{"id":175,"date":"2021-02-26T17:08:51","date_gmt":"2021-02-26T16:08:51","guid":{"rendered":"http:\/\/www.farum.it\/lectures\/?p=175"},"modified":"2021-03-05T15:07:40","modified_gmt":"2021-03-05T14:07:40","slug":"patrick-charaudeau-la-manipulation-de-la-verite-du-triomphe-de-la-negation-aux-brouillages-de-la-post-verite-limoges-lambert-lucas-2020-pp-172","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.farum.it\/lectures\/2021\/02\/26\/patrick-charaudeau-la-manipulation-de-la-verite-du-triomphe-de-la-negation-aux-brouillages-de-la-post-verite-limoges-lambert-lucas-2020-pp-172\/","title":{"rendered":"Patrick CHARAUDEAU, La manipulation de la v\u00e9rit\u00e9. Du triomphe de la n\u00e9gation aux brouillages de la post-v\u00e9rit\u00e9, Limoges, Lambert-Lucas, 2020, pp. 172."},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Dans <em>La manipulation de la v\u00e9rit\u00e9. Du triomphe de la n\u00e9gation aux brouillages de la post-v\u00e9rit\u00e9<\/em>, Patrick CHARAUDEAU examine les notions de \u00ab&nbsp;v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;n\u00e9gation&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;manipulation&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;post-v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb, en vue d\u2019apporter un nouvel \u00e9clairage \u00e0 ses analyses combinant discours de soci\u00e9t\u00e9 et sciences du langage. Ce volume est organis\u00e9 en quatre sections principales r\u00e9parties en paragraphes et en sous-paragraphes, suivies de la conclusion g\u00e9n\u00e9rale et de la liste des r\u00e9f\u00e9rences bibliographiques (pp. 163-168).<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019<em>Introduction<\/em> (pp. 11-15), il explique que la manipulation, un sujet ancien mais r\u00e9actualis\u00e9, r\u00e8gle les relations humaines en termes de diff\u00e9rence entre le \u00ab&nbsp;Je&nbsp;\u00bb et l\u2019\u00ab&nbsp;autre&nbsp;\u00bb, selon un principe d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 qui est \u00e0 la base des rapports de force qui marquent les relations sociales. Un rapport de force, qui est caract\u00e9ris\u00e9 par une alternance de positions visant \u00e0 chercher \u00e0 contr\u00f4ler l\u2019interaction, se distingue d\u2019un rapport de domination, qui en est un r\u00e9sultat et qui d\u00e9termine une position de domination de l\u2019un vis-\u00e0-vis de l\u2019autre, le domin\u00e9. C\u2019est dans ce cadre conceptuel qu\u2019est analys\u00e9e la manipulation du point de vue verbal. CHARAUDEAU consid\u00e8re la manipulation comme un outil inscrit dans le jeu social et comme une \u00ab&nbsp;solution ultime&nbsp;\u00bb \u00e0 laquelle le sujet, qui n\u2019est pas en position de pouvoir ou d\u2019autorit\u00e9 vis-\u00e0-vis de l\u2019autre et qui ne peut pas agir par coercition, a recours pour \u00ab&nbsp;faire croire&nbsp;\u00bb, en incitant \u00e0 dire, \u00e0 penser ou \u00e0 agir. Le but, c\u2019est de faire adh\u00e9rer l\u2019autre pour le mettre en position de \u00ab&nbsp;devoir croire&nbsp;\u00bb. Avant de d\u00e9crire le discours manipulatoire et de l\u2019analyser dans l\u2019\u00e8re de la \u00ab&nbsp;post-v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb, l\u2019auteur examine les actes de langage manipulatoire en les reliant \u00e0 la manipulation, \u00e0 la n\u00e9gation et \u00e0 la persuasion.