibilit\u00e9 \u00e0 la sensibilit\u00e9 des animaux&nbsp;\u00bb (p. 380). La chercheuse commence en d\u00e9taillant une s\u00e9rie de t\u00e9moignages concernant la souffrance animale&nbsp;: en s\u2019appuyant sur la r\u00e9flexion des philosophes (de Schopenhauer \u00e0 Derrida), tout comme sur le t\u00e9moignage issu des enqu\u00eates (documents \u00e9crits et visuels) aussi bien que des textes litt\u00e9raires, elle se penche en particulier sur la souffrance des b\u00eates dans les abattoirs, en montrant \u00ab&nbsp;le caract\u00e8re industrialis\u00e9 et tayloris\u00e9 de la mise \u00e0 mort&nbsp;\u00bb (p. 390) des animaux. De m\u00eame, c\u2019est par la r\u00e9currence des m\u00eames tournures imag\u00e9es (\u00ab&nbsp;enfer&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;torture de masse&nbsp;\u00bb) qu\u2019elle \u00e9tablit le parall\u00e8le entre les abattoirs et les lieux o\u00f9 l\u2019\u00e9levage industriel des animaux s\u2019exploite. Ensuite, elle r\u00e9fl\u00e9chit sur la pr\u00e9tendue indiff\u00e9rence envers la souffrance animale, qui caract\u00e9rise les abatteurs aussi bien que les vivisectionneurs travaillant dans les laboratoires. Enfin, elle montre d\u2019un c\u00f4t\u00e9 que l\u2019anempathie de l\u2019individu lambda est fond\u00e9e sur de facteurs divers, \u00ab&nbsp;allant de l\u2019ignorance \u00e0 l\u2019indiff\u00e9rence totale en passant par diverses formes de d\u00e9ni&nbsp;\u00bb (p. 416), de l\u2019autre que l\u2019existence d\u2019une \u00ab&nbsp;hyperempathie&nbsp;\u00bb est souvent trait\u00e9e comme une hypersensibilit\u00e9 (le cas de Brigitte Bardot est alors \u00e9tudi\u00e9). Avec adresse, Kerbrat-Orecchioni poursuit son plaidoyer passionn\u00e9 avec des consid\u00e9rations de morale appliqu\u00e9e, ou mieux de \u00ab&nbsp;path\u00e9tique pratique&nbsp;\u00bb (p. 442), attentive aux compromis n\u00e9cessaires (entre le gain et le dommage), et en se focalisant en particulier sur trois cas embl\u00e9matiques impliquant la souffrance animale&nbsp;: l\u2019exp\u00e9rimentation animale, la chasse de loisir, la corrida, en pesant les pour et les contre. Par la suite, elle \u00e9voque les positionnements autour des animaux d\u2019\u00e9levage, en faisant le tour des \u00ab&nbsp;pr\u00e9conisations divergentes&nbsp;\u00bb (p. 482). Le dernier chapitre est enfin d\u00e9di\u00e9 aux implications juridiques et politiques de la \u00ab&nbsp;cause animale&nbsp;\u00bb (p. 516), et d\u00e9taille un panorama des mouvements \u00e0 orientation animaliste et des positionnements anti-animalistes&nbsp;; en quittant la France, Kerbrat-Orecchioni propose enfin un tour du monde autour de la question animale, avant de dresser un bilan \u2013 \u00e9thique, personnel aussi bien que m\u00e9thodologique \u2013 issu de l\u2019\u00e9criture de cet essai \u00ab&nbsp;pour les animaux&nbsp;\u00bb (p. 558).<\/p>\n\n\n\n<p>En conclusion, l\u2019essai de Kerbrat-Orecchioni, qui plaide ouvertement pour la cause animale \u00ab&nbsp;sans parti pris&nbsp;\u00bb (p. 572), est une somme non seulement vaste, extr\u00eamement document\u00e9e et solidement argument\u00e9e, mais aussi d\u2019un volume qui, au-del\u00e0 de sa taille imposante et quelque peu redoutable, est destin\u00e9 \u00e0 devenir une r\u00e9f\u00e9rence sur le sujet et, en g\u00e9n\u00e9ral, un outil pour repenser non seulement l\u2019humanisme mais aussi les recherches en sciences humaines.<\/p>\n\n\n\n<p>[Davide Vago]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Catherine Kerbrat-Orecchioni, Nous et les autres animaux, Limoges, Lambert-Lucas, 2021, pp. 620. En France, la question animale est devenue un objet d\u2019enqu\u00eate scientifique \u00e0 part enti\u00e8re seulement au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es\u00a0: au-del\u00e0 des sciences du vivant, ce sont d\u00e9sormais les sciences humaines \u00e0 faire pencher la balance en faveur des animal studies, acclimat\u00e9s au\u2026 <span class=\"read-more\"><a href=\"http:\/\/www.farum.it\/lectures\/2023\/02\/14\/catherine-kerbrat-orecchioni-nous-et-les-autres-animaux\/\">Leggi tutto &raquo;<\/a><\/span><\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[34],"tags":[],"class_list":["post-750","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-n-48"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.farum.it\/lectures\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/750"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.farum.it\/lectures\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.farum.it\/lectures\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.farum.it\/lectures\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.farum.it\/lectures\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=750"}],"version-history":[{"count":3,"href":"http:\/\/www.farum.it\/lectures\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/750\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":783,"href":"http:\/\/www.farum.it\/lectures\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/750\/revisions\/783"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.farum.it\/lectures\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=750"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.farum.it\/lectures\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=750"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.farum.it\/lectures\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=750"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}