Patrick CHARAUDEAU, Qu’est-ce que le français ? Mythes et réalités

di | 12 Febbraio 2026

Patrick CHARAUDEAU, Qu’est-ce que le français ? Mythes et réalités, Paris, Classiques Garnier, 2025, pp. 159.

Qu’est-ce que le français ? Mythes et réalités se veut, comme l’auteur le précise, un opuscule qui traite du français au fil du temps, dans l’espace francophone, par rapport aux sujets qui s’en emparent en le revendiquant ou en le critiquant sous les aspects grammatical, sociétal, historique et culturel. L’appui sur ces postures différentes et divergentes qui sont mises en parallèle, témoignant de la vivacité des débats en cours, sont le fil conducteur qui anime les réflexions de Patrick CHARAUDEAU, fin connaisseur de cette langue et des enjeux que son utilisation comporte – des sujets locuteurs natifs qui l’emploient au quotidien à ceux qui l’apprennent comme langue étrangère dans le monde entier, en passant par les sujets qui l’utilisent au niveau institutionnel et international, et par ceux qui en font un dispositif de lutte pour la revendication de droits perdus ou non reconnus. Cet ouvrage devient ainsi un outil à la disposition de toute personne voulant s’intéresser à la langue française et en connaître l’histoire, la diffusion, les positions à l’égard d’un emploi sociétal et également grammatical lié aux genres, à son rôle vis-à-vis de la langue anglaise. Il représente une mise au point actualisée de divers thèmes qui ont fait et continuent à faire l’objet des intérêts scientifiques de Patrick CHARAUDEAU, qu’il traite dans le cadre de l’analyse du discours, à l’appui de nombreux exemples qui contribuent à le rendre accessible à un lectorat potentiellement très vaste. Dans l’Introduction (pp. 9-13), l’auteur rappelle le besoin de distinguer, par rapport à l’étude d’une langue, son système grammatical de son usage réel, à partir de normes sociales et au sein du discours, présupposant ainsi une communication entre des sujets qui parlent de la langue et qui la partagent en se servant de la langue elle-même. Il précise que l’utilisation de la langue comme norme sociale partagée est à l’origine des idées reçues circulant dans la société autour du français, à partir d’« imaginaires linguistiques » qui sont le propre de chaque individu et que celui-ci donne pour vrai et véhicule dans la société.

Le parcours discursif et les réflexions langagières que P. CHARAUDEAU invitent à entreprendre donnent lieu à quatre sections et à une Conclusion, complétées par la Bibliographie (pp. 149-153) et par l’Index nominum (pp. 155-156).