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re section, intitul\u00e9e <em>V\u00e9rit\u00e9, langage et savoir <\/em>(pp. 17-48), s\u2019ouvre par la d\u00e9finition de ces trois notions sous les angles discursif et des actes de langage et se poursuit par l\u2019approche de l\u2019auteur \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la \u00ab&nbsp;v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb. Suivant Wittgenstein, CHARAUDEAU relie la v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 l\u2019activit\u00e9 de langage, notamment aux cat\u00e9gories de \u00ab&nbsp;dire vrai&nbsp;\u00bb et \u00e0 la mani\u00e8re dont est per\u00e7u l\u2019\u00ab&nbsp;\u00eatre vrai&nbsp;\u00bb du sujet par les autres. Ce rapport d\u2019interaction et de transaction avec l\u2019\u00ab autre \u00bb met en \u00e9vidence une \u00ab&nbsp;coconstruction&nbsp;\u00bb entre l\u2019intention du \u00ab&nbsp;Je&nbsp;\u00bb et l\u2019interpr\u00e9tation de cet acte de langage, avec la v\u00e9rit\u00e9 qui y est inscrite, de la part du \u00ab&nbsp;Tu&nbsp;\u00bb. Les relations entre les partenaires des actes de langage sont, entre autres, \u00e0 la base du lien entre \u00ab&nbsp;v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;v\u00e9racit\u00e9&nbsp;\u00bb car la position du sujet parlant pr\u00e9sente une triple orientation, ax\u00e9e \u00e0 la fois vers le monde, vers soi \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son savoir, et vers \u00ab&nbsp;Autrui&nbsp;\u00bb. Le deuxi\u00e8me sujet abord\u00e9 est donc celui des modes de construction du savoir, avec les figures engendr\u00e9es par ceux-ci. Les notions de \u00ab&nbsp;savoir&nbsp;\u00bb et de \u00ab&nbsp;r\u00e9el&nbsp;\u00bb permettent \u00e0 l\u2019auteur de distinguer le \u00ab&nbsp;r\u00e9el&nbsp;\u00bb de la \u00ab&nbsp;r\u00e9alit\u00e9&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00e0 partir de la dichotomie saussurienne \u00ab&nbsp;signifi\u00e9 VS signifiant&nbsp;\u00bb, si le r\u00e9el est le monde qui est construit par l\u2019homme <em>via <\/em>le langage par une activit\u00e9 de rationalisation, la r\u00e9alit\u00e9 ne peut devenir \u00ab&nbsp;r\u00e9el&nbsp;\u00bb que par un \u00ab&nbsp;formatage&nbsp;\u00bb effectu\u00e9 par la raison. Cette section porte \u00e9galement sur les \u00ab&nbsp;repr\u00e9sentations sociales&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire un mode de connaissance du monde socialement partag\u00e9 dont les savoirs et les imaginaires, qui varient selon les domaines de pratiques sociales dans lesquels ils s\u2019inscrivent, sont li\u00e9s aux cultures et deviennent des points de vue sur les ph\u00e9nom\u00e8nes du monde. Dans son acte d\u2019\u00e9nonciation, le sujet peut prendre position \u00e0 l\u2019\u00e9gard des deux lieux de construction des \u00ab&nbsp;savoirs de connaissance&nbsp;\u00bb et des \u00ab&nbsp;savoirs de croyance&nbsp;\u00bb. Si les premiers sont objectifs, hors-sujet, rel\u00e8vent d\u2019un \u00ab&nbsp;Tiers&nbsp;\u00bb et s\u2019imposent au sujet \u00e0 travers une parole de v\u00e9rit\u00e9 absolue sous forme de \u00ab&nbsp;savoir savant&nbsp;\u00bb (scientifique) ou de \u00ab&nbsp;savoir de r\u00e9v\u00e9lation&nbsp;\u00bb (transcendant), les seconds concernent des \u00e9valuations, des appr\u00e9ciations, des jugements&nbsp;: ils sont donc subjectifs car int\u00e9rieurs au sujet, par rapport auxquels le sujet s\u2019impose en vue de les d\u00e9crire en expliquant le monde (\u00ab&nbsp;savoir d\u2019exp\u00e9rience&nbsp;\u00bb) ou de les juger (\u00ab&nbsp;savoir d\u2019opinion&nbsp;\u00bb). Pourtant, les exemples pr\u00e9sent\u00e9s par l\u2019auteur montrent qu\u2019au-del\u00e0 de l\u2019emploi de ces cat\u00e9gories par les individus, celles-ci peuvent \u00eatre soumises \u00e0 des ambig\u00fcit\u00e9s. Les deux derniers paragraphes de cette section portent sur des \u00ab&nbsp;figures de v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb et sur les \u00ab&nbsp;discours de v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb, respectivement. Par rapport aux \u00ab&nbsp;figures de v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb, l\u2019analyse concerne les cas de \u00ab&nbsp;v\u00e9rit\u00e9 factuelle&nbsp;\u00bb, de \u00ab&nbsp;v\u00e9rit\u00e9 scientifique&nbsp;\u00bb, de \u00ab&nbsp;v\u00e9rit\u00e9 doctrinale&nbsp;\u00bb, de \u00ab&nbsp;v\u00e9rit\u00e9-conviction&nbsp;\u00bb, de \u00ab&nbsp;v\u00e9rit\u00e9-sinc\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb, de \u00ab&nbsp;v\u00e9rit\u00e9-consensus&nbsp;\u00bb&nbsp;: leurs traits distinctifs rel\u00e8vent des imaginaires de savoir et de leur mode d\u2019\u00e9nonciation. En revanche, quant aux \u00ab&nbsp;discours de v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb, c\u2019est la v\u00e9rit\u00e9 en politique le domaine principal abord\u00e9 dans cet ouvrage. La v\u00e9rit\u00e9 du politique est contingente et sensible aux \u00e9v\u00e9nements mais elle est aussi \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 et au pouvoir.<\/p>\n\n\n\n<p>La deuxi\u00e8me section, <em>La n\u00e9gation de la v\u00e9rit\u00e9<\/em> (pp. 49-82), examine d\u2019abord le lien entre la \u00ab&nbsp;v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb et la \u00ab&nbsp;n\u00e9gation&nbsp;\u00bb dans l\u2019acte de langage, la premi\u00e8re ne pouvant exister sans l\u2019autre. L\u2019acte de n\u00e9gation est le r\u00e9sultat d\u2019un acte de langage et d\u2019un acte de discours&nbsp;par lesquels est mise en cause l\u2019affirmation de la v\u00e9rit\u00e9. Sont ainsi distingu\u00e9s les cas de la n\u00e9gation en langue, de la n\u00e9gation s\u00e9mantique et de la n\u00e9gation dans le raisonnement, alors que le deuxi\u00e8me paragraphe est consacr\u00e9 \u00e0 la n\u00e9gation discursive. Adoptant une perspective \u00e9nonciative, CHARAUDEAU montre que la n\u00e9gation discursive a, comme la v\u00e9rit\u00e9, une triple port\u00e9e et, puisqu\u2019elle est employ\u00e9e par le sujet pour nier une certaine affirmation de v\u00e9rit\u00e9, pour s\u2019opposer \u00e0 l\u2019autre et pour r\u00e9v\u00e9ler son positionnement, elle constitue un \u00ab&nbsp;acte de n\u00e9gativit\u00e9&nbsp;\u00bb. Cet acte peut comporter des effets diff\u00e9rents selon que la n\u00e9gation s\u2019applique \u00e0 des faits \u2013 en termes d\u2019inexistence, de non-existence, d\u2019absence, de diff\u00e9rence \u2013&nbsp;;  \u00e0 un savoir, qui peut \u00eatre soit de connaissance soit de croyance&nbsp;; \u00e0 l\u2019incitation \u00e0 ne pas faire \u2013 la n\u00e9gation, tourn\u00e9e vers l\u2019autre, vise \u00e0 faire adopter un comportement contraire&nbsp;; \u00e0 la disqualification de l\u2019autre \u2013 \u00e9galement tourn\u00e9e vers l\u2019autre, elle nie l\u2019autre en tant qu\u2019adversaire&nbsp;; \u00e0 la neutralisation de l\u2019autre <em>via <\/em>une n\u00e9gociation, \u00e0 savoir une n\u00e9gation partielle de l\u2019autre. L\u2019analyse de la n\u00e9gation de la v\u00e9rit\u00e9 rel\u00e8ve \u00e9galement des \u00ab&nbsp;figures de n\u00e9gation&nbsp;\u00bb&nbsp;et des strat\u00e9gies de n\u00e9gation. Relativement aux premi\u00e8res, dans le discours ordinaire, ces figures concernent le \u00ab&nbsp;mensonge&nbsp;\u00bb, \u00e0 savoir un acte d\u2019\u00e9nonciation volontaire du sujet qui nie la v\u00e9rit\u00e9-sinc\u00e9rit\u00e9, et la \u00ab&nbsp;d\u00e9n\u00e9gation&nbsp;\u00bb, qui est le refoulement du savoir par le sujet d\u00fb \u00e0 l\u2019incertitude de son savoir, ou au d\u00e9ni. Cette derni\u00e8re figure se distingue donc de celle de la \u00ab&nbsp;mauvaise foi&nbsp;\u00bb, qui est un acte de camouflage de sa propre pens\u00e9e caract\u00e9ris\u00e9 par la mise en doute de la conscience du sujet locuteur par le r\u00e9cepteur. Une distinction est ensuite effectu\u00e9e entre mauvaise foi et mensonge, et entre mauvaise foi et d\u00e9n\u00e9gation, afin d\u2019aboutir \u00e0 la derni\u00e8re figure de n\u00e9gation&nbsp;: l\u2019\u00ab&nbsp;imposture&nbsp;\u00bb. Celle-ci porte sur un jeu de faux-semblant et donc d\u2019usurpation de place, par un processus de substitution d\u2019instances de parole \u2013 qui peut concerner une substitution de personne physique \u00e0 personne physique&nbsp;; de qualit\u00e9s ou du r\u00f4le d\u2019une personne&nbsp;; de contrats de communication \u2013 mais dans lequel l\u2019imposteur est toujours pi\u00e9g\u00e9 par son propre <em>ethos<\/em>. Cette section se conclut par la reprise des quatre figures de n\u00e9gation ci-dessus en vue de les examiner par rapport au jeu th\u00e9\u00e2tral et \u00e0 l\u2019\u00e9criture fictionnelle&nbsp;: il \u00e9merge que le jeu th\u00e9\u00e2tral ne rentre pas dans l\u2019imposture, alors que l\u2019\u00e9criture fictionnelle rel\u00e8ve plut\u00f4t de \u00ab&nbsp;mentir vrai&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La troisi\u00e8me section, <em>Le discours manipulatoire<\/em> (pp. 83-118), comporte sept paragraphes. Dans le premier, portant sur les strat\u00e9gies et les proc\u00e9dures du discours manipulatoire, l\u2019auteur souligne les difficult\u00e9s dans l\u2019analyse des cas de manipulation dans l\u2019espace public \u2013 l\u2019exemple qui est pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 ce propos rel\u00e8ve des discours sur la pand\u00e9mie de coronavirus \u2013 et de ses effets aupr\u00e8s des publics-r\u00e9cepteurs. Il remarque que seule une d\u00e9finition au sens restreint de la manipulation verbale permet d\u2019en saisir les sp\u00e9cificit\u00e9s&nbsp;: cette d\u00e9finition prend ainsi en compte la vis\u00e9e d\u2019incitation \u00e0 faire, dire, penser&nbsp;; le \u00ab&nbsp;maquillage&nbsp;\u00bb intentionnel&nbsp;; l\u2019\u00ab&nbsp;effet de tromperie&nbsp;\u00bb sur le r\u00e9cepteur. Les diff\u00e9rentes figures de n\u00e9gation \u2013 hormis la d\u00e9n\u00e9gation \u2013 sont donc exploit\u00e9es par le manipulateur pour, entre autres, assumer des r\u00f4les \u2013 de conseilleur en vue de sugg\u00e9rer&nbsp;; de guide dot\u00e9 de charisme&nbsp;; d\u2019animateur ou d\u2019encadreur d\u2019un groupe de travail ou de discussion pour faire na\u00eetre un consensus \u00e0 son int\u00e9rieur \u2013, tandis que, parmi les proc\u00e9d\u00e9s discursifs, il peut avoir recours \u00e0 