La première section, intitulée Le français. Les imaginaires de la langue (pp. 15-76), s’intéresse à certains griefs qui ont été formulés contre le français dans le temps et qui représentent autant de sous-parties de cette section. Le premier consiste en le rêve de « la belle langue littéraire du passé », qui serait à rapporter au « syndrome Molière » et donc à la langue de l’époque classique, autrement dit la langue commune littéraire du classicisme. CHARAUDEAU souligne que la langue de Molière diffère de « notre langue que l’on dit moderne » (p. 17) en raison de sa prononciation, de son orthographe, du sens attribué à certains mots, de sa morphologie, de sa syntaxe, mais que, si on en modifie la graphie, elle est non seulement compréhensible, mais fascine par ses archaïsmes. C’est une représentation idéalisée de la langue qui émerge de ses auteurs, « des objets de contemplation » (p. 19), ce qui permet au linguiste de s’attarder sur la représentation de la culture, à la base de l’identité des peuples. D’où les exemples de L’Ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539, de la culture attachée au peuple au XVIIIe siècle et de la formule « une langue, un peuple, une nation » répandue au XIXe siècle visant à former une conscience nationale à tout prix. Ces exemples témoignent ainsi du lien entre langue et identité, réapparaissant à tout moment de crise sociale, comme CHARAUDEAU le relève. Cela engendre un mouvement de retour vers une origine considérée perdue, dont l’emblème est représenté par les revendications régionales françaises. Face à cela, l’auteur souligne que ce retour à une langue et à une identité d’origine n’est qu’une illusion car la langue et l’identité sont le résultat d’une combinatoire complexe entre histoire, hybridation et homogénéisation linguistiques, et la définition du français comme « langue de Molière » n’est que symbolique. Le deuxième grief porte sur la question grammaticale. CHARAUDEAU l’aborde à partir de l’origine latine du français pour montrer les transformations qu’il a subies vis-à-vis du latin en raison de l’influence avec d’autres langues et de ses usages oraux. Il s’agit d’autant d’éléments qui ont engendré le besoin de créer des grammaires en tant que description et représentation d’une langue qui existe déjà dans l’usage avant qu’elle ne soit normée. L’histoire des grammaires de la langue françaises dans les siècles souligne que la volonté de garder et d’innover dans la langue est, au XXe siècle, balancée par l’opposition entre théories scientifiques différentes qui sont à la base de la conception d’une grammaire. L’attention de l’auteur est notamment focalisée sur deux tendances qui intéressent la grammaire française : d’une part, une quête d’autorité et, d’autre part, un souci d’humanisme, à partir de règles qui vont devenir des normes et qui sont imposées par l’institution scolaire. Une autre question qui tient à la grammaire française et que CHARAUDEAU tient à rappeler consiste en l’existence d’une grammaire de l’oral à côté de la grammaire de l’écrit, et en la légitimité des deux grammaires. Sous cet aspect, il s’inscrit en faux contre la tradition littéraire qui n’a promu que la grammaire s’appuyant sur l’écrit. Le troisième grief qui est examiné relève de l’orthographe, que CHARAUDEAU qualifie de « guerre picrocholine » (p. 34) par rapport à l’opposition entre la réforme de l’orthographe et la défense d’une esthétique liée au respect de la tradition. Après avoir rappelé que l’orthographe est strictement liée aux grammaires de l’écrit et de l’oral, et qu’elle est ainsi une affaire de graphistes, il s’attarde sur divers exemples de discordances lexicales, morphologiques et syntaxiques portant sur la graphie du français qui sont dues à des questions d’étymologie et de logique interne au système. En témoigne l’accord en genre et en nombre du participe passé avec le complément d’objet direct lorsque ce dernier précède le verbe « avoir ». Ce sont des arguments opposés – de type sociétal, politique, grammatical, linguistique – et les raisons qui les motivent qui sont à la base des réflexions à propos de la réforme de l’orthographe du français des années 1990, que CHARAUDEAU invite à considérer comme un aspect de complexité normal appartenant au fait social. Relativement au quatrième grief, à propos du « français standard », CHARAUDEAU préfère parler d’un français multicolore et d’une pluralité de langues françaises. Celles-ci sont le résultat des rencontres et des effets qu’elles produisent, à savoir des changements, des modifications et des variations, mais aussi de variétés linguistiques, communicationnelles, sociales, socio-culturelles régionales et socio-culturelles nationales. Une prise en compte réfléchie de ces aspects est alors essentielle, d’après l’auteur, pour comprendre que « [l]e français appartient à qui le parle dans une volonté d’intercompréhension, entre normes sociales et désir de s’individuer […] » (p. 61). Le dernier grief qui est évoqué porte sur la relation entre le français et l’anglais et sur la perception que le français serait envahi par l’anglais ou, au contraire, que l’entrée de mots anglais résulterait de la mondialisation des échanges. Face aux positions opposées qui sont évoquées, parmi lesquelles celle – défendue par les institutions chargées de la langue française en France – qui considère que l’anglais porte atteinte à la langue française, CHARAUDEAU dresse un état des lieux de la question pour souligner qu’il faut se rapporter aux usages réels de l’anglais qui sont effectués dans la vie en société, mais qu’il est également essentiel de considérer les raisons qui motivent l’emploi des emprunts. Celles-ci relèvent non seulement d’une véritable nécessité de communication mais aussi de cas de persuasion ou de connivence, voire de snobisme.

La deuxième section, La nature du français. À la recherche d’un critère (pp. 77-90), porte sur la possibilité de déterminer des critères présidant à l’existence du français à partir des enjeux sur l’écriture inclusive. Deux points de vue sont à cet égard évoqués : celui de la jurisprudence, à partir des affaires qui, depuis les années 2020, ont dû se prononcer à l’égard de la possibilité que l’écriture inclusive soit du français, dont la réponse est que le pouvoir administratif n’est pas compétent pour trancher sur cette question, et le point de vue linguistique. Par rapport à celui-ci, ce sont l’oral et l’écrit qui sont en cause en termes de problèmes de lisibilité, et la primauté de l’oral sur l’écrit. Ceux-ci sont clairement montrés par CHARAUDEAU à l’appui de diverses astuces de l’écriture inclusive, parmi lesquelles le point médian et la fabrication de mots par accolement de lettres marquant les genres, qui posent des difficultés en termes, entre autres, d’édition, face à d’autres solutions moins problématiques, comme les parenthèses ou les barres obliques. La solution qui est proposée par CHARAUDEAU relève d’une question d’intelligibilité et de compréhension permettant de reconnaître à l’écrit ce qui est prononcé à l’oral.

Comment se construit une langue. Norme, usage et compréhension (pp. 91-104) constitue la troisième section de cet ouvrage. Elle suppose la définition préalable de « langue » avant de traiter des principes qui gouvernent son fonctionnement, sa mise en ouvre et l’effet que cela génère. La définition proposée par CHARAUDEAU s’appuie sur le lien entre celle-ci et les usages qu’en font les individus pour communiquer avec d’autres individus. Pour l’expliquer, il s’appuie sur la distinction tripartite de la langue comme « système » – telle qu’elle est répertoriée dans les dictionnaires et dans les grammaires –, comme « norme », relevant de l’échange concret entre individus et donc de la valeur sociale de la langue, et comme « discours », à savoir par rapport à la manière dont chaque individu se sert de la langue, et donc de la liberté d’expression. Cette triple compétence sous-tend le fonctionnement de toute langue selon le « principe d’économie linguistique », consistant à combiner le besoin de communiquer au moindre coût et celui de distinguer les éléments de la langue selon une certaine pertinence. C’est à partir de ce principe que CHARAUDEAU reprend la question liée au genre grammatical en français pour la rapporter au principe de « neutralisation sémantique ». Ce principe est appliqué aux cas des mots épicènes et à la transformation des mots en entités abstraites n’étant porteuses d’aucun genre biologique mais d’un genre « générique ». Cette affaire est présentée à l’appui de nombreux exemples et ensuite appliquée au langage philosophique, et au langage juridique et réglementaire. Le discours lié au genre grammatical et à la neutralisation se poursuit par la question de l’accord syntaxique en français, que CHARAUDEAU aborde pour introduire l’accord de « proximité » et pour vérifier l’utilisation réelle de cette possible solution au problème de l’accord entre mots relevant de catégories de genres différents. Là encore, c’est, d’après l’auteur, la neutralisation sémantique qui intervient pour nuancer l’affirmation d’après laquelle « le masculin n’est pas le neutre » (p. 99). Le rôle du genre grammatical vis-à-vis du genre sexué des individus concerne également la féminisation des noms de métier, que CHARAUDEAU qualifie d’avancée justifiée et dont il retrace le parcours institutionnel, de 1984 à 2019 – date de son acceptation par l’Académie française. Or, féminiser les noms peut également poser la question de la neutralisation sémantique : face à cela, l’opinion de CHARAUDEAU est de prêter attention aux contextes dans lesquels ces mots sont utilisés car c’est l’interprétation qui engendre la forme à adopter. Il est ainsi impératif de distinguer la catégorie de la personne, qui est attachée à l’individu, de la catégorie de la fonction.