l\u2019exag\u00e9ration, \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ralisation, \u00e0 l\u2019amalgame, ou \u00e0 l\u2019humour. Quant \u00e0 elles, les strat\u00e9gies de manipulation verbale sont examin\u00e9es suivant trois attitudes manipulatoires qui rel\u00e8vent de la position du sujet manipulateur. Dans le premier cas de manipulation volontaire, l\u2019instance de parole vise \u00e0 sugg\u00e9rer un certain comportement ou \u00e0 faire agir le public par le biais de discours de s\u00e9duction \u2013 tel est le cas du discours publicitaire \u2013 et de devoir moral \u2013 tel est le cas du discours promotionnel, notamment des campagnes humanitaires. Dans la deuxi\u00e8me attitude, qui est manifest\u00e9e par le discours de propagande, le manipulateur doit \u00eatre cr\u00e9dible et convaincant afin que le r\u00e9cepteur ne soup\u00e7onne pas de sa volont\u00e9 de l\u2019abuser. CHARAUDEAU cite \u00e0 ce propos la propagande politique comme exemple le plus embl\u00e9matique du faux-semblant repr\u00e9sent\u00e9 par la publicit\u00e9 tactique, mais il souligne que celle-ci peut en fait \u00e9galement concerner le domaine des affaires, du commerce, ou le discours manag\u00e9rial. En effet, tous ces domaines partagent un discours de manipulation des esprits par un faux-semblant visant \u00e0 d\u00e9fendre des int\u00e9r\u00eats particuliers, et ces m\u00eames traits permettent en outre de mieux souligner ce qui distingue la propagande tactique du discours publicitaire et du discours promotionnel. Le second cas de propagande qui est pr\u00e9sent\u00e9 porte sur la propagande proph\u00e9tique&nbsp;: le manipulateur prononce une \u00ab&nbsp;parole de r\u00e9v\u00e9lation&nbsp;\u00bb \u2013 une promesse, un salut ultime \u2013 pour que sa cible y adh\u00e8re. Sa manifestation la plus embl\u00e9matique est le pros\u00e9lytisme, religieux ou non religieux, qui peut aller jusqu\u2019\u00e0 une manipulation des esprits, typique du discours d\u2019endoctrinement.  Le troisi\u00e8me cas de manipulation volontaire est, par contre, le mensonge politique&nbsp;: l\u2019acteur politique, qui conna\u00eet la v\u00e9rit\u00e9, \u00ab&nbsp;joue&nbsp;\u00bb avec celle-ci en mentant pour rester cr\u00e9dible aux yeux des gens. En particulier, c\u2019est par le biais des strat\u00e9gies du \u00ab&nbsp;flou&nbsp;\u00bb,&nbsp;du \u00ab&nbsp;d\u00e9ni&nbsp;\u00bb, du \u00ab&nbsp;secret&nbsp;\u00bb et de l\u2019\u00ab&nbsp;ignorance&nbsp;\u00bb que l\u2019acteur politique, afin de rester au pouvoir, peut faire croire qu\u2019il dit la v\u00e9rit\u00e9 et que ses promesses seront r\u00e9alis\u00e9es. Deux autres cas de manipulation sont identifi\u00e9s&nbsp;: le premier, encore volontaire, concerne la manipulation par la \u00ab&nbsp;peur&nbsp;\u00bb, caract\u00e9ris\u00e9e par un effet de tromperie pouvant engendrer les cat\u00e9gories des \u00ab&nbsp;peurs apocalyptiques&nbsp;\u00bb et des \u00ab&nbsp;peurs sociales&nbsp;\u00bb. L\u2019autre cas de manipulation, involontaire, consiste \u00e0 faire circuler une information de mani\u00e8re dominante \u2013 mais en l\u2019absence d\u2019int\u00e9r\u00eats propres \u2013 pour faire changer des comportements en provoquant un effet \u00ab&nbsp;d\u2019inqui\u00e9tude&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;de suspicion&nbsp;\u00bb aupr\u00e8s de la cible. Or, une manipulation involontaire peut \u00eatre le r\u00e9sultat d\u2019un discours de la rumeur ainsi que