La quatrième section, Comment parler. Vous avez dit correct ? (pp. 105-144), s’intéresse à la question de savoir ce qui est correct ou incorrect dans la langue et à ce à quoi cela peut être rapporté, à savoir des imaginaires sociaux se développant dans toute communauté linguistique relativement à la « langue-norme » et à la « langue-discours ». Les thèmes qui sont à cet égard abordés portent sur le politiquement correct et incorrect dans l’histoire et sur les avis qui circulent du côté de la politique et du côté des spécialistes en sociologie et en philosophie. CHARAUDEAU souligne les tenants et les aboutissants d’une affaire opposant deux postures par le biais des couples « ethnie/race », « noir/nègre », « indigène/indien », « personne de petite taille/nain », « personne en surpoids/obèse », « suicide assisté, aide à mourir/euthanasie ». Le parcours socio-discursif qui est tracé pour souligner ce qui est considéré comme incorrect et son pendant dit correct montre qu’on a affaire à des mots piégés qui désignent en fait généralement une réalité autre. C’est pourquoi il souligne qu’aucun mot n’est correct ou incorrect mais que tout est à rapporter à sa valeur en contexte. Le politiquement correct fait ainsi l’objet d’une autre réflexion de CHARAUDEAU : il relève d’un discours de « négativité » (p. 125) dans la sphère publique, dans la mesure où il s’accompagne souvent d’un « refus de dire » par rapport à ce qui est à rejeter. En témoignent les exemples présentés au niveau politique et économique, concernant également la « langue de bois », le « tabou » et la « novlangue ». Il émerge que le politiquement correct est affaire de contraintes sociales et de la singularité du sujet, donc de liberté d’expression. Face à cela, l’auteur cite l’humour et avance que, à partir du « contrat humoristique » qui le sous-tend, il peut représenter un antidote au politiquement correct. Le politiquement correct est également à l’origine des réflexions de CHARAUDEAU sur l’insulte, sur l’injure, sur l’offense et sur leurs figures et effets. Il distingue leur étymologie, leurs usages anciens et contemporains, leurs contextes d’emploi, qui rapportent ces trois termes à l’adresse à une personne avec effet de dénigrement. Cet itinéraire abordant également la perception de l’insulte selon les cultures confirme, encore une fois, le rôle capital de l’effet que les mots peuvent avoir dans un contexte donné au sein d’une relation sociale, là où leur ambivalence relève de la façon de parler de chaque sujet. La dernière partie de cette section s’intéresse, toujours à partir du politiquement correct, à la politesse. Celle-ci est distinguée de la courtoisie en termes d’usage réglé conventionnellement dans le premier cas, de manière d’être et de comportement individuel dans le second, mais également de l’impolitesse, qui représente plutôt l’exact symétrique de « courtoisie ». Là encore, les effets de la politesse et de l’impolitesse sont à ramener au contexte culturel dans lequel elles sont manifestées, d’où l’impossibilité d’identifier des comportements universels.

Dans la Conclusion (pp. 145-148), Patrick CHARAUDEAU met en évidence que le français reste langue commune et se définit à partir de son histoire, de ses changements, de la diversité de ses formes, de sa migration dans d’autres territoires et dans la rencontre avec d’autres cultures. Cette langue est considérée comme multicolore et est déterminée par les spécificités qui lui sont propres et qui la différencient d’autres langues. Les discriminations qu’on pourrait lui attribuer sont en fait le résultat des sujets qui l’utilisent et qui sont responsables de leur dire. C’est une éthique de responsabilité qui leur incombe et qui doit guider les choix qui sont effectués vis-à-vis de l’usage qu’on fait de la langue. Cet ouvrage confirme ainsi que le français est une langue vivante hétérogène et diversifiée dont il faut comprendre la richesse, et qu’il possède un pouvoir qui permet de s’y soumettre mais aussi d’en faire un outil d’émancipation, de liberté et de connaissance du monde.

La lecture et l’analyse de cet ouvrage riche en pistes de réflexion pour mieux comprendre le français permet en fait de s’interroger sur et de comprendre également les autres langues dans leur diversité et dans les traits qui permettent de les distinguer par rapport à un noyau commun. C’est une analyse socio-discursive ponctuelle et enrichissante qui émerge de la lecture de cet ouvrage questionnant le français à partir des mythes et réalités qui lui sont attribués dans le temps. Patrick CHARAUDEAU les reprend pour montrer qu’une langue est affaire de l’usage qu’en font les sujets qui l’utilisent et qui s’en emparent en la maniant à diverses fins plutôt que de l’ensemble de règles qui la sous-tend. Cela confirme encore plus qu’aucune réponse tranchée n’est possible à l’égard de tout ce qui a trait à la langue, dans la mesure où chaque position est le résultat de la manière de la considérer selon la situation de communication, l’époque, la culture et le sujet qui s’en charge.  

[Alida M. SILLETTI]