du discours m\u00e9diatique. A ce propos, dans le cadre de l\u2019\u00e9thique du discours m\u00e9diatique, CHARAUDEAU souligne que ce discours est soumis \u00e0 une vis\u00e9e d\u2019information mais que les m\u00e9dias d\u2019information, soumis \u00e0 une logique marchande, peuvent mettre en sc\u00e8ne une information engendrant une manipulation involontaire <em>via<\/em> les proc\u00e9d\u00e9s de la \u00ab&nbsp;suractualisation&nbsp;\u00bb \u00e9v\u00e9nementielle et de la conflictualit\u00e9. M\u00eame les sondages peuvent faire l\u2019objet d\u2019une manipulation involontaire selon la mani\u00e8re dont les questions sont pos\u00e9es et dont les r\u00e9ponses sont orient\u00e9es, en fonction du type de sondage \u2013 d\u2019intention&nbsp;; de pr\u00e9f\u00e9rence&nbsp;; d\u2019\u00e9valuation \u2013, de ses enjeux et du but du sondage. Les r\u00e9flexions finales de cette section examinent, parmi les actes de discours manipulatoires, la \u00ab&nbsp;port\u00e9e&nbsp;\u00bb de la manipulation, autrement dit la mani\u00e8re dont, dans les soci\u00e9t\u00e9s \u00ab&nbsp;post-modernes&nbsp;\u00bb, les discours persuasifs deviennent de plus en plus manipulatoires dans le domaine politique visant au pouvoir et dans les domaines commercial et m\u00e9diatique ax\u00e9s sur le profit. Selon CHARAUDEAU, cela est d\u00fb aux paradoxes de la manipulation \u2013 li\u00e9s \u00e0 la complexit\u00e9 des r\u00e9seaux sociaux dans la propagation de la parole \u2013 ainsi qu\u2019aux caract\u00e9ristiques de la soci\u00e9t\u00e9, qui semble \u00ab&nbsp;se d\u00e9sid\u00e9ologiser&nbsp;\u00bb \u00e0 partir de la g\u00e9n\u00e9ralisation d\u2019un discours \u00ab&nbsp;people&nbsp;\u00bb, publicisant l\u2019espace priv\u00e9, et \u00ab&nbsp;populiste&nbsp;\u00bb, autour de tendances complotistes et conspirationnistes. Les exemples pr\u00e9sent\u00e9s montrent ainsi que la distinction entre manipulation des esprits et strat\u00e9gies de persuasion l\u00e9gitimes reste floue.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la quatri\u00e8me section, consacr\u00e9e \u00e0 <em>La post-v\u00e9rit\u00e9<\/em> (pp. 119-148) et compos\u00e9e de six paragraphes, l\u2019auteur r\u00e9fl\u00e9chit d\u2019abord sur le mot \u00ab&nbsp;post-v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb dans l\u2019espace public, qu\u2019il relie aux \u00ab&nbsp;mots-mana&nbsp;\u00bb de Barthes et aux \u00ab&nbsp;mots-magies&nbsp;\u00bb de L\u00e9vi-Strauss \u2013 des mots tr\u00e8s employ\u00e9s dans le langage courant mais dont la notion ou le concept sous-jacents ne sont pas pris en compte. Son analyse commence ainsi par le pr\u00e9fixe \u00ab&nbsp;post-&nbsp;\u00bb, qui est le signal d\u2019une transformation accompagn\u00e9e par un \u00e9tat de crise, mais c\u2019est sur le sens de \u00ab&nbsp;faits objectifs&nbsp;\u00bb qu\u2019il focalise son attention \u00e0 partir de la d\u00e9finition de \u00ab&nbsp;<em>post-truth<\/em>&nbsp;\u00bb (dictionnaire Oxford). En particulier, \u00e0 l\u2019appui des notions pr\u00e9alablement pr\u00e9sent\u00e9es, il aborde la nature des \u00ab&nbsp;contre-v\u00e9rit\u00e9s&nbsp;\u00bb&nbsp;: il examine, avec plusieurs exemples, les cas du discours n\u00e9gationniste et de son pendant historique repr\u00e9sent\u00e9 par le discours r\u00e9visionniste. Tant le premier que le second peuvent aboutir au complotisme puisqu\u2019ils apportent des explications aux faits ni\u00e9s et font adh\u00e9rer les gens ou des groupes \u00e0 un complot cr\u00e9\u00e9 en retournant la charge de la preuve. Quant aux raisons pour lesquelles les individus cr\u00e9ent une fausse v\u00e9rit\u00e9, il faut tout rapporter au comportement de l\u2019auteur des contre-v\u00e9rit\u00e9s. En vue de mieux cerner la post-v\u00e9rit\u00e9, les analyses propos\u00e9es portent aussi sur le passage de l\u2019\u00ab&nbsp;incr\u00e9dulit\u00e9&nbsp;\u00bb \u00e0 la \u00ab&nbsp;cr\u00e9dulit\u00e9&nbsp;\u00bb \u00e0 partir de la distinction entre \u00ab&nbsp;cr\u00e9dulit\u00e9&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;croyance&nbsp;\u00bb dans le langage ordinaire, opposant un esprit, une attitude &nbsp;d\u2019accepter ce qui est consid\u00e9r\u00e9 comme vrai \u2013 \u00ab&nbsp;cr\u00e9dulit\u00e9&nbsp;\u00bb \u2013 au savoir de croyance \u2013 \u00ab&nbsp;croyance&nbsp;\u00bb. Or, face \u00e0 des \u00ab&nbsp;v\u00e9rit\u00e9s qui s\u2019opposent&nbsp;\u00bb, le sujet est oblig\u00e9 \u00e0 faire un effort d\u2019interpr\u00e9tation mais aussi \u00e0 faire \u00e9merger sa subjectivit\u00e9, dont l\u2019effet est, dans son imaginaire, une v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019\u00ab&nbsp;entre-soi&nbsp;\u00bb. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne, typique du relais dans les r\u00e9seaux sociaux, oppose ceux qui diffusent une information contraire \u00e0 l\u2019explication officielle et ceux qui la re\u00e7oivent \u2013 ces derniers, en cas de doute, trancheront pour une interpr\u00e9tation cr\u00e9dule, donc subjective, plut\u00f4t que rationaliste. Puisque la post-v\u00e9rit\u00e9 compromet \u00e9galement les informations destin\u00e9es au grand public, c\u2019est aux m\u00e9dias traditionnels, d\u2019apr\u00e8s CHARAUDEAU, de jouer un r\u00f4le de relais d\u2019information du citoyen, selon le contrat citoyen et la d\u00e9ontologie qui est le propre des journalistes et qui concerne le \u00ab&nbsp;devoir de v\u00e9rification&nbsp;\u00bb. Pourtant, il est \u00e9galement possible que l\u2019information diffus\u00e9e par les m\u00e9dias obtienne un \u00ab&nbsp;effet pervers&nbsp;\u00bb lorsque ceux-ci ne respectent pas la d\u00e9ontologie dont ils devraient faire preuve. Le dernier paragraphe est alors consacr\u00e9 aux contre-v\u00e9rit\u00e9s en tant que \u00ab&nbsp;triomphe de la n\u00e9gation&nbsp;\u00bb, explicite ou implicite, \u00e0 l\u2019\u00e9gard des v\u00e9rit\u00e9s du monde, selon la croyance qui ne voit la v\u00e9rit\u00e9 que dans la n\u00e9gation et qui d\u00e9bouche dans le complotisme. Ce triomphe appara\u00eet clairement lorsque les \u00e9metteurs de contre-v\u00e9rit\u00e9s vont \u00e0 l\u2019encontre de l\u2019id\u00e9e d\u2019apr\u00e8s laquelle \u00ab&nbsp;on nous ment&nbsp;\u00bb, se consid\u00e9rant comme des lanceurs d\u2019alerte qui pensent \u00ab&nbsp;ne pas \u00eatre dupes&nbsp;\u00bb, l\u00e0 o\u00f9 les r\u00e9cepteurs, qui sont d\u00e9j\u00e0 pourvus d\u2019\u00ab&nbsp;horizons d\u2019attentes&nbsp;\u00bb autour d\u2019id\u00e9es re\u00e7ues qui circulent dans la soci\u00e9t\u00e9, pensent, sur la m\u00eame ligne que les \u00e9metteurs, faire preuve d\u2019intelligence. Ces remarques am\u00e8nent ainsi CHARAUDEAU \u00e0 souligner que, dans ce cadre, le pr\u00e9fixe \u00ab&nbsp;post-\u00bb consacre une position de rupture qui tend \u00e0 se substituer \u00e0 l\u2019\u00e9tat de v\u00e9rit\u00e9, bien que celui-ci puisse rester possible et donc ne pas \u00eatre effac\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les remarques finales, intitul\u00e9es <em>Le temps des crises <\/em>(pp. 149-162), sont pr\u00e9sent\u00e9es quatre crises qui sapent la v\u00e9rit\u00e9 au sein de l\u2019\u00e9poque de la postmodernit\u00e9. Si la premi\u00e8re crise rel\u00e8ve de la communication diffus\u00e9e <em>via <\/em>les r\u00e9seaux sociaux, o\u00f9 \u00ab&nbsp;l\u2019individu, perdu, d\u00e9sempar\u00e9, ne cherche qu\u2019\u00e0 conforter sa propre opinion, sa propre vision du monde&nbsp;\u00bb (p. 153), la post-v\u00e9rit\u00e9 engendre \u00e9galement une crise de la v\u00e9rit\u00e9. Dans ce cas, ce sont la \u00ab&nbsp;hors-v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb et le \u00ab&nbsp;tout dicible&nbsp;\u00bb qui remplacent le savoir construit dans la verticalit\u00e9 descendante \u00e0 partir d\u2019un discours savant. La troisi\u00e8me crise est alors celle du savoir, autrement dit le rapport des individus \u00e0 l\u2019\u00e9gard du savoir&nbsp;: les savoirs de croyance personnelle se substituent aux savoirs de connaissance des experts qui sont discr\u00e9dit\u00e9s au profit d\u2019un \u00ab&nbsp;contre-savoir&nbsp;\u00bb qui conteste toute autorit\u00e9 de savoir. Enfin, la crise de la confiance touche au domaine politique, portant atteinte \u00e0 la d\u00e9mocratie.<\/p>\n\n\n\n<p>Les conclusions de CHARAUDEAU confirment qu\u2019un acte de persuasion n\u2019est pas, par d\u00e9finition, manipulatoire, et qu\u2019\u00e0 la base du discours manipulatoire a lieu, dans la communication, une rupture du principe tant de pertinence \u2013 c\u2019est la n\u00e9gativit\u00e9 de toute forme de v\u00e9rit\u00e9 qui meut le sujet manipulateur \u2013 que d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 \u2013 aucune alt\u00e9rit\u00e9 n\u2019existe car le sujet manipul\u00e9 ne r\u00e9agit pas en acceptant ce qui est dit par le manipulateur. Le volume se termine par une question sur le r\u00f4le de la v\u00e9rit\u00e9 dans l\u2019\u00e9poque de la post-v\u00e9rit\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;La v\u00e9rit\u00e9 est-elle en train de nous \u00e9chapper des mains&nbsp;?&nbsp;\u00bb (p. 162), dont la r\u00e9ponse reste ouverte. Cette question r\u00e9sume le regard assum\u00e9 par l\u2019auteur dans son ouvrage composite et riche en pistes de lectures permettant de comprendre \u00e9galement l\u2019actualit\u00e9 politique la plus r\u00e9cente (2020)&nbsp;: comme il tient \u00e0 souligner, son regard est celui du chercheur, c\u2019est-\u00e0-dire celui \u00ab&nbsp;qui cherche \u00e0 expliquer et \u00e0 comprendre, et non pas \u00e0 d\u00e9noncer&nbsp;\u00bb (p. 10).<\/p>\n\n\n\n<p>[Alida M. SILLETTI]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans La manipulation de la v\u00e9rit\u00e9. Du triomphe de la n\u00e9gation aux brouillages de la post-v\u00e9rit\u00e9, Patrick CHARAUDEAU examine les notions de \u00ab&nbsp;v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;n\u00e9gation&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;manipulation&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;post-v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb, en vue d\u2019apporter un nouvel \u00e9clairage \u00e0 ses analyses combinant discours de soci\u00e9t\u00e9 et sciences du langage. 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